DETAILS BIOGRAPHIQUES
algré les recherches de nombreux érudits, parmi lesquels, au premier rang, le Comte de Laborde, la biographie des frères van Eyck, celle d’Hubert surtout, reste encore fort incomplète. En voici les fragments, conservés par la tradition ou retrouvés dans les archives.
Et d’abord, on a beaucoup discuté sur le lieu de naissance des frères van Eyck. La première mention qui en ait été faite se trouve dans la poésie composée en i55g par le peintre gantois Lucas de Heere, qui est restée longtemps exposée dans la chapelle même du retable de Y Adoration de V Agneau (i).
Le texte original, que tous les historiens, y compris Van Mander, ont reproduit non sans quelques variantes, se trouve à la bibliothèque de Gand. La poésie était précédée de ces mots :
« Louange de l’œuvre picturale qui se trouve dans la chapelle de saint Jean, faite par maître Jean, l’Apelle flamand, né à Maesheyc. »
A la fin de sa poésie l’auteur dit encore une fois que Jean « est issu de la chétive ville de Maesheyc » (i).
Au cours de près de trois siècles, aucun écrivain de Gand ne s’est élevé contre cette mention du lieu de naissance de Jean. Les Gantois avaient intérêt, cependant, s’ils l’avaient pu, à revendiquer pour leur ville l’honneur d’avoir été le berceau des créateurs de l’art flamand.
(i) M. l’abbé Joseph Coenen a repris cette discussion, dans une étude sur Quelques points obscurs de la vie des frères Van Eyck. (Leodium, chronique mensuelle de la Société d’art et d’histoire du diocèse de Liège, 5e année, livr. de déc. 1906, janv. et févr. 1907).
D’autre part, le choix d’une localité si lointaine et si peu connue ne peut guère s’expliquer, à notre avis, que par l’existence d’une tradition sérieuse.
Il est vrai qu’en 1847 un certain Goetgebuer montra la copie d’un texte qu’il disait avoir trouvé dans les registres de l’ancienne Confrérie de Notre-Dame aux Rayons, établie dans l’église même de saint-Jean, aujourd’hui saint-Bavon. Rien n’était plus catégorique. On y lisait les noms de quatre membres inscrits à cette Confrérie : « Maître Jean et sa femme, Marguerite Van Huitfange, inscrits en i3gi ; maître Rubrecht Van Hyke, en 1412 ; Mergriete van Hyke, en 1418 ». Malheureusement, ce texte fut reconnu apocryphe par l’archiviste Victor Van der Haeghen. En tout cas, il n’aurait pas tranché la question d’origine. De plus, il était accompagné d’un autre texte produit par le même Goetgebuer; et celui-là, reconnu parfaitement authentique, tiré des comptes de la ville, disait que les héritiers de « Luprecht Van Eicke » avaient payé 6 sols à la mort de leur parent ; ce qui prouvait que les héritiers de Luprecht (forme altérée et flamande d’Hubrecht) n’étaient pas bourgeois de Gand. L’opinion favorable à Maeseyck conservait donc une vraisemblance qui ne fit que s’accentuer quand le Comte de Laborde publia, en i85o, le document suivant, extrait des comptes de Philippe-le-Bon conservés aux archives de Lille (Recette générale de l’année 1448-1449).
« A Lyennie (M. Pinchart a lu plus exactement Lyévine), fille de Jehan van der Eecke, jadis peintre, valet de chambre de Monseigneur, pour don que mon dit seigneur lui a fait, pour une fois, pour Dieu et en aumône, pour soi aider à mettre religieuse en l’église et monastère de Maseck (il faut lire Maseek) au pays de Liège, xxm fr.» (lisez livres). Le choix d’un couvent de Maeseyck devient tout naturel, si cette ville était le lieu de naissance du père de Liévine. Il est donc tout-à-fait vraisemblable que la famille des frères van Eyck avait pour lieu d’origine Maeseyck.
Quel peut être le nom de famille des frères Van Eyck ? La question
vient d'être posée, sinon tout à fait résolue, par l’abbé Coenen (i), dans son mémoire déjà cité.
En 1861, M. James Weale publia tous les noms, plus ou moins semblables, à celui des Van Eyck, qu’il avait recueillis dans les années 1416 à 1450 du registre où l’on inscrivait les étrangers qui achetaient à Bruges le droit de bourgeoisie. Parmi ces mentions, l’abbé Coenen reproduit la suivante :
« Reçu le 9 septembre 1434 de Janne Tegghe, né à Maesheic au pays de Liège, xn livres en vieille monnaie, donc x livres ».
Et il ajoute en substance : parmi les 21 inscrits, un seul est taxé plus cher (14 livres) que Jean Tegghe, les autres n’en payant que 6, chiffre ordinaire, ou même 3 ; d’autre part, on sait que Philippe-le-Bon a été le parrain, par procuration, d’un enfant de Jean Van Eyck, et il est à peu près évident que le duc a choisi le premier-né pour faire cet honneur à Jean ; le baptême eut lieu en juillet 1434, ce qui correspond bien, pour la date, avec la supposition que le mariage du peintre aurait eu lieu aux environs du 9 septembre 1433, et alors, rien de plus naturel que l’inscription de Jean, à cette dernière date, comme bourgeois de Bruges. Tout est logique si l’on admet que Jean Van Eyck et Jean Tegghe ne font qu’un, et que le peintre est bien né à Maeseyck. Si l’on tient pour non avenues toutes ces concordances on est obligé de supposer, d’abord, que Jean Van Eyck ne s’est jamais fait inscrire comme bourgeois de Bruges ; ensuite, qu’au moment précis où il avait d’excellentes raisons pour le faire, il y avait à Bruges un autre Jean, riche, né à Maeseyck , qui aurait acquis le droit de bourgeoisie. A moins que M. J. Weale, qui connaît si bien les Brugeois de ce temps-là, ne possède sur Jan Tegghe des documents contraires à cette thèse, il faudra admettra comme vraisemblable que les frères Van Eyck s’appelaient: Hubert, Jean et Lambrecht Tegghe et qu’ils étaient nés à Maeseyck.
(1) Leodium, déc. 1906, p. i38.
L’abbé Coenen croit devoir faire descendre jusque vers i3go la date de la naissance d’Hubert. C’est sur les dates de naissance des deux frères que l’imagination des historiens s’est donné carrière ; à propos de Jean, surtout, que Sandrart et Descamps font naître en 1370 ; Crowe et Cavalcaselle, vers i382-i386; Ruelens, en i385; Villot, en i3go ; Waagen, en 1396 ; le chanoine Carton, entre i3g6 et 1400. Pour le moment, tenons-nous en aux dires de Carel Van Mander, qui place la naissance d’Hubert vers i366, celle de Jean « un certain nombre d’années plus tard ». Nous reviendrons sur la question après l’examen de l'Homme au turban de la National Gallery.
Hubert était déjà, en tous cas, très connu comme peintre dès iqi3 ; à cette date, un Flamand, Jean de Visch, lègue à sa fille une peinture « de maître Hubert ». Puis, le silence se fait sur Hubert jusqu’en 1424, date à laquelle les comptes de la ville de Gand signalent une visite faite par le « magistrat » de la ville dans l’atelier du maître pour y voir un tableau auquel il travaillait. Au cours de la même aunée, la ville lui paie « 5 escalins de gros pour deux volets qu’il a faits sur la commande des échevins ». L’année suivante, les comptes mentionnent 6 gros donnés gracieusement aux varlets (élèves, praticiens) de maître Hubert.
En 1426, le testament de Robert Poortier et de sa femme nous apprend que les deux époux ont fait faire dans une chapelle de l’église Saint-Sauveur un autel « sur lequel sera placée une image de saint Antoine qui est en ce moment chez Maître Hubert le peintre, avec divers autres ouvrages destinés au meme autel ».
Il ne reste plus à citer qu’un seul document, le plus important de tous ; c’est l’inscription tracée au bas de l’extérieur des volets du polyptyque de Gand, d’où il résulte qu’Hubert fut chargé de l’exécution du fameux retable; que Jean, sur la prière de Jodocus Vydt, le termina, et que l’œuvre fut exposée le 6 mai 1432. Nous étudierons cette inscription.
Hubert, son épitaphe nous l’apprend, mourut le 18 septembre 1426. Il fut enterré dans la crypte de l’église Saint-Jean (aujourd’hui Saint-
Bavon) de Gand, au-dessous de la chapelle du retable. Mais, dès i533, à la suite d’un remaniement de la crypte, ses restes, exhumés, furent enterrés dans le cimetière de l’église. Il faut bien qu’à ce moment là sa renommée ait encore été grande, puisqu’on exposa en plein air, dans le cimetière, son bras droit enfermé dans une boîte en fer.
La pierre tumulaire, mutilée pendant les troubles iconoclastes de i5y8, ne tarda pas à être mise au rebut (i58g) ; elle fut retrouvée en 1892 dans les matériaux de démolition du portail septentrional de Saint-Bavon et envoyée au musée lapidaire de la ville.
Revenons en 1426. Les comptes des droits d’issue de Gand pour cette année mentionnent le paiement d’un droit de 6 escalins de gros par « les héritiers d’Hubert Van Eyck » (Lubrecht Van Heyke) ce qui prouve, nous l’avons dit, que les frères du défunt, savoir Jean et Lambert, étaient domiciliés hors de Gand ainsi que leur hypothétique sœur Marguerite.
Les documents, qui concernent Jean, sont plus nombreux. On ignore sur quelles « recherches et supputations » Carel Van Mander se fonde pour admettre que Jean inventa la peinture à l’huile vers l’an 1410. Mais on sait qu’en 1422, la somme de 12 sols fut versée à l’artiste « Johanni de Yeke, pictori » en paiement de la peinture d’un cierge pascal qu’il avait faite pour la cathédrale de Cambrai. Au cours de cette même année, il entra comme peintre et valet de chambre au service de Jean de Bavière, dit Jean-sans-Pitié, et y resta sans doute jusqu’à la mort du duc, (6 janvier 1425). Il avait occupé son temps, du 24 octobre 1422 au 11 septembre 1424, à la décoration du palais du duc à La Haye. Malheureusement, aucune trace ne subsiste de ce travail.
Le 19 mai 1425, il était choisi par le duc de Bourgogne Philippe-le- Bon, aux gages de 100 livres par an, comme peintre et valet de chambre. En août 1425, il était appelé à Lille, où il eut un domicile pendant plus de deux ans. Le duc, en effet, à la saint-Jean des années 1426 et 1427 paya le loyer de la maison que son peintre y occupait.
Cependant l’artiste fut peu sédentaire. Le 26 août 1426, il recevait, sur l’ordre de Philippe-le-Bon, 91 livres 5 sols pour un certain « pèlerinage » que le duc lui ordonnait et « certain lointain voyage secret que semblablement il lui a ordonné faire en un certain lieu que aussi ne veut autrement déclarer ». Le 27 octobre 1426, Jean reçoit un nouveau versement de 36o livres de 40 gros « pour certains autres voyages secrets en certains lieux dont il ne veut autre déclaration être faite ». En 1427, sur l’ordre du duc, il reçoit deux gratifications, l’une de 29 livres, l’autre de 100 livres « pour considération des bons et agréables services qu’il a faits de son métier et autrement et pour l’aider et soutenir à avoir ses nécessités, afin plus honnêtement il le puisse servir ». Le 27 octobre 1427, jour de la Saint-Luc, invité par la gilde des peintres, il se rend à Tournai, où la Ville lui offre quatre lots de vin. L’artiste fait encore, en 1428, « certains voyages secrets » ; puis vient le grand voyage en Portugal.
Le 9 octobre 1428, une ambassade montée sur deux galères partit, sous la direction du sire Jean de Roubaix, pour négocier le mariage du duc, veuf de Bonne d’Artois depuis i525, avec Isabelle, fille de Jean Ier, roi de Portugal. Après les fêtes et négociations qui firent l’objet du rapport, « les ambassadeurs, par un nommé maître Jehan de Eyck, varlet de chambre de M. d. seigneur de Bourgogne et excellent maître en art de peinture, firent peindre bien au vif la figure de madite dame l’infante Elisabeth », puis « envoyèrent la figure de la dite dame faite par peintre comme dit est ». Les galères du sire de Roubaix rentrèrent au port de l’Ecluse le 6 décembre 1430.
Le peintre s’établit-il à Bruges dès son retour ? Cela est fort probable. On sait, en tous cas, que Jean quitta Bruges en 1431 pour aller recevoir à Hesdin des instructions de son maître, et qu’à partir du 24 juin 1432, il paie la rente d’une maison située dans la Rue Neuve Saint-Gilles, tout près du Pont Saint-Gilles. Il l’avait donc achetée, très probablement après le 24 juin 1431.
En résumé, ce n’est qu’en 1431 et pendant les premiers mois de
l’année suivante que Jean a pu travailler à la terminaison du retable, qui, d’après l’inscription qu’il porte, fut exposé le 6 mai 1432. Détail important, qui permettra de déterminer la part du travail de Jean dans le polyptyque.
D’après une note retrouvée par M. James Weale dans les comptes de la ville de Bruges, le bourgmestre et les échevins, entre le 17 juillet et le 16 août 1432, se rendirent chez lui pourvoir des tableaux qu'il avait peints ; ils laissèrent aux valets une gratification de 5 escalins de gros.
Le i3 mars 1434, le duc réprimande par lettre ses receveurs de Flandre, qui se sont mis en retard pour le paiement de la pension de Jean, et il le fait dans des termes hautement élogieux pour l’artiste, disant qu’il veut lui demander de grands ouvrages et qu’il n’en saurait trouver un « si excellent en son art et science ».
M. James Weale a encore trouvé deux documents. Le premier prouve que Jean a touché pour la dernière fois le quartier de sa rente et en a donné quittance le 24 juin 1441. Ce n’est donc pas en 1440 qu’il est mort, comme pouvaient le faire croire les registres de l’église Saint- Donatien de Bruges, mais en 1441, après le 24 juin. Le second document qui permet de préciser un peu davantage l’epoque de la mort de Jean, est la mention du don, en date du 22 juillet 1441, que fait à « damoiselle Marguerite, veuve du dit feu Jehan Van Eyck, qui « trépassa environ la fin du mois de juin au dit an 1441 », d’une somme équivalente à la moitié de la rente annuelle que recevait Jean. Étant donné que l’obituaire de l’église donne la date du 9 juillet comme celle du service du bout de l’an, il est très probable que l’enterrement eut lieu le 9 juillet 1441 ; on ignore pourtant de combien, exactement, la mort du grand artiste précéda la dernière cérémonie.
De l’ensemble de ces documents, si peu nombreux qu’ils soient, on peut conclure en quelle faveur le duc de Bourgogne tenait son valet de chambre. Jean Van Eyck avait trouvé un maître et seigneur digne de son génie.