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PART D’HUBERT ET DE JEAN

aute d’avoir le retable entier sous les yeux ou de le voir en esprit dans son ensemble, c’est par la considération de subtiles nuances que la majorité des historiens d’art ont cherché à résoudre le problème de la séparation. Après être tombé dans le même genre d’erreur, nous croyons aujourd’hui voir plus juste ; et ce qui nous encourage à ne pas croire à quelque nouvelle illusion, c’est que nos résultats concordent avec ceux que certains chercheurs récents ont obtenus par d’autres moyens.

Citons rapidement les principales opinions émises par les critiques du siècle dernier.

Waagen jugeant d’après les ouvrages qui sont « incontestablement » de Jean, savoir, la Vierge Pala de Bruges et « le Sacre de Thomas de Cantorhery » (!) de la collection du duc de Devonshire, accorde à Jean les Anges chanteurs , les Juges intègres , les Chevaliers du Christ et la moitié avoisinante du panneau central ; à Hubert les trois grandes figures et le côté droit du panneau central, les saints Ermites, les Pèlerins, Y Adam et Y Eve.

Dans une étude qui remonte à vingt ans, le Dr W. Bode a été le premier à faire remarquer, qu’il faut laisser à Hubert la part capitale dans le tableau d’autel de Gand, auquel son frère, souvent absent, n’a pu travailler qu’à partir de 1430. L’auteur « verrait volontiers la main d’Hubert, et seulement la sienne, dans les superbes portraits des donateurs », ainsi que dans les trois grandes figures du panneau central. Il hésite entre Hubert et Jean à propos de Y Adam et de Y Eve, qu’il attribue d’ailleurs à une seule et même main. Il pense que, dans les Anges chan-

teurs et les Anges musiciens , on pourrait déjà reconnaître une autre main que celle d’Hubert. Enfin, il attribue avec décision à Jean les panneaux du bas, surtout le panneau central. Il ajoute d’ailleurs que cette question de la part à faire aux deux frères demanderait un examen approfondi des œuvres authentiques de Jean.

M. Kaemmerer (1898) attribue à l’aîné des deux frères, la conception de l’ensemble, les trois grandes figures du retable et une partie du panneau de Y Adoration de l’Agneau. Il a remarqué que Jean, étant allé dans la péninsule ibérique, « tandis que rien ne fait supposer un tel voyage de la part de son frère », a vu la végétation méridionale. Il croit donc devoir attribuer à Jean toutes les parties du retable où se trouvent des végétaux exotiques.

M. Otto Seeck, le premier, dès 1899, a restitué à l’ainé des deux frères un bon nombre d’ouvrages isolés, et affirmé, après Tschudi, sans attacher à cette remarque toute son importance, qu’ Hubert avait dû visiter les pays méridionaux et voir les fresques de Giotto à Y Arena de Padoue. Il attribue à Hubert la plus grande partie du retable et « un fragment » du panneau central ; à Jean, le reste de ce panneau, Y A dam, Y Eve, les figures et une partie du paysage des Pèlerins, la statue de Saint Jean- Baptiste, l’architecture médiane et les nature-mortes de Y Annonciation, les deux figures de femmes des Ermites et le chevalier barbu des Juges.

M. Alfred Marks se croit obligé de supposer un voyage en Italie, mais c’est à Jean qu’il attribue ce voyage, qui serait antérieur à celui de l’ambassade en Portugal. Il attribue à Jean les Anges chanteurs , les Anges musiciens, tous les fonds de paysage du retable et les volets de Y Annonciar tion du musée de Berlin.

M. Karl Voll se contente d’effacer de la liste des Van Eyck plusieurs ouvrages isolés, notamment le portrait de Jean de Leeuw, du musée de Vienne, YHomme à l’œillet , de Berlin, qui ne lui semblent pas authentiques. Il admet que le retable, sinon par la conception, qui serait d’Hubert, au moins par l’exécution entière, ou finale, — ce qui revient au

même dans son esprit, — serait l’œuvre de Jean, ainsi que tous les tableaux isolés.

Ici devrait se placer, chronologiquement, l’exposé des idées de James Weale ; mais nous leur réservons un examen plus complet. Citons auparavant le grand travail de M. Max Dvorak. Ce très-érudit historien d’art tourne en dérision les procédés de James Weale pour la séparation de l’œuvre des deux frères. Il attribue à Hubert, dans le retable, les trois grandes figures du panneau central, le groupe des évêques et ceux de la partie inférieure de l 'Adoration de l'Agneau; à Jean, Y Adam, YEve, Y Annonciation, les Chevaliers du Christ, les Ermites, la partie centrale du fond de paysage et quelques-uns des anges de Y Adoration de l'Agneau. Il met fort au-dessus d’Hubert son frère Jean, le plus grand peintre, « avec le Titien », dit-il, qui ait jamais existé.

On le voit, rien ne semble moins résolu que le problème de la séparation. Il faut en conclure que les motifs qui ont dicté les choix étaient insuffisants. Cependant, pour ce qui concerne l’œuvre des deux frères en dehors du retable, la vérité était déjà vaguement entrevue à l’époque (1898) où parut YHubert et Jean van Eyck de Kaemmere. Cet historien d’art, en effet, ne donne à Jean certains ouvrages qu’avec le correctif d’un point d’interrogation ; et il se trouve que précisément la plupart de ceuxlà ont été attribués, dès l’année suivante, à Hubert par M. Otto Seeck. Par malheur, comme nous le verrons, la thèse de ce dernier critique a été gravement compromise, par l’introduction, dans la liste des œuvres d’Hubert, de YHomme à l'œillet, qui est manifestement de Jean, et du Portrait de vieillard de la collection Oppenheim, de Cologne, qui, par l’exécution, — et aussi par la coiffure — ne peut être antérieur à la seconde moitié du siècle. D’autre part la distribution que cet historien d’art a faite des diverses parties du retable de Gand entre les deux frères manque de base.

Il était réservé à James Weale de mieux voir la vérité au moyen de remarques faites en partie avant lui, mais qu’il a su rendre fécondes. Trois idées dominantes l’ont guidé.

D’abord, le retable, lui a paru devoir être divisé en deux parties, l’une réaliste, comprenant Y Adam, YEve, les Anges chanteurs et les Anges musiciens , l’autre idéaliste, comprenant tout le reste du polyptyque. Sauf une réserve que nous aurons à faire à propos des Anges musiciens, c’était la première fois qu’un historien d’art négligeait, dans le retable, les nuances secondaires, pour s’attacher aux différences essentielles.

Ensuite le savant historien d’art a mis en relief, après le Dr Bode, le temps très court dont Jean Van Eyck a disposé pour terminer le retable ; d’où il a conclu que le travail le plus long et le plus minutieux — la partie idéaliste — du retable doit revenir à Hubert, le haut de l’intérieur des quatre volets, à son avis, étant la part de Jean. C’est là le point capital du problème de la séparation. L’auteur a eu le seul tort de ne pas accumuler là-dessus toutes les preuves exigibles.

Enfin, il a étendu ses attributions à Hubert à des ouvrages isolés, au moyen de remarques dont Tschudi et Seeck, ses prédécesseurs, n’avaient pas tiré tout le parti possible, remarques qui prouvent que l’auteur de la partie idéaliste du retable a dû visiter l’Italie et même voir VArena de Padoue. Il a énuméré les tableaux isolés et les parties du retable où l’on trouve des cyprès, des pins, des chamaerops humilis, des palmiers dattiers, des oliviers, des orangers, une statuette en bronze du Dieu Mars, des loggias, des détails d’ornementation, des arrangements de draperies et même des types de figures qui dénotent la connaissance intime de l’Italie et de Giotto.

Notre propre examen du problème de la séparation n’a sérieusement commencé qu’en 1902. En ce moment-là M. James Weale avait opéré, à une petite erreur près, la séparation des parties du retable ; il attribuait en outre à Hubert cinq tableaux dont nous parlerons.

Nous avons ajouté aux critères de l’auteur, la considération de Y exécution. Opérant sur cette nouvelle base, nous avions déjà achevé avant la fin de 1904, dans l’œuvre des deux maîtres, le travail de séparation ; travail définitif, nous semblait-il sur la plupart des points.

Photo Hatilstaengl. Photo Hanfstaengl.

Jean van Eyck Hubert vanEyck

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