‹ Hubert et Jean van EyckChapitre 14 sur 58 · L’EXTÉRIEUR DU RETABLE · texte numérisé non relu

L’EXTÉRIEUR DU RETABLE

ermez le polyptyque de Gand, supposé rétabli dans son intégrité. Vous y voyez non plus deux étages de compositions, comme à l’intérieur, mais trois. A l’étage moyen, entre les deux grandes figures de Y Annonciation, la partie médiane de la chambre occupe les revers des volets à' Adam et d'Eve ; dans l’un, détail familier, un essuie-main très long, très étroit, est plié en deux sur un bâton perpendiculaire au mur ; à côté, une bouillote suspendue à une chaîne et un bassin de cuivre garnissent une niche ogivale ; tandis que le fond du revers d’Adam est percé d’un large fenêtre à colonnette médiane.

De qui sont ces deux revers? Les objets de nature morte ont un charme de douceur — nous allions dire de mélancolie ! — qui fait songer à Hubert; et si, dans l’échappée de ville, très probablement Gand, du volet voisin, la sécheresse relative de quelques parties de pignons tend à ramener l’esprit vers son jeune frère, c’est pourtant à l’ainé qu’il faut attribuer cette merveille de richesse et de distinction, d’autant plus qu’elle se relie à l’ensemble du retable fermé, qui, on va le voir, est entièrement l’œuvre d’Hubert.

Passons en revue, successivement, le haut et le bas. Au-dessus de l’ange de Y Annonciation, voici le prophète Zacharie , coiffé d’un bonnet de fourrure pareil à celui de plusieurs Pèlerins et Chevaliers du Christ du retable, le visage orné d’une barbe pareille à celle des Ermites (pareille au point de vue de l’exécution et non d’une ressemblance purement extérieure). Il feuillette de ses deux mains, élégantes et petites, baignées de reflets blancs, un grand livre doré sur tranche dont deux feuillets,

bien dans l’air, sont couverts d’une écriture imitée avec autant de soin que celle du livre de la Vierge de X Annonciation. Ce n’est point de l’Hubert de premier choix, tant s’en faut ; mais c’est de l’Hubert pur, tout comme le prophète Michée de la demi-lune symétrique à celle-ci, où l’on trouve la même douceur d’exécution, la même harmonie lumineuse et tout le reste, identiquement.

Et c’est encore Hubert qui, dans la sonorité douce et contrastée des colorations et des lumières, sous les volutes blanches des phylactères flottants, peignit leurs deux voisines, gracieuses figures de femmes enturbannées, agenouillées dans les plis nombreux de leurs grandes robes. Il serait trop long de copier ici les pages de notes que, perché sur un haut marchepied, nous avons écrites sous la dictée muette des Sybilles d’Erythrée et de Cnmes, examinant tout, n’oubliant aucun détail, ni les touches de lumière « à la Hubert » sur le nez et les ongles, ni l’exécution des sourcils, presque négligée, à coups de pinceau larges et dans la masse ; ni la souplesse et le léger empâtement des draperies, — sans glacis. — Le moment doit venir, et nous croyons qu’il est proche, où l’on se demandera comment on a pu si longtemps confondre les deux génies jumeaux, Hubert et Jean...

Passons rapidement devant les statues des deux St- Jean de l’étage inférieur, dessinées par Hubert, — le choix des types de visages, les attitudes, l’élégance des pieds et des mains en témoignent — mais peints par un bon « varlet » quelconque ; et revenons à X Annonciation.

Arrivé devant cette scène, dont les figures sont au musée de Berlin, tandis que la partie moyenne de la chambre occupe les revers des volets d'Adam et d'Eve au musée de Bruxelles, savourons un instant la douceur qui enveloppe ces quatre panneaux comme le flottement d’un parfum subtil. Une œuvre d’art est faite, avant tout, pour être respirée... Mais nous n’avons pas le droit de nous laisser gagner par l’ivresse esthétique. Un problème nous sollicite; il nous faut examiner l’œuvre en expert, en historien d’art, au moins autant qu’en esthéticien.

Bien des choses, ici, nous ramènent à l’aîné des deux frères. Quelle heureuse invention dans le geste et l’atttiude des deux figures ! On croit sentir le mouvement encore inachevé de l’Ange Gabriel qui, gardant ses ailes à demi déployées et encore frémissantes, s’agenouille et incline sa tête avec une douceur affectueuse mêlée de respect. La Vierge était à genoux devaut son prie-Dieu ; entendant la voix du divin messager, elle s’est retournée à demi par une torsion charmante du corps et du cou, tandis que ses mains se croisent pieusement sur sa poitrine, et que son regard monte vers le Ciel d’où lui vient l’émouvante et glorieuse nouvelle. Jean, plus hiératique et plus grandiose dans les attitudes, n’eût pas trouvé ces délicates nuances de sentiment.

Il n’eût pas non plus imaginé cette morbidesse presque adolescente des traits des deux visages, cette finesse presque suave des mains, cette exquise élégance dans les vêtements, dont les plis se répandent en flots sur le modeste carrelage de la chambre virginale ; non plus que le jeu subtil des valeurs, la grâce molle des ombres portées. Hubert est là tout entier, moins grand, moins fort que son robuste frère, mais plus tendre et, au sens littéraire, plus humain.

Regardons l’ange, d’abord. Jean aurait modelé son visage avec plus de rudesse ; il eut obtenu, non pas à l’aide d’un effort plus énergique, mais par le seul effet de sa puissance naturelle, une acuité de caractère plus mordante. Hubert, lui, a suivi son tempérament, il a baigné d’une lumière argentine le vêtement, les mains, le visage au grand front couronné d’un bijou de perles fines, que surmonte une croix d’or. Il a modelé dans leur forme juste, mais sans accents très énergiques, le nez, les yeux à demi-clos ; il a brossé les sourcils en quelques touches longitudinales très fondues ; il a réservé pour la bouche toutes les ressources de son pinceau caressant, toutes les tendresses de son âme. Les lèvres, en effet, souples comme la vie, sont vraiment exquises de modelé dans la douceur. La bouche, entr’ouverte, laisse voir le bout de la langue, rose comme l’intérieur de certaines coquilles ; elle parle vraiment, et l’on sent

Photo Hantstaengl .

Photo Hanfstaengl .

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