‹ Hubert et Jean van EyckChapitre 15 sur 58 · L’ANGE DE L’ANNONCIATION LA VIERGE DE L’ANNONCIATION · texte numérisé non relu

L’ANGE DE L’ANNONCIATION LA VIERGE DE L’ANNONCIATION

volets du « Retable de l’Adoration de l’Agneau » fermé.

Musée de Berlin).

qu’elle dit des paroles tendrement émues. Ce n’est pas l’art suprême ; c’est, du moins, quelque chose de rare et de délicieux, qui touche à la grandeur.

Tout est fait avec amour dans ce panneau admirable. Les cheveux crêpelés et flottants qui tombent sur l’épaule droite sont exécutés un par un, encore plus finement que ceux de l’ange organiste du volet des anges musiciens; mais, grâce aux lumières bien placées, ils se fondent en un ensemble très doux ; ceux de gauche sont traités par les valeurs, comme une mousse veloutée, où voltigent seulement quelques cheveux en spirales légères, subtiles, qui, frappées par un rayon, tranchent sur elle, avec quelle douceur! Et c’est peut-être dans les ailes entr’ouvertes que le maître a mis le plus de son charme et de son art. Par une exécution fondue des brins, faits un par un, mais sans sécheresse, Hubert a voulu que l’on sentit à la fois la fermeté et la douceur de la plume ; il y a réussi avec un rare bonheur, — un bonheur qui n’échoit qu’aux habiles. — C’est un vrai plaisir pour l’esprit que d’analyser les moyens à la fois très subtils et très simples grâce auxquels ce surprenant virtuose obtient l’effet voulu.

L’intérieur de l’aile droite, entièrement visible et mieux éclairée, avec ses trois rangées de plumes de grandeurs croissantes, est modelé en un ton général qui va se dégradant depuis le rose feu des petites plumes du bord supérieur jusqu’au rose clair éteint des grandes. Là-dessus, de fines courbes blanches et des hachures de même couleur dessinent les petites plumes; les grandes sont coupées de distance en distance par des traits de pinceau sombres, en poignards aigus qui divisent les barbes, dont les bords sont aussi modelés par d’imperceptibles hachures blanches. Il est difficile d’obtenir un effet plus juste par des moyens aussi sommaires. Le dessus de l’aile est peut-être encore plus discret; modelé en deux tons, un trait blanc au bord, il est délicieux de sombre richesse, avec son mélange très adouci de tons verts, bleus, jaunâtres, rougeâtres, roses, et d’un gris violacé indéfinissable, fondus dans une harmonie que

les abstracteurs de quintessence « nouveau style » pourraient envier. Jean eut méprisé ces subtiles délicatesses ; mais, n’ayant pas droit aux mêmes sévérités que lui, remercions Hubert de nous avoir donné ce régal.

La figure entière, la robe et le manteau blanc aux grands plis admirablement justes de relief, se détachent avec une puissante suavité sur le fond à demi sombre, où l’artiste a pris le soin d’éteindre un peu le ton du ciel, d’ailleurs très fin, qui remplit la fenêtre.

Par une chance heureuse, la grande tige de lis que l’ange tient dans sa main gauche n’a pas bruni, comme c’est l’ordinaire; elle a conservé sa fraîcheur verte, sa virginité, si bien d’accord avec le sentiment de ce petit poème de douceur.

Si la chambre était close, la scène aurait un caractère peut-être plus intime, mais certainement plus sévère. Le doux génie d’Hubert a voulu qu’elle fut éclairée d’un rayon de rêve. A travers les arcades, entre les colonnettes des larges fenêtres, le regard s’évade, vole au delà d’un vieux pignon flamand, près duquel des touffes de feuillage mettent un écho des verdures lointaines. Dans un ciel où des vapeurs blanches se fondent insensiblement avec le bleu fin des régions supérieures, il voit fuir à tire-d’aile ces vols d’oiseaux qu’ Hubert aimait tant et qui emportent l’imagination à travers d’infinies profondeurs.

La Vierge de Y Annonciation est plus belle encore que l’ange. On dirait que, dans cette figure, l’ainé a voulu rivaliser avec son jeune frère pour la perfection du modelé ; mais, en déployant plus de force, il n’a pu se résigner à perdre quelque chose de la grâce qui est un de ses dons les plus personnels. A-t-il trouvé dans son entourage immédiat ce visage régulier, presque enfantin, si ému et si émouvant ? C’est infiniment probable, car on sent dans cette vierge idéale un intime accent de nature. Une fenêtre ouverte à droite au-dessus du prie-Dieu (comme si la Vierge, dans ses prières, voulait avoir le grand ciel devant elle) baigne d’un large flot de lumière argentine la tête aux yeux très doux, pieusement levés,

Hubert van Eyck

LE DÉCOR DE L’AXNONCI ATIOX volet du « Retable de l’Adoration de l’Agneau » fermé.

Musée de Bruxelles).

le cou, les épaules légèrement potelées. Le modèle devait être ainsi ; l’artiste — sans doute en y ajoutant plus de douceur encore, — a dù copier fidèlement, avec amour, ce nez droit, dont l’arête un peu large prolonge la courbe régulière des sourcils ; ces yeux dont tous les cils sont étudiés, mais sans la moindre sécheresse, avec une douceur d’enveloppe toute hubertienne.

Il semble pourtant que, comme chez l’ange, l’artiste ait réservé pour la bouche ce qu’il avait de meilleur; cette bouche est modelée, peut-on dire, dans un marbre vivant ; les ombres et les clairs y creusent à point le sillon de la lèvre supérieure ; un imperceptible coup de lumière divise en deux la lèvre inférieure, un peu abaissée, qui, comme chez l’ange, laisse entrevoir la langue rose. On dirait vraiment que ces lèvres laissent échapper le premier mot de la réponse : « Ecce ancilla Dotnini... »

Ouvrons ici une parenthèse. Nous avons été le premier à signaler dans des études antérieures certaines distractions d’Hubert : la lumière venant de droite à gauche, au premier plan, et de gauche à droite, au fond, dans les Trois Marie ; les deux pieds droits du moine endormi dans le Saint François du musée de Turin ; à quoi on pourrait joindre, au moins comme preuve d’un certain laisser-aller très nonchalant, le manque de convergence, vers un seul centre, des rayons de l’auréole du Christ en profil du musée de Berlin. Nous avions cru pouvoir regarder comme le résultat d’une nouvelle inadvertance l’inscription, retournée de haut en bas, des paroles de la Vierge : Ecce ancilla Domini. Mais, en réalité, ce renversement était voulu ; il avait pour but d’obtenir la direction de droite à gauche des paroles adressées à l’ange. Hubert n’a pas songé qu’il aurait pu obtenir le même résultat d’un façon moins étrange et plus lisible, en présentant les paroles comme vues dans un miroir vertical. Mais la preuve que le renversement ne provenait pas d’une pure distraction, c’est que nous l’avons retrouvé dans l’admirable Annonciation de l’Ermitage. Il faut pourtant voir dans ce procédé une sorte de négligente désinvolture dont nous ne sommes pas très surpris d’apercevoir

la trace dans deux ouvrages que, pour des raisons purement esthétiques et techniques nous avons attribués à Hubert.

On retrouve dans Y Annonciation, disons-le en passant, les points de lumière sur les parties les plus saillantes des visages et des mains. Il ne s’agit pas, maintenant, d’un détail sans importance, mais d’une façon particulière de voir la nature. Jean Van Eyck la voyait dans la lumière calme, comme Raphaël ; Hubert qui, si grand qu’il soit, ne méritait pas qu’on dit de lui : Major quo nemo repertus, voyait la forme un peu moins grandement. Ses points blancs sont presque le critérium de sa manière. Le jour où, parmi les tableaux attribués aux frères Van Eyck, l’on mettra d’un côté toutes les figures à lumière calme, de l’autre toutes celles où l’on voit des points blancs, la distinction entre les œuvres de Jean et celles d’Hubert sera bien près d’être effectuée. Ces points lumineux, du reste, chez Hubert, ne sont jamais secs. A bonne distance, il se relient aux larges surfaces claires qui les absorbent ; ils reparaissent seulement quand on s’approche un peu trop près pour étudier le détail. C’est ce qui arrive précisément avec la Vierge de Y Annonciation ; mais si largement qu’ils soient exécutés, il est impossible de regarder avec attention la figure de la Vierge sans y remarquer deux reflets lumineux sur l’arête du nez, quatre ou cinq sur la bouche et le menton, quelques-uns sur les ongles. Toutefois, après avoir signalé cette particularité, nous n’en serons que plus à l’aise pour admirer sur le visage, la joue et le cou, le reflet si délicat, si large et si juste, de la masse claire du manteau.

Et que dirons-nous de la chevelure ! C’est un délicieux brouillis, d’un blond ardent, où se jouent, dans la lumière, des cheveux si fins et tellement peints dans la masse, qu’on les devine bien plus qu’on ne les voit. Le peintre moderne le plus féru de la virtuosité et du savoureux de l’exécution ne pourrait imaginer un « ragoût » plus exquis. A dire vrai, nous en avons la conviction, toutes ces nuances, toutes ces recherches d’exécution étaient connues et employées autrefois ; la patine du temps,

Hubert van Eyck JODOCUS VI J DT et

Photo Hanfstaengl.

Hubert van Eyck (d’après un dessin d’)

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