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LES ANGES CHANTEURS LES ANGES MUSICIENS

volets du « Retable de l’Adoration de l’Agneau » ouvert.

(Musée de Berlin.)

C’est à ce moment précis que M. James Weale a publié dans le Burlington Magazine un nouveau mémoire dans lequel il rendait à Hubert, dehors du retable, non plus cinq ouvrages, mais douze. Sa liste se rapprochait beaucoup de celle d’Otto Seeck ; mais elle avait sur cette dernière l’avantage de n’être pas compromise par de graves erreurs. Et il se trouva que cette liste, obtenue par le rapprochement très ingénieux de menus détails, concordait presque absolument avec la nôtre, qui était seulement plus étendue. Les différences ne portaient que sur un nombre très restreint d’ouvrages.

Une telle concordance, entre Kaemmerer, Seeck, Weale et nous pourrait sans doute, à la rigueur, être le résultat du hasard. Mais il est plus probable, on en conviendra, qu’elle a pour cause la justesse des méthodes employées. Une fois cette remarque faite et cet hommage rendu à qui de droit, étudions le retable en tenant particulièrement compte du style et, plus encore, de l’exécution. Toutes les fois que nous citerons un détail concernant les souvenirs d’art italien et de végétation méridionale, c’est à MM. von Tschudi et Kaemmerer, mais surtout à M. James Weale que nous l’aurons emprunté, sauf mention contraire.

Si l’on se plaçait au seul point de vue esthétique, il serait naturel de commencer l’étude du retable par le panneau central. Mais le problème de la séparation des deux frères préoccupe en ce moment tous les historiens d’art ; c’est pourquoi nous mettrons en première ligne l’examen comparatif de deux fragments des volets.

Les Anges chanteurs et les Anges musiciens , par leur grande similitude comme sujet et par leurs divergences non moins importantes au point de vue du style et de l’exécution, semblent avoir été créés exprès pour faciliter la tâche actuelle. On a déjà opposé le caractère réaliste des uns au charme plus idéaliste des autres. Le type des Anges chanteurs est moins

gracieux, plus inspiré de la nature ordinaire. Ce sont presque des portraits. Ces habitants du ciel ont conservé les faiblesses terrestres. Sons l'effort dn cri musical, ils font d'amusantes grimaces, froncent le nez et les sourcils ; leurs jeunes tempes se rident, leurs mentons se criblent de fossettes. C'est du réalisme tout pur. Mais parlons de la facture. Les cheveux, enroulés en boucles aériennes d’une exécution très-habile, sont pourtant, en régie générale, un peu gros, un peu durs, comme s’ils avaient été copiés de trop près. La régie est la même pour les sourcils. Les têtes, très-solides, supérieurement modelées, manquent un peu de vraie souplesse. De près, tout y est un peu sec : bords des paupières, bouches ouvertes, très variées d’ailleurs, et remarquablement observées. Avec ce défaut, elles ne laissent pas que d’être admirables.

Dans les perles des couronnes, dans les orfrois des bordures, dans les boiseries, qui ont un ton de bois neuf, ce même brin de sécheresse apparaît. Il disparaît dans la draperie rouge de l’ange qui chante au premier plan ; et l'on n'éprouve qu'une admiration sans mélange devant le livre à tranche dorée posé à plat sur le meuble du lutrin, avec sa couverture d'un bleu à demi-clair, rompu, indéfinissable, délicieux, où l'on devine çà et là quelques fleurs d’or brun autour d’une rosace centrale d'or brun aussi, criblée de points d’or très brillants à la fois et très doux. C’est la merveille du panneau, avec le ciel, blanc dans le bas, qui passe par des dégradations insensibles de tons exquis, jusqu’au bleu presque foncé du haut. A peine alourdi par de fins repiquages légèrement violacés, ce ciel, dans son ensemble, a pris le ton presque transparent d’un merveilleux émail.

Les repentirs sont une des preuves de la conscience de l’artiste. En voici deux qui, à notre connaissance, n’ont jamais été signalés. Après avoir terminé l’ange chanteur de profil qui se détache sur le ciel, l’artiste s’aperçut que la lèvre inférieure avançait trop : il en cacha une partie sous un ton de ciel ; et, dans la tête immédiatement voisine, sur le même plan, ayant trouvé que la couronne descendait trop bas sur le front, il la

remonta. Mais le temps a fait repousser les parties sombres cachées ici sous un ton de ciel, là sous un ton de chair, manifestant ainsi l’esprit de consciencieuse recherche du maître.

Et maintenant, à qui devons-nous attribuer les Anges musiciens ? A un génie tout différent, plus doux, plus tendre, plus délicat, plus raffiné, à un artiste qui connaît la nature, certes, qui est capable de la copier fidèlement, mais qui, en cela idéaliste, ne craint pas de la transformer et de la corriger, sans cesser pourtant de lui être fidèle. Ses anges musiciens, avec leurs doux visages ovales, leurs nez droits, leurs sourcils en arc, dérivent d’un type que l’on rencontre, mais rarement. Ils sont vivants, sans doute, mais, avant tout, ce sont des anges, et, qui plus est, des anges d’une race aristocratique, fins et délicats par les traits du visage, par la proportion des corps, par l’élégance et la morbidesse de l’attitude, par le geste des mains, dont tous les doigts semblent parler. Les anges chanteurs sont des enfants de choeur qui récitent consciencieusement une leçon apprise ; les anges musiciens ne jouent pas de leurs doigts, mais de toute leur âme. Et, chose singulière, pendant que les enfants de chœur plus grossiers d’essence, ont pourtant une sorte de grandeur hiératique, imposante, il se trouve que les anges musiciens, venus plus directement du ciel, ont dans leurs gestes, leurs expressions, et jusque dans les plis de leurs robes, quelque chose de familier qui nous rapproche d’eux. Ils ne sont pas plus vrais, certes non, si l’on prend le mot « vrai » dans le sens que doit y attacher le dessinateur ; mais, au sens poétique, ils sont plus humains, ils touchent davantage notre cœur.

Donc les Anges musiciens ont été conçus par un autre esprit que les Anges chanteurs . Si nous parvenons à prouver clairement, tout-à-l’heure, que les seconds sont de Jean, il faudra bien attribuer les premiers à son frère, Hubert, qui sera le peintre idéaliste.

Examinons l’exécution des Anges musiciens. Leurs chevelures sont

faites avec un soin aussi minutieux que celles des Anges chanteurs , mais combien plus finement et plus « dans la masse »! Quant aux yeux, presque tous sont peints d’un large coup de pinceau, par les valeurs.

D’aucuns penseront que voilà des détails bien menus. Pas si menus, puisqu’ils mettent en relief une différence radicale d’exécution entre les deux frères. Dans les Anges chanteurs , la main du peintre était ferme, presque dure ; dans les Anges musiciens , la sécheresse ne se montre, et encore atténuée, qu’à l’état d’exception rare ; c’est à peine si les ornements d’or et les perles, puis encore les touches noires de l’hermine laiteuse, en offrent quelque trace. Mais les tuyaux d’étain de l’orgue la boiserie, en nature-morte ; les draperies aux plis moelleux et foisonnants ; les mains aux gestes délicats, les têtes gracieusement mélancoliques, tout cela, exécuté dans une pâte souple et coulante, fait un singulier contraste avec l’énergique rudesse du panneau de Jean. Il nous paraît impossible qu’on méconnaisse une opposition si franche.

N’oublions pas de noter dans les Anges musiciens une dernière particularité, peut- être encore plus importante que toutes les autres : on y remarque des luisants, des « caresses de lumière », des touches blanches sur toutes les parties en relief des chairs. Nous retrouverons cette marque distinctive, parmi d’autres, dans tous les ouvrages qu’il faudra bien attribuer à Hubert ; tandis que, dans l’œuvre de Jean, ce que nous avons appelé « le calme de la lumière » apparaîtra comme passé à l’état de dogme immuable.

Si le lecteur est convaincu de la justesse de nos remarques sur ces différences essentielles, la séparation des œuvres des deux frères sera, dès maintenant, virtuellement accomplie. Le seul point encore douteux sinon pour nous, au moins très légitimement pour le lecteur, est de savoir lequel des deux frères est le réaliste.

En 1904, faisant part à Henner de nos recherches sur l’attribution des diverses parties du retable à l’un ou à l’autre des deux frères, nous

Jean van Eyck

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