‹ Hubert et Jean van EyckChapitre 32 sur 58 · SAINT FRANÇOIS RECEVANT LES STIGMATES · texte numérisé non relu

SAINT FRANÇOIS RECEVANT LES STIGMATES

[Collection de M. John Johnson, Philadelphie).

de lichens, du premier plan, viennent tout droit du retable de Gand. A droite du spectateur une source sort des rochers et coule en cascade. Les verts de l’eau ont bruni, mais il reste les reflets blanc-bleu du ciel, dessinés sur les plis du liquide, qu’on croit voir tomber et couler ! Les masses d’arbres mamelonnées, faites de petites touches grasses, claires sur un fond vert plus sombre, modelées par des creux d’ombre entre les cimes, sont vivantes, presque mouvantes. Toutes les verdures se détachent en silhouettes d’une extrême douceur, dans un flottement d’atmosphère.

Au dessus des pieds de saint François s’étend un fouillis de Chaniaerops humilis, étonnamment exécutés, quoi qu’on en ait dit; la nature même, souple et enveloppée.

Plus loin, une ville aux tours surmontées de clochers pointus et de toits en ardoises et en tuiles, avec de nombreuses fenêtres géminées faites de petits traits verticaux. Sur le fleuve, qui s’enfuit en fins méandres jusqu’aux montagnes bleues, flotte une barque de 7 à 8 mm. de longueur dans laquelle on voit sept figures bien détachées; plus loin, le quai est couvert de nombreux personnages plus petits, dont un à cheval. C’est la même main qui exécuta les figures du lointain dans la miniature des Heures de Turin: Prince arrivant de la mer , et dans la Vierge Rolin, du Louvre.

Les robes des deux moines ont des plis d’une exécution légèrement empâtée, plutôt douce et délicate que puissante. Les cheveux du saint forment une masse homogène, brune, légère, semée de quelques fils très fins qui traduisent la douceur d’une vraie chevelure. Les têtes sont vivantes, très près de la nature ; les mains et les pieds tout autant. Si l’on se reporte au retable de Gand, on trouvera, chez les apôtres agenouillés du panneau central, des pieds nus d’une exécution non pas seulement analogue, mais identique. Quant aux robes, légèrement empâtées , on y voit encore les stries laissées par les libres évolutions du pinceau.

Le second Saint François , plus petit, celui de Philadelphie, qui avait

été agrandi, principalement dans le ciel, a été ramené à ses dimentions primitives (Hr 14 cm. au lieu de 24, Lr 12 cm. au lieu de 14) par les soins de son propriétaire actuel, sous la surveillance du savant historien d’art M. Roger Fry. Une fois la tète et la main du moine endormi débarrassées de leurs grossières retouches, on s’accorde à reconnaître que l’œuvre, dans un bon état de conservation, est incontestablement originale. Une excellente épreuve photographique, obligeamment communiquée par M. Johnson, nous a permis de nous ranger avec certitude à cette opinion, — le prénom de l’auteur mis à part.

Plusieurs voudraient ne voir dans le tableau de Turin qu’une simple copie du précédent. Mais le seul argument qu’on ait présenté en faveur de cette opinion a consisté à dire que, dans ce tableau, les Chamaerops humilis ne sont pas fidèles à la nature. Il s’agit là sans doute d’un malentendu fondé sur un examen rapide, car nous avons corroboré notre opinion par celle d’un savant horticulteur, directeur des serres d’une grande ville, qui, mis en présence des photographies des deux tableaux sans être aucunement influencé, a déclaré y voir deux « portraits d’après nature » du Chamaerops, et qui, interrogé sur la différence de fidélité que pouvaient offrir les deux « portraits », a déclaré que cette différence, d’ailleurs insignifiante, serait plutôt en faveur du Saint François de Turin. Ajoutons qu’à notre avis l’exécution de tout le reste du tableau de Turin est d’une habileté et d’une franchise à défier toute accusation de copie. Le tableau tout entier, figures et paysage, est un prodige à la fois de finesse et de fidélité à la nature.

Il offre pourtant un menu défaut bizarre, que nous avons été le premier à signaler et qui n’existe pas dans le Saint François de Philadelphie. Dans les deux, le moine endormi a les jambes croisées de telle sorte que la pointe de son pied gauche, qui dépasse un peu la robe, apparait à la place où se trouve ordinairement le pied droit. Mais tandis qu’à Philadelphie ce pied gauche, par un mouvement très naturel, est retourné et se montre par la plante, c’est sa face supérieure qu’il présente dans le

Hubert van Eyck

Page 1