PORTRAIT DE MARGUERITE, FEMME DU PEINTRE
(Musée communal de Bruges .
struit avec une fermeté plus grande, dans une forme plus synthétisée. Aucun détail inutile dans les traits; rien que l’essentiel. C’est la maîtrise même, et cette maîtrise se retrouve dans la facture aussi bien que dans la vision de l’ensemble. Un jeune artiste pourrait étudier minutieusement, à son grand bénéfice, si toutefois il savait voir, toutes les parties de ce chef-d’œuvre. Regardons seulement les yeux, qui sont toujours l’élément le plus complexe d’une figure, le plus difficile à traduire dans les infinies nuances de ses surfaces et de ses courbes. Jean les a traités avec une simplicité qui tient du prodige. On a le droit de dire que Jean, autant que personne au monde.
« D’un trait mis en sa place enseigna le pouvoir. »
Dans l’effigie de « damoiselle Marguerite » voyez la ligne qui sépare et qui réunit à la fois la paupière supérieure et l’arcade sourcilière. Douce d’aspect, adéquate aux formes de la vie, elle est tracée pourtant franchement, presque rudement, avec une implacable sûreté, sans hésitation, mais presque lentement, — on le sent bien, — ce qui est le contraire du procédé des virtuoses. Aucun travail inutile. L’économie de l’effort est le propre des plus forts : paradoxe, dira-t’on, mais paradoxe que réalisent constamment les plus grands créateurs, ceux qui, ayant développé leur génie naturel par l’effort préalable d’une attention persévérante, d’un travail acharné, ont appris la nature par cœur, connaissent toutes les lois de la forme vivante et de la lumière qui la modèle. Pour juger combien ces lois lui étaient familières, on n’a qu’à voir quelle dose juste de valeurs il a su mettre dans le reflet de la coiffure très blanche qui caresse le bas de la joue et le cou de son modèle sans rien ôter au relief marmoréen de l’ensemble du visage. La nature fait de tels miracles d’équilibre sans s’en apercevoir ; l’œil de l’artiste, pour doser ces nuances, doit avoir appris d’abord à les connaître, puis à les sentir.
Un détail encore, à propos de l’économie de l’effort. Le modèle étant blanc et rose, Jean a eu le courage de le peindre dans cette vaste coiffure blanche, qui eût noirci un teint moins frais. Comment, par quel procédé
de virtuose va-t-il chercher a traduire la forme de cette coiffe, les menus reliefs et les interstices des ruchés qui la bordent? Par le plus simple des moyens. Dans la bande occupée par le multiple ruché qui couronne le front, il passe d’abord un ton général gris clair ; la dessus, il trace en petits points très serrés les méandres des bords des ruches ; quelques touches d’ombre doucement fondues dans les creux les plus profonds, et l’œuvre est terminée ! De quel fouillés d’empâtements aurait eu besoin tel peintre moderne pour obtenir un résultat très inférieur !
Le triptyque de la collection Helleputte, connu sous le nom de Vierge d’Ypres, fut commandé par Nicolas van Maelbeke, prévôt de l’abbaye de Saint Martin, à Ypres. Resté non terminé, il fut placé dans le chœur de l’église de l’abbaye au dessus de la tombe du prévôt. Il y était encore en i55g. En 1767, il fut transporté au palais épiscopal, et une copie de son panneau central le remplaça dans l’église. Pendant les scènes de pillage qui suivirent la prise d’Ypres par les armées françaises, il passa chez un boucher de la ville. On sait les noms de tous ses propriétaires successifs depuis lors. Son histoire est donc bien établie. Son attribution à Jean van Eyck remonte historiquement au milieu du XVIe siècle et provenait évidemment d’une tradition conservée chez les moines du couvent.
« Peinture plus divine qu’humaine, » dit Marcus van Vaernewyck. Cette expression, par trop hyperbolique dans la circonstance, n’empêche pas que l’œuvre soit belle et digne d’étude. Examinons la impartialement.
Les quatre esquisses en grisaille de l’extérieur des volets sont l’œuvre d’un varlet, dessinateur médiocre, qui a dû les exécuter après la mort de Jean, d’après des dessins où le grand artiste s’est certainement inspiré de croquis de son frère.
L’intérieur des volets renferme aussi quatre sujets. Au bas du volet
Jean van Eyck