PORTRAIT DU CARDINAL ALBERGATI
Musée de Vienne).
du maître dont on puisse affirmer, étant données les habitudes du temps, qu’il a été fait entièrement d’après nature. A cette époque (Holbein même, plus tard, devait rarement agir d’autre sorte) tout portrait à l’huile était précédé d’une étude au crayon, très serrée, qui devenait le vrai modèle. L’artiste, après l’avoir traduit en peinture sur un panneau, n’avait plus besoin du modèle que pour vérifier certains détails de couleur dont il n’avait pas gardé un souvenir assez vif. Moins que jamais, Jean pouvait se fier à sa seule mémoire à propos de quelqu’un qu’il ne reverrait plus. Aussi prit-il la peine d’écrire, à droite et à gauche de son dessin, des renseignements précis sur la couleur des diverses parties du visage et des vêtements. La plupart de ces notes sont devenues illisibles, rendant d’autant plus précieuses celles que Kaemmerer, puis, plus complètement, James Weale, ont pu déchiffrer. En voici quelques-unes :
— « Und die Nase sanguynachtig », et le nez un peu injecté de sang ;
— « Claer blewachtich », bleuâtre clair ;
— « Rotte purpurachtich », rouge pourpré ;
— « Van den augen », des yeux ;
— « Swart um », noir autour ;
— « Und mit », et avec ;
— « Die lippen zeer witachtich », les lèvres très blanchâtres ; etc.
M. James Weale fait observer que ces mots ne sont pas tous du
flamand pur ; que plusieurs doivent appartenir au dialecte de la région, voisine de l’Allemagne, où sont nés les frères van Eyck. Toute personne qui a des notions de linguistique appréciera la justesse de cette remarque.
Si le reste de ces notes était encore lisible, nous y trouverions maints détails qui se retrouvent dans le portrait à l’huile et que la mémoire de Jean aurait pu ne pas retenir. Passe pour les cheveux gris, avec restes de châtain-clair, pour la robe rouge légèrement carminé, avec bords d’hermine aux ouvertures des manches et au cou ; mais comment la mémoire de Jean, si prodigieuse qu’on la suppose et qu’elle ait dû être, eût-elle pu
retenir dans leurs nuances la sclérotique injectée de sang ; la prunelle, châtain-clair au centre avec son pourtour gris bleuâtre strié de taches brun clair ?
Ce chef-d’œuvre, exécuté sans doute très peu de temps après le dessin, est peint avec une simplicité de fresque et un soin de miniaturiste, deux qualités contradictoires, on peu s’en faut. Les sourcils sont faits par poils très fins, ici plus drus, là plus rares, et l’ensemble est merveilleux de justesse. La lumière modèle le visage avec une parfaite unité, mais en haut-relief plutôt qu’en ronde-bosse. Jean a montré quelquefois qu’il savait « faire tourner » un visage sur un fond ; mais il a souvent dédaigné cette qualité, qui, pour précieuse qu’elle soit, n’est pas nécessaire à un chef-d’œuvre. Ne chicanons pas Jean sur le contour un peu trop arrêté de la joue droite de son Albergati; sur le rien de sécheresse qu’il a laissé dans ce portrait, où il ne pouvait pas mettre d’après nature les dernières touches. C’est la faible rançon d’un admirable chef-d’œuvre. La tête de l’envoyé du Saint-Siège vit et pense vraiment ; malgré ses petits yeux et son nez un peu trop gros du bout, elle n’a rien de vulgaire ; et, malgré l’épaisseur de la lèvre inférieure, sa bouche exprime autant de finesse que de bonté. L’artiste avait d’abord peint deux lèvres d’épaisseur trop égale ; un coup d’œil sur son dessin lui a fait corriger son erreur. C’est ce que prouve un repentir nettement visible, qui rétrécit la lèvre supérieure. De même il a diminué après coup le collet d’hermine, qui, par parenthèse, est fait d’un léger empâtement fondu dans la masse, comme chez Hubert, preuve évidente du danger qu’il y aurait à fonder sur un seul détail l’attribution d’un ouvrage. Le lecteur reconnaîtra, espérons-nous, que nous avons soigneusement évité cet écueil, fondant toujours nos appréciations sur l’ensemble de plusieurs caractères réunis.
Historiquement, le portrait d’Albergati correspond, pour l’âge, à la date de décembre 1431. Au point de vue esthétique, le nom de Jean se lit dans tous les traits de ce visage, si naïvement éclairé en pleine
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Historiquement, le portrait d’Ab r correspond, pour 1 âge, à la date de décembre 1431. Au point de vue esthétique, le nom de Jean se lit dans tous les traits de ce visage, si naïvement éclairé en pleine
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