LA STATUE DE SAINT JEAN-BAPTISTE
volets du « Retable de l’Adoration de l’Agneau » fermé.
(Musée de Berlin).
Photo Hanfstaengl .
Hubert van Eyck (d’après un dessin d') Hubert van Eyck
LA STATUE DE SAINT JEAN L’EVANGÉLISTE et ISABELLE BORLUUT volets du « Retable de l’Adoration de l’Agneau >> fermé.
Musée de Berlin)
le vernis, les sulfurations et autres changements chimiques les ont fait disparaître peu à peu, et nous nous imaginons qu’ils n’existaient pas. Heureux les peintres qui, à ce régal malgré tout secondaire, ajoutaient les qualités maîtresses : la grandeur du dessin et du modelé, la puissance et l’acuité du caractère, la qualité rare et l’unité du ton, la Vérité, la Vie, l’Unité ! Ce qui ne veut pas dire, encore une fois, que le charme de l’exécution soit à dédaigner ; mais il faut le mettre à son rang, comme l’ont fait tous les grands artistes, au lieu de le laisser empiéter sur les qualités essentielles.
Quant au jeu du clair-obscur, il n’est pas moins admirable dans ces deux panneaux vraiment délicieux. Voyez, à gauche, le moelleux contraste que fait avec le manteau clair de l’ange l’ombre portée de son corps et de ses ailes sur le mur ; tandis qu’à droite, en arrière de la Vierge, un rayon de soleil vient dessiner en une tache de douce lumière la fenêtre coupée par sa colonne ; en même temps, un chandelier, des aiguières, des livres, piqués de légers reflets, dans la pénombre d’une niche qui creuse la muraille, se laissent voir, si justes de valeur, sans solliciter le regard. Et que dire du livre ouvert sur la soie du prie-Dieu ? Quatre ou cinq de ses pages, comme des ailes, semblent frémir dans l’air, et les taches multiformes qui traduisent l’aspect de lignes d’écritures sont si habilement tracées, que nous avons instinctivement essayé de les lire !
Pour une raison purement technique, lors de notre récente visite au Musée de Berlin, nous nous sommes demandé un instant, un instant très court, s’il ne fallait pas laisser à Jean la gloire d’avoir créé le portrait en grandeur naturelle de Judocus Vydt, qui, agenouillé, les mains jointes, fait son oraison à la statue St-Jean-Baptiste. Ce qui tenait à nous faire incliner dans ce sens, c’était la robe, d’un vermillon intense et profond, peinte en glacis. Or, le glacis, ou, pour parler plus exactement, l’emploi
des couleurs transparentes, est le propre de Jean. Mais l’erreur dans laquelle nous serions tombé eût montré une fois de plus combien est dangereuse une indication fondée sur un seul détail. C’est ce qui apparaîtra clairement tout à l’heure.
Nous voilà forcé de revenir, à propos du portrait de Vydt, à ce système d’analyse minutieuse qui seul peut conduire à une démonstration décisive, à la solution finale du problème de la séparation entre les œuvres des deux frères. Il faut franchir cette étape indispensable, en attendant le jour où l’on « sentira » d’emblée la différence entre Hubert et Jean, comme on distingue, au seul parfum respiré, une fleur d’une autre fleur, comme on sépare, à l’heure présente, sans effort d’attention ni d’analyse, un Titien d’un Véronèse, un Corot d’un Daubigny, un Henner d’un Bonnat.
Le vieux Vydt, brave homme, pieux et doux, n’était pas beau ; tant s’en faut. Mais son portrait n’en est pas moins un chef-d’œuvre. Réalistes et idéalistes se disputent volontiers devant une « composition » où l’artiste avait le droit de choisir ses types ; mais en présence d’un portrait, tout le monde est d’accord : ici, plus de querelle possible ; idéalistes et réalistes, d’une seule voix, fraternellement, communiant dans une même admiration émue, disent : « c’est un chef-d’œuvre », pourvu seulement que c’en soit un et qu’on y trouve non pas la ressemblance obtenue par la reproduction de quelques détails facilement reconnaissables, mais les qualités de caractère, de vérité profonde, de vie, en un mot, toutes choses que l’on reconnaît sans avoir besoin de confronter le portrait avec le modèle.
Les qualités qui font le chef-d’œuvre se trouvent, et même à un degré éminent, dans ce portrait. Judocus Vydt vit encore, dans son effigie. Le contour de la joue gauche, un peu sec, mais si souple de ligne, les modulations insensibles, si finement justes, des creux, des reliefs et des méplats de la joue droite, la fermeté osseuse du front et des arcades sourcilières, l’enchâssement des yeux dans les orbites, la souplesse
Hubert van Eyck JODOCUS YYDT, à mi-corps fragment de volet du « Retable de l’Adoration de l’Agneau ».
Musée de Berlin,.
des paupières inférieures, l’infinie morbidesse de lèvres, le voilé du regard et tant d’autres choses plus difficilement traduisibles par des mots, nous donnent l’impression de la vie au plus haut degré, de la réalité transformée en œuvre d’art par l’ablation de détails inutiles qui affaibliraient l’impression d’unité sans laquelle il n’est pas de chefd’œuvre.
Chef-d’œuvre, soit, dira-t-on, mais tout cela s’appliquerait aussi bien à un portrait de Jean ! Non. Si Jean eût été chargé de prendre l’effigie de Vydt dans l’état où elle est sous nos yeux, et de la marquer de sa griffe, il y aurait ajouté un accent de caractère encore plus incisif, au risque même d’y introduire un rien de sécheresse. Il aurait fait saillir plus vigoureusement le nez, le relief du frontal. Deux ou trois coups d’un pinceau fin comme un burin d’acier, auraient marqué avec une décision encore plus grande les bords de la commissure des lèvres. Jean pouvait, quand il le voulait atteindre à une grande douceur, mais, jamais au même degré que son frère ; de même, Hubert était capable de se montrer puissant, il l’a prouvé dans le portrait de Vydt ; mais la nature l’avait condamné à être doux, tendre, délicat; malgré lui, dans ses plus grands efforts, il restait lui-même. Il a eu beau s’assimiler les qualités de son frère, viser à 1’ « âpre vérité », suivre dans leurs caprices les rides d’un front de sexagénaire ; marquer tout dans le visage, tout, jusqu’aux verrues ; étudier minutieusement dans deux mains admirables, les moindres détails des ongles, les reliefs et les plis des articulations, les veines que la sclérose a durcies ; exécuter un par un, sur la joue, et le crâne, la barbe et les cheveux coupés presque ras..., un léger brouillard de douceur enveloppe malgré tout cette œuvre si volontairement fouillée. Dans l’œil droit, même, la tranche de la paupière inférieure paraît un peu hésitante ; il y a sur le bord, un léger trait blanc, qui en amollit la forme, et que Jean n’y aurait pas mis. La barbe et les cheveux courts sont un prodige d’exécution, mais douce et fondue, ce qui n’est pas un défaut dans la circonstance, mais — mais — c’est la douceur
d’Hubert ! Et on retrouve aussi cette douceur dans le dessous des joues et du menton, d’ailleurs gras, souple et de premier ordre.
La marque d’Hubert est partout : caresse des rayons sur les parties saillantes du visage, sur les mains, qui sont, pour ainsi dire, « saupoudrées de lumière » ; charme des valeurs ; contraste inconsciemment adouci entre le clair visage et le fond à demi-sombre, riche, profond, varié, où vient jouer, comme d’habitude chez Hubert, l’ombre portée du personnage ; exécution de la fourrure, que Jean aurait moins «fondue dans la masse»; de la ceinture et du sac en cuir noir verni, à boucle d’argent, qui reçoivent discrètement la lumière...
L’analyse détaillée du portrait d’Isabelle Vydt serait une répétition inutile. C’est la même exécution par les valeurs, la même douceur générale, la même vérité dans les plis de la robe rouge-pourpré, aux revers moirés ; dans les linges blancs, vibrants, où l’on croit encore voir courir la brosse fiévreuse. Et peut-être parce qu’Isabelle Vydt, avait des traits plus accentués, un nez plus ferme, des lèvres moins vieilles et plus nettement ciselées, il se trouve que le modelé délicatement puissant de cette figure, de la bouche surtout, à la fois douce et ferme, est encore plus admirable que chez Vydt. Pour une fois, sous son voile de douceur, le génie d’Hubert s’est montré presque aussi « fort » que celui de son triomphant disciple, — sans perdre toutefois son charme adouci.
Ainsi donc, Sibylles, Prophètes, Annonciation, statues des deux Saint-Jean , portraits des donateurs, l’extérieur tout entier du retable est d’une exécution identique à elle-même, identique à celle de la plupart des compartiments intérieurs, et c’est la main d’Hubert que nous y avons reconnue. Exception doit être faite seulement pour les deux saint-Jean (qu’un varlet quelconque, nous l’avons dit, a pu exécuter, mais d’après le dessin du maître et avec l’effet de lumière choisi par lui), et pour la robe de Vydt, soit que Jean ait été chargé de la mettre en couleur, soit qu’Hubert, pour une fois, ait employé le procédé « en glacis » de son frère. On a douté — Waegen le premier, sauf erreur, — que les sibylles
Hubert van Eyck
ISABELLE BORLUUT, à mi-corps fragment de volet du « Retable de l’Adoration de l’Agneau ».
Musée de Berlin .
fussent de la main de l’un des deux frères. Après mûr examen, voici notre avis : inférieures à toutes les autres parties du retable, — sauf les deux saint Jean, — les sibylles offrent toutes les qualités d’Hubert un peu atténuées ; tous ses défauts, un peu exagérés. Elles sont de la main d’Hubert.
Le retable a-t-il beaucoup souffert depuis cinq siècles ? Beaucoup moins qu’on n’aurait pu le craindre. L’extérieur est intact, ou peu s’en faut. Cela s’explique : le retable étant resté presque continuellement ouvert, les parties extérieures se sont trouvées protégées contre les chocs, contre les variations brusques de température. Quant à l’intérieur, on sait historiquement qu’il a été nettoyé et même restauré plusieurs fois : vers i55o-6o, par Lancelot Blondel et Jean Scorel ; au XVIIe siècle, par A. van den Heuvel ; en i825, — après un incendie qui avait fait tomber sur le retable des cendres brûlantes, — par un certain Lorent ; en i85g, par Donselaer. Quelques-uns le trouvent si retouché, qu’il ne serait plus bon, selon eux, qu’à donner une idée de la composition primitive.
Il y a dans ce jugement une part énorme d’exagération. La seule partie sérieusement retouchée de l’immeuse polyptyque est son panneau central ; et là même les repeints, si notables qu’ils soient, portent sur une partie assez importante du paysage ; sur quelques figures des Saints Icïiques du premier plan et des trois groupes du second. Mais la plupart des repeints n’intéressent que les vêtements et, dans ceux-ci, le plus souvent, que les parties sombres. Quant aux têtes des vierges, on exagérerait à peine en disant qu’elles sont absolument intactes. Celles du groupe d’hommes le sont moins. Mais voilà une phrase entachée d’amphibologie, d’où le lecteur pourrait conclure qu’elles sont toutes plus ou moins retouchées. La vérité est qu’au contraire la plupart des têtes d’hommes sont intactes ; et les vêtements ont infiniment moins souffert qu’on n’a voulu le dire. Ajoutons un détail pour être complet : parmi les
anges qui entourent l’Agneau, quelques-uns ont eu leurs robes plus ou moins complètement retouchées et même presque entièrement refaites ; mais une seule tête d’ange a subi des outrages sérieux ; les autres sont presque toutes absolument intactes. Chez les Saints Martyrs , les retouches ne portent que sur les vêtements.
En somme, si Hubert, venait revoir son retable, il serait probablement fort surpris de le trouver si peu maltraité par le temps et les hommes. « Un peu assombri, pourtant, un peu noyé dans le crépuscule », ajouterait-il. Mais, tout compte fait, il ne serait pas trop mécontent. Ce qui subsiste du retable prouve, une fois de plus, que les chefs-d’œuvre ont la vie très dure. Tel qu’il est, on peut très facilement faire abstraction des retouches qui en défigurent de faibles parties ; le reste, obscurci mais intact, permet absolument d’apprécier le génie de ceux qui l’ont conçu et exécuté.