PORTRAIT D’HOMME AVEC LA DEVISE : « LEAL SOUVENIR
(National Gallery, Londres).
Nous avons dit ailleurs pourquoi. Peut-être par la faute des craquelures dont il est parsemé, il offre un peu moins d’unité de modelé que le précédent. Un peu moins, disons-nous, mais si peu moins, qu’à cause de son incomparable supériorité « psychologique » nous n’hésiterons pas à lui accorder la préférence sur le portrait « Léal souvenir », ce qui le place immédiatement au rang le plus élevé parmi les plus beaux ouvrages du maître.
La Madone d’Incehall, qui fait partie de la belle collection Weld- Blundell, offre un charme de valeurs tout spécial que Jean ne recherchait guère. L’enfant Jésus, par le type de ses traits, par le mouvement de son corps douillet et plutôt élégant, par le côté un peu anecdotique de son geste d’enfant qui feuillette un grand livre bizarrement posé sur ses genoux ; la Vierge, par l’expression rêveuse et émue de son visage, par la torsion gracieusement vivante de son cou, par la délicate morbidesse de sa main fine et souple, font tout d’abord songer à Hubert. C’est à tel point qu’avant d’avoir vu en original cette exquise composition, nous nous étions demandé s’il ne fallait pas, malgré la signature authentique de Jean, y voir un des plus parfaits chefs-d’œuvre d’Hubert, que Jean aurait un peu retouché, terminé, « complétant », puis signé sans grand scrupule, après la mort de son frère. « Toutefois » disions-nous « avant de lancer une pareille assertion, il s’agirait d’abord d’examiner sérieusement l’original et d’y trouver, dans les chairs, la grande morbidesse et les points blancs hubertiens ; dans les draperies, une exécution en pleine pâte , très différente du procédé par teintes lisses et transparentes qui caractérise la facture de Jean. »
Voici ce que nous a dit l’original, vu pour la première fois en mai 1906, à l’Exposition flamande et belge du Guildhall de Londres :
La tête de la Vierge d’Incehall n’offre pas les délicates souplesses que l’on remarque dans les œuvres attribuées par nous à Hubert, dans le
triptyque de Dresde, par exemple. La main de Jean s’y fait sentir, toujours un peu rude, même quand ce génie masculin veut rivaliser de finesse avec la main plus féminine de son frère. Il y a, dans la douceur du visage, des touches relativement dures qui ramènent l’esprit tout droit vers la Vierge à la fontaine du Musée d’Anvers. Même chose à propos des pieds de l’enfant, touchés juste par la lumière et l’ombre, mais non sans quelque rudesse. Hubert aurait mis, dans leur exécution, à la fois plus de douceur et plus d’esprit. Les objets de nature morte prodigués dans cette charmante composition prêteraient à des remarques toutes semblables. Enfin, et, joint à nos remarques antérieures, ceci constitue presque, à nos yeux, une signature, celle de Jean, les vêtements ne sont . pas traités en pleine pâte, à la façon hubertienne ; mais, dans toutes les parties claires, la couleur est posée en couches lisses et transparentes. Il s’agit des parties claires, car Jean, comme tous les peintres de son siècle et même du siècle antérieur, obtenait l’intensité des ombres par la superposition de couches légères de couleurs sombres.
En résumé, dans la conception de la Vierge d’Incehall, tout dénonce l’esprit d’Hubert; dans l’exécution, tout décèle les procédés particuliers et la main plus énergique de Jean. Il est infiniment probable, à notre avis, que Jean s’est servi d’un dessin, trouvé dans les cartons d’Hubert, où il a essayé de conserver le charme de valeurs propre à son frère.
La signature de Jean est tracée, avec des abréviations, entre la tête de la Vierge et la fenêtre : COMPLETUM ANNO DOMINI MCCCCXXXIIJ PER JOHANNEM DE EYCK, BRUGIS. ALS IXH KAN. Nous omettons les abréviations. Chose singulière, tout le monde avait lu 1432. Le Dr Bode lui-même, qu’une ancienne copie avait éclairé sur la date réelle, supposait une retouche dans l’original. Mais, au Guildhall, en mai 1906, Mr James Weale nous ayant affirmé qu’il apercevait dans la date la tête de la troisième unité, nous avons vérifié son dire à l’aide d’une loupe qui nous a permis de voir non seulement cette tête, mais encore la troisième unité tout entière sous la forme d’un
Jean van Eyck
LA VIERGE D’INCEHALL.
(Collection de M. Weld-Blundell, Incehall).
j à tête bifide surmonté d’un o. Elle était parfaitement distincte pour un œil averti. On l’avait confondue avec une ombre dans laquelle elle se trouve, celle du bord du drap d’honneur.
Sans égaler les vrais chefs-d’œuvre des deux frères, cette Vierge, qui concilie dans une juste mesure la douceur d’Hubert et la force de Jean, représente sous une forme exquise la collaboration de ces deux génies.
Une remarque encore, purement matérielle. Le tableau d’Incehall a été jadis outrageusement verni et reverni, au cours de sa longue existence. Aujourd’hui, la résine qui le couvre est fort craquelée; la surface en est ridée de petits flots très dangereux, dont les pointes menaçent d’arracher la couleur, si tant est que le travail ne soit pas déjà en partie accompli. Le chef-d’œuvre est en grand danger; il demande les bons offices d’un restaurateur très habile, très consciencieux, très prudent.
Nous sommes d’avis, autant que personne au monde, que les nettoyages inutiles sont dangereux; mais nous croyons qu’il y a des nettoyages nécessaires, urgents. L’emploi du procédé Pettenkoffer, qui suppose préalablement un très léger dévernissage au pouce, tel qu’on l’a récemment effectué, au contentement général, sur la Ronde de Nuit d’Amsterdam est ici tout indiqué. Entre les mains d’un opérateur bien choisi, le danger serait nul. Il serait grand, au contraire, si, par excès de prudence, on persistait à laisser ce petit bijou dans un état qui ne peut que s’aggraver d’année en année, sinon de jour en jour. Nous croyons remplir un devoir en signalant la situation.
A côté des deux portraits déjà étudiés, la National Gallery de Londres possède un des plus admirables, un des trois ou quatre plus parfaits chefs-d’œuvre de Jean, le portrait en pied, debout dans un riche appartement, d’un homme encore jeune qui tient dans sa main gauche étendue la main droite d’une jeune femme. Il s’agit évidemment de deux
époux qui ont voulu perpétuer le souvenir de leur affection réciproque ; le chien dont le portrait se trouve au premier plan serait, d’après Carel van Mander, le symbole de la Fidélité.
Quels sont ces deux époux ? Sans aucun doute, des amis de Jean, qui a écrit sur le mur du fond : Jocinnes de Eyck fuit hic, 1434. Mais leurs noms ? La critique les a ingénieusement découverts. On trouve dans l’inventaire de la collection de Marguerite d’Autriche, gouvernante des Pays-Bas, cette mention : « Un grand tableau, qu’on appelle Hernoul-le- Fin avec sa femme debout dans une chambre, qui fut donné à Madame par Don Diego, les armes duquel sont en la couverture du dit tableau. Fait du peintre Johannes van Eyck. » Le don Diego dont il s’agit est don Diego Guevara, qui fut conseiller de Maximilien. Hernoul-le-Fin — corruption évidente d’Arnoulfin, Arnolfin — n’était autre, que Giovanni Arnolfini, qui habitait à Bruges la rue des Tonneliers, et qui représentait la riche maison du marchand de draps Guideccon, de Lucques. Sa femme s’appelait Jeanne Chenany.
Arnolfini est coiffé de l’immense chapeau à la dernière mode et vêtu d’une sorte de dalmatique pourpre bordée de fourrure, fendue à droite et à gauche dans toute sa longueur. Jeanne est coiffée d’une capeline blanche aux bords ruchés et vêtue d’une robe verte à grande traîne, dont l’ourlet inférieur et les manches largement ouvertes sont bordés d’hermine. La jeune femme ramène devant elle les longs plis de sa traîne. D’aucuns ont cru voir chez elle des promesses prochaines de maternité. C’est une erreur que nous avons relevée maintes fois et qui provient de la façon, absolument opposée à celle de notre temps, dont les femmes du XVe et du XVIe siècle, aussi bien à Florence ou à Venise qu’en Flandre ou en Allemagne, comprenaient l’élégance de l’attitude. Les tableaux du temps offrent de nombreux exemples d’une attitude analogue même chez les vierges et les saintes des compositions religieuses. Cette remarque montre la fausseté de la légende, récemment remise en cours, d’après laquelle Jean se serait représenté dans ce tableau avec sa femme, qu’il
époux qui ont voulu perpétuer le souvenir de leur affection réciproque ; le chien dont le portrait se trouve au premier plan serait, d’après Carel van Mander, le symbole de la Fidélité .
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Pays-Bas, cette mention : « i n grand tableau, qu’on appelle Heraoul-le- Fin avec sa femme debout
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Jean van Eyck