LA VIERGE DANS UNE ÉGLISE
(Musée île Berlin .
Hubert, avons-nous dit : en effet (il nous semble nécessaire d’insister encore une fois là-dessus) Jean, dans les œuvres signées de lui, n’est jamais attiré, du moins à ce point-là, vers ces recherches subtiles de clair-obscur, vers ces miracles de libre exécution dans des surfaces minuscules. Il visait encore plus haut, cherchant le chef-d’œuvre sans épithète.
Ajoutons, puisque enfin les détails techniques prennent dans l’histoire de l’art une place de plus en plus envahissante — et nécessaire — que la robe et le manteau tout entier de la Vierge , dans le tableau de Berlin, sont en relief , comme épaisseur de couleur, sur tout le reste de la composition. C’est le procédé d’Hubert, qui n’usait presque jamais des glacis, et qui se trouvait plus à l’aise avec un léger empâtement, nonseulement dans les ombres, — il aurait cela de commun avec son frère, au degré près, — mais encore et surtout dans les clairs.
Par le crucifix qu’il renferme, ce tableau se rattache au groupe ancien des Calvaires et aux miniatures des Heures de Turin, où l’on trouve plusieurs fois un type de Christ semblable. D’autre part, la Vierge elle môme fait prévoir les Vierges-martyres du retable. Nous la placerons donc à mi-chemin des points extrêmes, soit vers 1416-1418.
A propos de cette Vierge dans une église , que M. Hulin avait rendue à Hubert dès 1902 (d’autres critiques avaient fait de même auparavant, mais sans preuves aussi convaincantes) nous partagions l’avis de ce critique et de M. Weale avant nos derniers pèlerinages à S‘ Bavon de Gand. Nous croyons à la paternité d’Hubert encore d’avantage, s’il est possible, depuis qu’un examen minutieux du groupe des Vierges de l’Adoration de l’Agneau nous a montré dans la plupart de ces figures le prototype évident de la Vierge de Berlin. A moins, toutefois, ce qui est probable, la Vierge de Berlin ne soit chronologiquement un peu antérieure. Mais peu importe : le type des traits, la tendresse, la grâce, la morbidesse du visage et du geste sont les mêmes de part et d’autre. Toutes ces figures sont sœurs ; l’une quelconque des Vierges de Y Agneau
mystique pourrait aller remplacer à Berlin la Vierge dans une église, et celle-ci, inversement ne ferait aucune disparate si on la transportait au milieu du groupe des Vierges de Gand.
Il existe des copies peintes de cette Vierge dans une église, à Anvers (diptyque de Chrétien de Hondt) et à Rome (galerie Doria-Pamphili) ; une copie à la plume, assez secondaire, dans la collection Robinson, à Londres. La Vierge dans une église, au duc de Newcastle, donnée par Kaemmerer comme une imitation des Van Eyck par un élève de Memling, est une œuvre originale de notre « maître des deux Vierges de Lyon », un excellent élève de Memling, qui, plus tard, fut influencé par Quentin Metsys et qui pourrait être Louis Boels.
M. Hymans a publié, en i883, le testament par lequel le sieur Adornes lègue, en 1470, à chacune de ses filles un tableau « de Jean van Eyck » représentant saint François. Le savant critique identifiait avec raison à l’une de ces peintures le Saint François recevant les stygmates du musée de Turin, qu’il attribua tout naturellement à Jean. Nous allons voir toutefois que, si le nom de famille, van Eyck, est incontestablement exact, le prénom doit être changé. Adornes était dans l’erreur à propos de ce prénom. En 1470, il y avait beau temps qu’ Hubert était sorti de la mémoire des hommes, et que Jean, innocemment, par la puissance de son génie, avait éteint la gloire du frère auquel il avait d’ailleurs survécu quinze ans.
Quelques semaines plus tard, M. A. -J. Wauters rappelait la présence, chez lord Heytesbury, d’un second Saint François, celui qui appartient aujourd’hui à M. John Johnson, de Philadelphie, et, tout naturellement, l’attribuait aussi à Jean, comme l’avait fait jadis Waagen.
C’est pourtant Hubert qu’il faut dire. L’impression que donne le Saint François de Turin est celle de la nature dans un harmonie riche, sompteuse et pourtant sobre, de tons chauds et rompus. Les cassures des rochers sont d’une vérité inouïe. Les gros cailloux arrondis, couverts
Hubert van Eyck