‹ Hubert et Jean van EyckChapitre 11 sur 58 · EVE ADAM · texte numérisé non relu

EVE ADAM

volets du « Retable de l’Adoration de l’Agneau » ouvert.

(Musée de Bruxelles .

fûmes amenés à lui montrer des photographies de Y Adam et de Y Eve. Il nous dit aussitôt : « Je n’ai jamais cru, pour ma part, que Y Adam et Y Eve fussent de la même main que les peintures de Gand ».

Puis, après un long et silencieux examen des deux photographies, il ajouta à demi-voix : « C’est beau... C’est comme Raphaël... »

Parole profonde. Il n’y a qu’un art, en effet. Sans doute, notre âme latine préfère les belles formes ; mais, il y a dans Y Eve du grand réaliste et dans la Galatée du grand idéaliste un même dessin génial, un même modelé marmoréen, un même sentiment de la vérité et de la vie.

L 'Eve supporte l’examen le plus approfondi et le plus sévère. Aucune virtuosité calligraphique dans l’exécution de cette figure, mais une prodigieuse sûreté. Les yeux, si bien sertis dans leurs arcades, sont modelés par une ombre légère que coupe seulement un trait énergique à la limite entre la paupière et l’arcade. Les cils, tracés un à un, changent de courbure selon les variations de perspective que leur imprime la rondeur du globe, particularité que Vasari admirait si fort dans les yeux de la Joconde. Tout cela obtenu avec des procédés de fresque. La tête, si on la regarde de très près, de trop près, semble exécutée un peu durement avec une justesse sommaire ; mais, à deux pas, quelle construction à la fois puissante et délicate ! On se demande comment le visage est modelé, et même énergiquement, par des ombres si faibles. Quel sentiment des nuances les plus fines cela suppose! La bouche tout entière et le menton à fossette sont prodigieux à ce point de vue.

Le modèle qui a posé pour Y Eve était blanc et rose; sa carnation, un peu assourdie, est encore fraîche et délicate ; sa poitrine est jeune, modelée comme un marbre, et il faut en dire autant du ventre, légèrement déformé par les promesses symboliques de maternité ; des jambes, si bien étudiées ; des mains, vraiment exquises, dont les ongles ont gardé un peu du rose primitif. Les cheveux, d’un châtain roux, donnent à bonne distance une impression charmante de souplesse et de fondu. La mèche légère et diaphane qui descend, sur la poitrine laisse transparaître le fin

modelé de la clavicule. Des cheveux follets courent en volutes sur la joue. Tout la jeunesse d’Eve est là dedans.

On pourrait, naturellement, faire sur l 'Adam les mêmes remarques.

A un point de vue plus purement technique, les deux volets d'Adam et d’Eve, le volet des Anges chanteurs forment un tout qui a quelque chose encore à nous apprendre. Nous y avons remarqué la conscience, la perfection presque déconcertante avec laquelle les cheveux, les sourcils, les cils sont exécutés un par un, sans cesser pour cela de rester dans la masse. Il y a autre chose : le rendu des vêtements, obtenu par des glacis transparents et, partout, dans les chairs, une lumière calme, comme chez Raphaël, uniquement destinée à rendre la forme et l’éclairage dans leur vérité, dans leur unité. Ces qualités se retrouvent, comme nous le verrons par la suite, dans tous les ouvrages sans exception, signés du nom de Jean.

Aucune autre portion du retable ne nous offre rien de pareil. N’y cherchez pas, du moins, au même degré, l’implacable précision du dessin. Vous y trouverez, en revanche, un ragoût plus « moderne » quoique antérieur chronologiquement ; peu de détails ; des chairs amoureusement caressées, sans lignes apparentes ; puis encore une recherche délicate du charme obtenu par le jeu des valeurs entr’elles. C’est un autre monde d’art, limitrophe du premier, mais différent, inférieur en réalité, plus exquis que fort, bien qu’il atteigne par moments à la grandeur.

Ni au point de vue esthétique pur, ni à celui de l’exécution, aucune des parties du retable que nous avons encore à étudier et que nous examinerons en détail, ne peut être comparée à ces trois volets, surtout à ceux d'Adam et d'Eve ; aucune d’elles ne pourrait, comme ceux-ci, sans faiblir, être mise en face des chefs-d’œuvre de Léonard de Vinci et de Raphaël. Le retable de Gand est une œuvre hors de pair, uniquement parce qu’il renferme deux ou trois morceaux dignes des plus hauts

Hubert van Eyck

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