CALVAIRE. JUGEMENT DERNIER
(Musée <lr l'Ermitage, Saint-Péterabourg) .
ou de Jean par Petrus Christus, qui aurait, en ce cas, été miniaturiste avant d’être peintre. Mais ce n’est là, jusqu’à nouvel ordre, qu’une indication destinée à provoquer les vérifications de nos confrères.
Si maintenant l’on compare le Calvaire de St-Pétersbourg au volet des Défenseurs du Christ du retable de Gand, par exemple, on y trouvera la même composition en hauteur ; la même foule grouillante de figures au mains élégantes et petites ; les mêmes têtes coiffées de bonnets de fourrure aux formes cannelées, les mêmes chevaux aux crinières flottantes, dont les oreilles pointées en avant se ressemblent par la forme spéciale du cornet ; il faut remarquer que les chevaux de l’Ermitage sont d’une allure encore plus fringante, avec des raccourcis plus hardis. C’est bien Hubert. Cette liberté de mouvement, cet imprévu et ce naturel d’attitudes, ce gras d’exécution, dans des ouvrages de petit format, ne se retrouvent à un degré semblable chez aucun autre peintre du XVe siècle et font de lui, à ce point de vue comme à d’autres, le plus extraordinaire, le plus hardi, le plus grand des précurseurs flamands.
Le plus grand précurseur, oui, par l’extrême nouveauté, pour l’infinie variété de ses dons pittoresques et imaginatifs... Le plus grand créateur de chefs-d’œuvre, non. Ce titre là, nous ne le dirons jamais assez, doit être accordé à Jean, qui dépasse son frère de toute la tête, qui restera le plus sévère dessinateur, le plus puissant constructeur et modeleur de figures non seulement du XVe siècle, mais de toute l’école flamande, — Rubens lui-même y compris.
Nous pouvons glisser rapidement sur le Jugement dernier de l’Ermitage, qui doit suivre les destinées du Calvaire, puisque l’on sait positivement qu’il est le volet opposé du même triptyque. Faisons remarquer cependant, avec Durrieu, que le Christ et le Saint Jean-Baptiste de ce volet offrent beaucoup d’analogie avec deux figures de la pl. xxxvm des Heures de Turin, le Christ enseignant le Pater aux Apôtres. Un autre rapprochement, qu’il n’a pas indiqué, doit être fait entre la mer orageuse des miniatures de Turin et celle du Jugement dernier. Quel est donc ce
peintre mystérieux, qui ne serait pas Hubert et qui se servirait de tant de détails enfouis dans un manuscrit d’Hubert appartenant à un prince? Petrus Christus, qui en effet, semble avoir connu intimement l’œuvre et, sans doute, la personne d’Hubert ? Mais P. Christus, qui, une fois en sa vie, dans la Mise au tombeau du musée de Bruxelles, a été presque au niveau des plus grands, s’est montré, dans le Jugement dernier de Berlin, pitoyablement inférieur à son prototype de l’Ermitage. Laissons donc Petrus Christus et disons : Hubert.
Un savant historien d’art a cru pouvoir affirmer que la figure du Christ, dans le Calvaire de Berlin, ne sent pas la nature ; qu’elle a été exécutée d’après un crucifix quelconque de la génération précédente. Nous avons pour règle, autant que possible, de mettre en relief, en les rapportant à leurs auteurs, les remarques justes — ou qui nous semblent l’être — . Nous sommes pourtant bien obligé de relever celles qui sont nettement en contradiction avec les nôtres. L’appréciation que nous venons de citer est dans ce cas. A notre avis, si l’on veut faire abstraction des rotules, sans doute retouchées, la figure du Christ de Berlin est une œuvre de premier ordre. La tête, prise à part, serait déjà un admirable portrait dramatisé ; le torse tout entier est un chef-d’œuvre de vivante vérité, où l’on sent, minutieusement observés, la mollesse du ventre ; la platitude relative de la région stomacale ; la fermeté de la cage thoracique ; la délimitation si juste des fausses côtes ; la fermeté des pectoraux, la délicatesse des intercostaux modelés par dessus les côtes rigides, la torsion si juste et si nouvelle du pied droit violemment ramené pour être cloué sur le pied gauche ; enfin les plis, modèle de souple vérité, du perizonium à demi transparent. C’est la nature même, vue à travers l’âme tendre d’Hubert, qui, ayant l’air de se complaire dans l’horreur, faisant tomber la chevelure en mèches désespérées autour de la face du divin crucifié, répandant le sang à flots, éveille pourtant inconsciemment, dans le cœur de celui qui regarde cette œuvre humaine et touchante, non pas l’horreur, mais une tendre pitié.