LA VIERGE A LA FONTAINE
M usée d* A n vers' .
ling, ni, à plus forte raison, Rubens, n’ont dépassé Hubert dans le rendu d’un visage humain. Jean trône au-dessus de tous les artistes flamands.
La Vierge à la Fontaine , du musée d’Anvers, porte l’inscription : JOHANNES DE EYCK ME FECIT (C) O (M) PLEVIT ANNO i43g. La lettre C a disparu; l’M semble être représenté par une barre oblique qui forme un N avec les deux barres verticales du P et de l’L. Dans ce délicieux petit ouvrage (19 cm. sur 12) l’invention est certainement d’Hubert. Il faut y voir une imitation assez proche du tableau perdu dont la copie se trouve au musée de Berlin. Jean a voulu sans doute, une fois de plus, prouver qu’il était capable de peindre presque en miniature une Vierge debout, un enfant minuscule, des anges, une fontaine coulante, un très fin gazon, une haie pleine de fleurs, tout cela sur un panneau de fort exigu. Dédaignant sa gravité coutumière, il a cherché la finesse et la grâce de son frère aîné, et il les a presque absolument obtenues.
Mais l’exécution est bien de lui, comme en témoigneraient, au besoin, la robe peinte en pur glacis, et, non moins clairement, un reste de dureté, peu visible au premier coup d’œil, dans les têtes des anges, dans les coups de lumière de leurs nez, qu’ Hubert eût fondus avec une bien autre douceur. Mais il faut admirer que la rude main de Jean ait pu traduire avec un modelé large et délicat la tête et les mains finement peintes de la Vierge, le corps nacré (un peu retouché) de l’enfant ; mettre tant de gracieuse noblesse dans le flot de plis d’un manteau ; toucher si finement les roses, les iris, les fleurettes blanches d’une haie et d’un fin gazon resté vert. La fontaine en bronze, particulièrement soignée, n’a pourtant pas la morbidesse d’exécution dont Hubert a fait preuve dans celle de Y Adoration de L’Agneau , et c’est en vain que son frère cadet a essayé de l’imiter dans les remous produits par la chûte des quatre filets
d’eau. Malgré tout, Jean a eu le droit d’être content. Le satin des chairs, le bleu fin du ciel, l’éclat sourd du bronze, le ton profond des verdures, les fleurs, la robe d’un bleu intense, le tapis cramoisi, brillamment chamarré d’or font un exquis grouillement de valeurs et de couleurs analogue à celui que l’on trouve dans les bons ouvrages du frère aîné. Des ressemblances de ce genre, sans aller jusqu’à l’identité, font comprendre que les traits qui séparent les deux frères n’aient pas été immédiatement aperçus ; mais il nous semble qu’un œil averti ne peut les méconnaître.
Le Cabinet des Estampes de Berlin possède de cette Vierge à la Fontaine une copie à la plume, très remarquable, très probablement de la même main que le dessin à la plume de l’ange de l’ Annonciation , qui fait partie de la même collection.
Les années que Jean, depuis la reprise de ses travaux en 1431, a pu marquer d’un caillou blanc, sont nombreuses; 1439 en est une, et plus particulièrement la journée du 17 juin, où il a signé le portrait en buste de sa femme, conservé au musée communal de Bruges. Chose singulière, cette femme offre justement le type des Vierges de Jean, y compris la Vierge-Rolin. On pourrait bâtir là-dessus un petit roman : l’artiste l’aurait connue dès 1425 — elle avait alors dix-neuf ans, — et elle aurait été longtemps son modèle avant de devenir sa femme. Sans être jolie, et malgré ses coins de bouche un peu pincés, elle pouvait être un modèle intéressant par la largeur d’un front intelligent, par la fermeté de ses joues aux plans simples, son menton bien dégagé, son cou fin et arrondi de Junon ; et l’air de décision réfléchie que lui a prêté Jean dénote une jeune femme très capable de se faire épouser... Mais laissons là les hypothèses. Ce qui est certain, c’est qu’elle lui a inspiré, une fois en sa vie, un chef-d’œuvre, sinon de grâce et de poésie, au moins de caractère et de modelé. Pas un seul buste de la Renaissance italienne n’est con-
Jean van Evck