PORTRAIT D’UN CHEVALIER DE LA TOISON D’OR : BAUDOUIN DE LANNOY
(Musée de Berlin).
davantage. L’original du portrait n’a dépassé que de très peu la cinquantaine. Ceci nous conduit à une des années qui suivent de près 1436 ou 1437. On courra donc de très faibles chances d’erreur si l’on met ce portrait en 1438, année qui ne correspond à aucune autre œuvre datée.
Léonard de Vinci rencontra, un jour, la femme jeune, belle, distinguée, intelligente qui devait lui inspirer son plus parfait chef-d’œuvre. Jean, lui aussi, a trouvé sur son chemin l’être qui serait l’occasion de son plus admirable portrait. Quel fut cet être privilégié entre tous ? Un brave homme de cinquante à cinquante cinq ans, laid à souhait, orné d’oreilles gigantesques, d’un nez exubérant, d’un large bouche en coup de sabre, l’Homme à l’œillet. Et chacun d’eux a eu la Joconde qu’il méritait.
Ces deux chefs-d’œuvre mettent en grand relief — peut-être même l’exagèrent-ils avec la malice inconsciente des choses, — la différence qui sépare l’art italien de l’art flamand. Tout compte fait, l’art italien l’emporte, mais non pas du tout au tout, comme sont tentés de le croire certains idéalistes étroitement enfermés dans leur formule. La différence absolue entre ces deux chefs-d’œuvre est peut-être grande ; elle devient petite si on la compare avec leurs hauteurs respectives. Le plus haut sommet du Caucase est plus élevé que le Mont Blanc ; mais qui donc y songerait? Ce sont deux sommets inaccessibles au commun des hommes; nous les regardons, d’en bas, avec une admiration également respectueuse ; malvenu serait le pygmée qui voudrait humilier l’un des deux colosses par une comparaison mathématique avec l’autre.
L’Homme à l’œillet aurait excité l’admiration de Léonard lui-même par l’incroyable dose de Vérité vivante qu’il renferme ; Vérité qui se montre avant tout dans les grandes masses et les lignes maîtresses, mais que l’on peut poursuivre jusque dans le plus petit détail, comme permet de le faire, elle aussi, la Joconde.
Le premier aspect du chef-d’œuvre est d’ailleurs saisissant. Encadrée d’un immense chapeau à bord de feutre sur un fond jadis vert, aujourd’hui d’un ton indéfinissable, cette tête, qui émerge d’un col rouge et d’un vêtement gris-souris bordé d’une étroite fourrure brune, réalise une harmonie triomphalement douce dans sa blondeur ambrée. Mais la couleur, malgré tout son charme, n’est jamais que le vêtement de la forme, et c’est la forme qui rend les chefs-d’œuvre immortels. Dans ce portrait, la forme règne en souveraine : les reliefs, les creux, les méplats s’accentuent avec une puissance inouie, inexplicable, si l’on songe que pas une ombre de ce visage ou de ces mains n’est foncée. Tête, mains, vêtements, tout baigne dans une lumière éclatante et pourtant sans crudité, celle d’un soleil voilé dans un ciel saturé de blancheur.
Mais, encore une fois, l’absence d’ombres fortes n’ôte rien à la force du modelé. Celle-ci à son origine dans la juste dégradation des valeurs. Regardez le nez, qui l’on pourrait, selon l’expression énergiquement familière des peintres, saisir entre deux doigts : il a été dessiné d’un simple trait de pinceau bistre. Mais, d’accord avec le précepte d’Ingres, le trait est « modelé du côté intérieur » ; il s’affirme, s’atténue, ou s’élargit, traduisant les moindres variations de courbure de la surface, épousant les formes de la vie. La justesse du résultat n’a d’égale que la sobriété des moyens. Les yeux, par leur facture, qui a des airs de fresque, rappelent absolument ceux de la Vierge van der Paele. Pas une touche inutile, et pourtant, tout y est : modelé du globe sous l’arcade saillante, tranches éclairées des paupières, rides prodigieusement souples, dont les bords inférieurs sont frappés de lumière sans que rien en elles détonne. Les prunelles sont tout une monde. Châtaines au premier coup d’œil, il faut un certain temps et une certaine attention pour les analyser. Toute prunelle est un mélange de couleurs variées que les artistes traduisent en général sommairement par une nuance moyenne, mais c’est un mélange en réalité très compliqué, bien que soumis à des règles générales. En copiant les yeux de de son modèle, Jean, dirait-on, connaissait et appliquait déjà
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Jean van Eyck L’HOMME A L’ŒILLET.
(Musée de Beilin).|
les procédés de signalétique perfectionnés, actuellement en usage dans les préfectures de police de presque tous les pays civilisés.
Qu’y voyons-nous, en effet, quand nous les examinons de près? Autour de la pupille, une zone d’un ton violacé qui, plus loin du centre, devient plus claire et plus grise et se réduit en rayons divergents; plus loin encore, la zone extérieure, qui occupe environs le tiers de la longueur d’un rayon, est d’un gris-bleu, verdâtre on devenu tel, plus foncé que tout le reste de la prunelle. Cet ensemble, vu de loin, donne l’impression d’yeux châtrains plutôt clairs, en accord avec le ton des sourcils épais et courts, fondus dans la masse quoique traduits par une infinité de poils très-fins sur le modelé fondu de l’arcade sourcilière ; en accord aussi avec les cheveux, d’un châtain assez foncé.
L’oreille est admirable dans sa laideur, fouillée largement et sobrement. Mais la bouche est au-dessus de tout ! Ses lèvres entr’ouvertes, sculpture vivante, sont construites sans un coup de pinceau apparent, uniquement par la lumière et l’ombre... non : par la lumière et quelques demi-teintes légères, incomparablement justes!
Les mains, qui traduisent évidemment une attitude familière au modèle, seraient digne d’un plus ample examen, tout autant que les yeux. Disons seulement qu’elles sont la nature même, avec leurs veines dessinées, leurs plis, leurs ongles lumineux, où rien ne manque, pas même le fin repli de chair de la racine. L’exécution en est prodigieuse : à un pas, on n’y voit que des valeurs ; à la loupe, on y distingue une foule de touches transversales, posées dans le sens de la forme.
Dans les moindres détails, il semble que Jean ait voulu rivaliser ici avec la nature. Sa devise Als ich kan, «comme je peux», sous-entend modestement la seconde partie de l’adage, qui disait : « et non comme je veux ». Mais, pour une fois, Jean a dû se contenter lui-même. Il a pu se dire, en terminant cet étonnant chef-d’œuvre, rival de la Joconde à ce point de vue : « J’ai fait ce que je voulais !» Il a lutté avec l’impossible, et il a vaincu. Aucun des plus grands peintres de nature-morte n’a
dépassé, par exemple, le rendu de la chaîne d’argent qui, d’un côté, se laisse à peine deviner sous les poils du collet de fourrure, tandis que, de l’autre, elle reste à découvert entre les poils qu’elle écarte et fait rebrousser. De même le chapeau : sa fourrure est faite avec un soin extraordinaire, sur un dessous gris, très doux, modelé dans la forme, d’où émergent des poils dont chacun a sa personnalité, si l’on peut ainsi dire.
Le musée de Berlin, nul ne l’ignore, est un lieu propice à l’étude des van Eyck. Il l’est aussi à la solution du problème de la séparation entre les deux frères, car (outre les Anges chanteurs et les Anges musiciens que nous avons déjà comparés), on y trouve le plus beau portrait de chacun d’eux : YHomme à l’œillet , les Vydt. Pour que l’examen soit bref, occupons-nous des deux chefs-d’œuvre seulement au point de vue des rides. Si on les examine pour elles-mêmes dans les portraits des Vydt, il n’y a qu’à admirer ; elles sont la vie même ; mais, comparées à celles de YHomme à l’œillet , elles semblent pauvres... Hubert, dans ces rides, — comme dans tout le reste, mais ici, cela se voit plus clairement, — a marqué la limite de ses forces ; il a fait tout ce qu’il a pu, et ce qu’il a pu était bien; mais Jean, lui, a fait tout ce qu’il a voulu, comme il l’a voulu. Pour Hubert, une ride est un creux continu dont il rend merveilleusement les inflexions; Jean y voit ce qui est, une série de creux linéaires dont les courbes se succèdent, se raccordent, sans concorder absolument ; bref, un tout complexe, et non pas simple.
Le résultat serait le même si l’on comparait les deux frères dans leur façon de traduire un œil, un nez, une bouche; et la comparaison serait encore plus écrasante pour Hubert, si l’on examinait au point de vue de la construction générale les chefs-d’œuvre mis en parallèle. Selon une expression qui a le tort d’être un peu trop familière et, dans le cas présent, exagérée, on pourrait dire que les deux portraits de Vydt et de sa femme, chefs-d’œuvre en soi, ont pourtant l’air d’avoir été exécutés par « Mlle Jean ». Mais il faut ajouter que « Mlle Jean », dans tout l’art flamand, ne le cède à personne. Ni Thierry Bouts, ni Rogier, ni Mem-
Jean van Eyck