‹ Hubert et Jean van EyckChapitre 45 sur 58 · LA VIERGE AVEC L’ENFANT CARESSANT UN PERROQUET · texte numérisé non relu

LA VIERGE AVEC L’ENFANT CARESSANT UN PERROQUET

(Collection de lord Northbrook, Londres).

Pala. La Vierge, dans le panneau de lord Northbrook fut donc terminée en ou après 1436. Mais rien ne prouve que le corps de l’enfant n’ait pas été fait avant 1436 et même 1434, — parle maître lui-même, — comme étude préliminaire à son grand tableau. Rien n’empêcherait, d’ailleurs, de supposer que l’étude de l’enfant est seule aussi ancienne, et que la figure de la Vierge et le drap d’honneur ont été exécutés beaucoup plus tard. Mais il nous est impossible de croire qu’un copiste, même très habile, soit responsable du merveilleux modelé du corps de l’enfant.

Rappelons ce que nous avons publié en 1902 sur la peinture au temps des Van Eyck (1) Avant eux, quand on avait étendu sur un panneau la préparation faite d’un mélange de craie en poudre fine et de colle de peau, on dessinait soigneusement à la plume tout le trait de la composition, en ajoutant des hachures — assez espacées — pour l’indication de la place des ombres. Puis on passait sur le tout une couche d’une huile peu siccative qui pénétrait jusqu’au fond la préparation crayeuse et lui donnait une teinte d’un gris-jaunâtre.

A partir des van Eyck, on ne passe plus de couche d’huile pure par-dessus le dessin à la plume. La préparation reste blanche comme du papier et c’est sur elle que la composition est dessinée à la plume, comme au siècle précédent, mais avec beaucoup plus de finesse, jusqu’au plus petit détail des figures, jusqu’aux moindres plis des vêtements, jusqu’aux ornements architecturaux, jusqu’aux plus petits arbres du paysage. Vient ensuite l’exécution du tableau en grisaille d’abord pâle, au moyen d’un pigment très peu épais, qui forme de très légers

(1) L'Exposition des Primitifs flamands à Bruges, par E. Durand-Gréville. ( Journal de S‘-Petcrsbourg, 1902.) Nous y avons, cité un opuscule fort instructif : La Peinture à l’huile et l’Ecole Flamande antérieurement aux Van Eyck, par M. A. Naert. (Congrès de Tournay l895.)

empâtements; puis on renforce les ombres, on rehausse les clairs, et on laisse soigneusement sécher.

Ce qui appartient en propre à Jean, c’est, une fois arrivé là, de ne plus employer pour les draperies, que des couleurs transparentes, aussi belles, aussi brillantes que possible, plus claires dans les clairs, plus foncées dans les ombres. Pour donner aux ombres plus d’intensité et de profondeur, il leur superposait, comme le faisaient aussi ses prédécesseurs, des couches de certains brunst ransparents (mais moins liquides, formant un léger relief) tels que la terre de Sienne. Restait à s’occuper des petites touches superficielles, des traits ou points très clairs de couleur délayée sans huile, qui devaient mettre en valeur les parties les plus lumineuses des orfèvreries, des brocards, des chevelures. Il ne restait plus qu’à laisser sécher et à passer sur toute la surface de la peinture un vernis sans huile, composé de résine et d’essence. On ne sait malheureusement pas au juste dans quels liquides Jean délayait ses couleurs transparentes.

On peut se rendre compte de ses procédés par l’étude de ses ouvrages. Nous avons retrouvé, à travers la couleur, dans le visage de la Vierge-Pala les traits à la plume ou au pinceau, assez espacés, qui ont pour but seulement d’indiquer la place et les limites des ombres. Mais le document le plus précieux, à ce point de vue, c’est la ravissante Sainte-Barbe du musée d’Anvers, dont l’exécution, a été interrompue tout juste au moment du premier emploi des pigments colorés. Le bas du ciel senl est teinté d’un ton léger comme une couche d’aquarelle; le reste est, si l’on peut ainsi dire, un dessin « à la plume » exécuté au pinceau.

Carel va Mander avait raison de dire : « Ses ébauches étaient plus finies et plus belles que les tableaux achevés des autres peintres. » Dans cette préparation toute en lignes et en hachures, l’artiste a déjà mis presque tout le nécessaire. On peut dire qu’il a suivi d’avance les principes d’esthétique de Corot, qui disait : « La forme et les valeurs, voilà l’essentiel de l’art », et qui complétait sa pensée par ces mots : « La couleur et l’exécution ajouteront le charme » ; tant il est vrai que les

Jean van Eyck

Page 1