LA VIERGE AVEC L’ENFANT DANS UNE ÉGLISE
(panneau central du triptyque).
(Musée de Dresde .
par l’impitoyable ciseau d’un sculpteur réaliste! A Dresde, tout est d’un peintre ; la chair reste coulante sous la caresse du pinceau ; la tête de l’enfant est une pochade juste et vivante ; sa chevelure lumineusement blonde, s’embroussaille en mèches irrégulières, légères, floconneuses, plutôt blanches que dorées. Ecartons la comparaison avec Jean, trop dangereuse, admirons pour ses qualités propres, tout simplement, ce prodige d’aisance et de souplesse hubertienne, qui ne tombe pourtant pas dans la virtuosité.
Le panneau central, dans ses dimensions minuscules, est tout un microcosme ; il fourmille de détails, d’ailleurs très subordonnés à l’ensemble. On dirait que l’artiste a fait la gageure d’y mettre tout, sans mériter le reproche d’avoir rien mis de trop. Le problème est victorieusement résolu. Il faudrait bien des pages pour décrire, pour énumérer seulement les détails de couleur des bordures du manteau ; des tapis ; du riche dallage où le blanc et le noir se combinent par juxtaposition avec presque toutes les nuances, très rompues aujourd’hui, de l’arc-enciel ; des colonnes, toutes diversement colorées, avec leurs bases et leurs chapiteaux blancs, ceux-ci tout couverts de volutes entrecroisées et de figurines qui se pressent dans des espaces grands comme l’ongle du petit doigt! Et nous allions oublier, parmi d’autres choses qu’il faut bien omettre, les dix statues blanches, noblement drapées, qui se dressent là haut, contre les parois, plus haut encore que les chapitaux, sur des socles et sous des clochetons gothiques dont l’ornementation à peine un peu fleurie s’harmonise sans disparate avec le style plutôt roman de la nef.
Il est impossible de négliger l’intérieur des volets, très instructif à divers points de vue. Celui qui peignit sur le volet de droite la Sainte- Catherine richement couronnée d’or, de rubis et de saphyrs, vêtue d’hermine et de bleu céleste, fut moins bon « constructeur » qu’il ne l’a été dans la Vierge de Berlin ; les valeurs très délicates qui modèlent le visage de la sainte sont moins largement réparties ; la touche en est un peu plus sèche, notamment dans les points de lumière de l’arête du nez.
Mais le ton nacré des chairs ; les cheveux crêpelés, foisonnants, fondus en une seule masse ; les petites mains lumineuses, en ébauche très souple et très juste, nous ramènent à l’Hubert des bons jours; et le paysage vu par une étroite fenêtre de trois centimètres de haut, dont la sainte cache une partie, est tout un monde ! Entre deux plans de verdure, un château seigneurial dresse ses pignons, ses tours aux fenêtres géminées, que couronnent des toits aigus ; plus loin, c’est la grande plaine légèrement ondulée, où les pâturages alternent avec les champs de blé mûr jusqu’à l’horizon borné par une chaîne de montagnes neigeuses qui se détachent en clair sur le ciel bleu. On dirait la campagne elle-même aperçue réellement dans le cadre de la fenêtre. Aucune convention de couleur ni de forme ! Aucune raideur de lignes ! Les arbres, dans ce centimètre carré de lointain, innombrables, variés de silhouette, distribués en groupes de diverses grandeurs, donnent l’impression d’une série de plans étagés à l’infini. Tout l’art du paysage moderne est là-dedans, non pas en puissance, mais en réalité. Il n’y a plus à trouver que les vétilles sur lesquelles nos artistes contemporains, comme sur des pointes d’aiguilles, font tenir dans le plus instable des équilibres leurs vaines distinctions d’écoles. C’est bien Hubert, le créateur du retable de Gand, qui a créé le paysage moderne. Tout ce que pourront faire ses plus grands émules, ce sera d’isoler le paysage, d’en faire un genre à part, d’en varier davantage les motifs. Mais tout l’essentiel, dans ce domaine, répétons-le à satiété, était trouvé dès le premier quart du quinzième siècle.
Le volet de gauche, avec son donateur admirablement portraituré (dont les mains rappellent de si près celles des deux Saint-François ), avec son Saint-Michel cuirassé d’or et de bleu, coiffé de boucles d’or, mériterait un plus ample examen. Nous n’en retiendrons pourtant qu’une chose, très importante au point de vue chronologique, la coupe du vêtement du donateur, de son collet particulièrement, dont la forme évasée, montante autour du cou, rappelle de près le costume de 1405-10, et ne permet certainement pas de descendre plus bas que 1415.
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