CHRIST BÉNISSANT EN PROFIL
(Musée de Berlin;.
Comment s’appelle l’auteur de la peinture ? Hubert, selon nous. On y trouve en effet, au lieu de l’àpre dessin de Jean, une douceur d’exécution hubertienne, non sans quelques luisants d’ailleurs très bien placés. Ajoutez à cela le reste de croix pattée qui subsiste derrière la tête du Christ ; et remarquez sinon la distraction, au moins la négligence grâce à laquelle les rayons du nimbe ne divergent pas autour d’un seul point central. Mais le caractère de l’exécution nous paraît encore plus probant. Il faut dire : Hubert. Quant à la date, rien ne permet de la fixer sûrement. Le caractère de l’auréole, qui rappelle à l’esprit la miniature du Baiser de Judas , permet à peine de conjecturer vaguement une date voisine de 1416 ou 1418.
Il y a deux sortes de chefs-d’œuvre dans le domaine de l’art : les chefs-d’œuvre tout court ont pour eux (dimension à part) la grandeur qui résulte de la parfaite unité ; au-dessous se trouvent les petits chefs-d’œuvre où l’unité, sans disparaître, est un peu voilée par l’élément pittoresque, où les détails se montrent davantage, où la grandeur est remplacée par la délicatesse et le charme. Ne méprisons pas les chefs-d’œuvre de cet ordre. Ils sont comme les délicienx entremets du festin de l’art.
La Vierge dans une église, du musée de Berlin, est un exquis petit chef-d’œuvre, un savoureux régal pour les yeux. Qui donc a pu dire que cette délicate merveille est une simple copie d’un original perdu ? C’est l’original lui-même : aucun doute n’est possible là-dessus pour qui l’a vu autrement que dans une reproduction insuffisante. Un copiste n’aurait jamais trouvé cette exécution très douce et très riche. Voyez seulement la tête de la Vierge, son modelé sans à-coups, ses caresses de lumière, sa chevelure, masse aérienne sur laquelle courent, frappés d’un rayon, quelques cheveux rebelles, légèrement ondés Jet crêpelés ! Et ce manteau d’un bleu intense et sombre, bordé de galons d’or blanc, qui couvre de ses plis si nobles un corps souple et onduleux, facile à suivre sous la robe carminée! Tout, dans cette figure, est délicieux, y compris l’élégante et
riche couronne d’orfèvrerie, qui laisse une impression de petit vitrail, avec ses coups de lumières sur les perles, sur les reliefe des ors, et son fond à demi-sombre, presque mystérieux, de rubis et de saphyrs.
Etant données les dimensions de cette œuvre exquise, l’enfant Jésus est peut-être encore plus surprenant. On s’étonne qu’un si petit visage soit modelé avec tant de largeur, en pleine pâte ! Le linge blanc qui couvre de ses jolis plis le bassin et les jambes de l’enfant est exécuté avec une aisance qui semblerait du dédain pour le dessin serré ; mais non, les plis tombent avec une justesse irréprochable et sont faits d’après nature, ou c’est tout comme. Et le petit corps de l’eufant, soutenu par les petites mains souples, lumineuses, adorables, de la jeune mère pensive, n’est pas moins vrai ui moins vivant.
Une impression de grand art se dégage, en somme, de ces deux petites figures ; le régal purement pittoresque est dans le fond, dans l’éclairage. Tout ce que chercheront, un ou deux siècles plus tard, les peintres d’intérieurs d’église se trouve ici réuni. Très loin, sous une des arcades du jubé, brillent discrètement, à droite et à gauche d’une statue de Vierge, deux cierges allumés, dans des chandeliers dont les saillies renvoient des reflets d’or. Plus loin encore, à travers l’arcade voisine, par-delà deux anges en riches costumes de diacre, brille un retable aux somptueux bas-reliefs d’or. A gauche du spectateur, le regard fuit entre les piliers, traverse la nef latérale, passe sous une baie à colonnettes surmontée d’une autre Vierge d’or et va se réchauffer aux rayons de soleil qui baignent une cour extérieure.
Mais la vraie féerie est en haut. Dans toutes les travées, au fond de toutes les voussures, la lumière, devenue multicolore en passant à travers les vitraux, tantôt s’étale en larges surfaces blanches, tantôt pétille en feux d’artifice colorés, tantôt projette en écume ses flots obliques sur les parois latérales et sur le dallage de la grande nef. Et par un miracle d’équilibre pittoresque, le grand luministe que fut Hubert a trouvé le moyen de conserver son importance à la figure centrale !
Hubert van Eyck