LA VIERGE AU CHARTREUX AVEC UNE SAINTE
(Musée de Berlin).
Rothschild. Ne l’ayant pas vu en original nous ne pouvons en parler que d’après une excellente photographie de Braun et les dires des critiques.
La seule description de la vue de ville, telle que l’a faite Hugo von Tschudi dans la Jahrbuch de Berlin (1894) attire inévitablement l’esprit du côté d’Hubert. L’examen de la photographie du paysage paraît confirmer pleinement cette appréciation. Il nous est difficile de croire, pour cette partie de l’ouvrage, à une autre main qu’à celle d’Hubert. Quant aux figures, à cause de leur exécution un peu sèche, M. Kaemmerer les attribue à Petrus Christus. Le fait est, autant qu’on peut en juger par la photographie, qu’elles manquent un peu de cette souplesse dont Hubert est coutumier. Cependant, comme l’invention des figures est tout-à-fait hubertienne, on doit admettre tout au moins qu’elles auraient été faites par Petrus Christus d’après les dessins et sous la surveillance directe du maître. Cela n’a rien d’impossible à nos yeux. Ainsi que nous l’avons déjà fait observer, le caractère des têtes dans la Vierge entre les Vierges des Heures de Turin nous avait induit à supposer que Petrus Christus — né, en ce cas, plutôt qu’on ne le pense — , aurait été varlet-miniaturiste chez Hubert dès 1416, sans doute même un peu auparavant.
Une réplique simplifiée de ce tableau nous apprend, du reste, ce que pouvait faire, à cette époque-là, Petrus Christus, livré à lui-même. C’est, très probablement, celle qui a été décrite en i5g5, dans l’inventaire des collections de l’archiduc Ernest, sous le nom de « Rupert van Eyck ». Elle appartenait primitivement à la chartreuse de Diest ; on la retrouve, au siècle dernier, dans la galerie du duc d’Exeter, à Burleigh-House, d’où elle a passé au musée de Berlin. Dans ce tableau, le ciel est rempli de nuages mamelonnés, très-maladroite imitation d’Hubert. Quant aux figures, leurs fronts carrés, leurs nez courts, leurs chevelures à boucles trop régulières les signalent comme étant de Petrus Christus. Si l’attribution proposée est juste, comme nous le croyons certain, on peut
voir combien grande est la différence entre Petrus Christus, encore jeune, livré à ses seules forces, et le même artiste, quelques années plus tôt, travaillant sous la direction de son maître.
Il y a du reste, chronologiquement, peu de distance entre ces deux ouvrages. L’âge du donateur, dans la F^r^-Rothschild, ne permet pas de remonter plus haut que 1420; tandis que la date de la mort de Steenken place le tableau de Berlin (un peu postérieur à cause de l’âge apparent du chanoine) au plus tard en 1428.
Faut-il, dans un livre sur les van Eyck, accorder une place au Sacre de Thomas Becket , de la collection du duc de Devonshire? Oui, mais uniquement pour avoir l’occasion de répéter que cet ouvrage, d’ailleurs assez intéressant, n’a rien à faire avec les van Eyck. Malgré une superbe inscription, où se lit le nom de Jean van Eyck avec la date 1421, la critique est d’accord pour affirmer que c’est une œuvre du xvie siècle, tant par le costume et la coiffure des personnages que par l’exécution, qui dénote clairement un élève de Gérard David. La signature existait déjà au temps d’Horace Walpole, c’est-à-dire dans la seconde moitié du i8me siècle, elle n’en est pas moins un faux. M. Alfred Marks a très justement fait remarquer que l’inscription du cadre de ce tableau est la reproduction à peine modifiée de celle du portrait Leal Souvenir de la National Gallery. Le duc avait évidemment acheté, de bonne foi, en même temps, chez le même marchand, deux van Eyck, l’un authentique, l’autre « truqué ».
Rappelons ici, à leur place chronologique quelques miniatures des Heures de Turin, dont nous avons fait un sous-groupe qui vient à la suite du groupe de Bavière-Hainaut. Par le système de composition, par la
Hubert van Eyck (Copie d’après) PORTRAIT SUPPOSÉ DE BONNE D’ARTOIS
;Musée de Berlin;.
conception et le détail du paysage, ces miniatures gardent manifestement — à travers l’interprétation d’un varlet assez médiocre — le souvenir des patrons d’Hubert qui leur ont servi de modèles. Nous leur avons assigné la date probable de 1422-1424, époque du séjour de Jean à La Haye. Il reste encore, par parenthèse, dans les Heures , un certain nombre de miniatures qui ont été conçues et exécutées vers le milieu du siècle ; mais celles-là, n’ont plus rien de commun avec Hubert. Elles ne peuvent donc nous occuper ici.
Le musée de Berlin possède une copie • — que le catalogue, d’ailleurs, donne comme telle — d’un soi-disant Portrait de Bonne d’Artois, seconde femme de Philippe-le-Bon. C’est peut-être un portrait de la duchesse ; mais ni cette copie, ni l’original perdu dont elle procède ne peuvent se rapporter à Jean. Dans la copie d’un tableau perdu, on retrouve toujours quelque chose de la facture de l’original. Chacun reconnaît au premier coup d’œil, par exemple, la copie d’un Rembrandt, ou d’un Titien, ou d’un Raphaël. Dans le portrait qu’on croit être celui de Bonne d' Artois, le caractère du clair-obscur et du modelé nous ramènent aux van Eyck ; la douceur relative de l’effet général et de l’exécution et, aussi les points lumineux du nez et des lèvres font penser directement a Hubert. Si ce portrait est bien celui de Bonne d’Artois, morte en 1426, sa date est fixée à très peu près. Il y a toutes chances pour que l’original perdu ait été fait par Hubert un peu avant le mariage, en 1425.
Blond et grisonnant; front étroit, vertical, entêté, creusé de rides horizontales; yeux légèrement clignés, perspicaces, qui semblent méditer un projet conçu ; narines gonflées, lèvres serrées, bouche aux coins contractés, tel est le personnage, représenté de trois quarts à droite, en buste,
que tout le monde a pu voir, en 1907, à l’Exposition du Portrait, à Paris, puis à celle de la Toison d’Or, à Bruges. Ce beau portrait appartient à M. Warneck, de Paris, qui a eu le courage de l’attribuer à Hubert van Eyck. C’est une œuvre absolument digne du maître ; elle possède, en outre, les qualités qui caractérisent pour nous Hubert. A moins qu’un document précis ne vienne lui donner une date postérieure à la mort d’Hubert ou prouver qu’un génial sosie de ce maître ait existé près de lui, nous conserverons en toute confiance l’attribution proposée par M. Warneck, et nous pouvons affirmer que les singulières ressemblances de facture et d’aspect qui le rapprochent du Donateur en prière du musée de Leipzig nous auraient nécessairement amené à proposer la même attribution.
En dehors de tout nom d’auteur, c’est une œuvre de grande valeur artistique, un chef-d’œuvre de caractère. Les yeux bleus, dont un pli fortement creusé prolonge la paupière supérieure, et dont la paupière inférieure, à la tranche bien nette, est coupée de rides vivantes, sont dignes du frère aîné, ainsi que le pli de la joue et le modelé des lèvres pâlies. Mais il ne faut pas songer une minute à Jean. C’est Hubert, aussi bien dans l’exécution que dans la douce harmonie du ton chaud du visage (un peu trop verni) en contact avec le fond gris presque clair, qui le met pourtant en relief; tant il est vrai que le relief ne vient pas du violent contraste, mais de la justesse des valeurs. Il va sans dire que nous retrouvons ici, dans les étoffes comme dans les chairs, le léger empâtement ; l’épaisseur de la couleur des vêtements et du fond par rapport au visage ; le point blanc de lumière, très doux, qui éclaire le bout du nez ; le fondu des cheveux et des sourcils, qui sont pourtant tracés un par un ; le ton rosé de la tranche de la paupière ; en un mot, tous les caractères dont l’ensemble est la signature d’Hubert.
L’histoire du costume n’est connue que dans ses grandes lignes ; elle ne peut guère être d’une sérieuse utilité, au moins pour le XVe siècle, quand on cherche une date quelque peu précise. Cependant, étant
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