‹ Hubert et Jean van EyckChapitre 8 sur 58 · L’INVENTION DE LA PEINTURE A L’HUILE · texte numérisé non relu

L’INVENTION DE LA PEINTURE A L’HUILE

ubert Van Eyck, longtemps, a été comme n’existant pas. Il ne subsistait de lui que la tradition qui lui accordait une part dans le fameux retable de Gand. Quelle portion de l’œuvre était de sa main ? On l’ignorait. Quand à ses autres ouvrages, ce qu’on savait de positif à leur sujet se réduisait â rien. Depuis quelques années seulement les historiens d’art cherchent sérieusement à ressusciter son œuvre ; mais les opinions sont encore très discordantes. En dehors des compositions qui faisaient partie du retable et que l’on attribue à « Hubert et Jean Van Eyck» conjointement, il n’y a pas dans une seule collection publique, un seul tableau, un seul panneau, un seul volet, portant le nom de Van Eyck, qui soit attribué à Hubert. C’est Jean qui règne sans partage sur les cartouches et dans les catalogues !

La recherche, en dehors du retable, de l’œuvre ou d’une partie de l’œuvre d’Hubert parmi les tableaux attribués à Jean est-elle légitime? D’aucuns prétendent que le problème est insoluble. D’ailleurs, qui peut savoir, disent-ils, si tous les tableaux d’Hubert, en dehors du retable, ne se sont pas perdus?

Voilà une première question à résoudre. Elle peut l’être facilement, sans en avoir l’air.

Supposons qu’au moment de la mort de Jean, il ait existé trente tableaux de chacun des deux frères : combien y a-t-il de chances pour que les trente ouvrages d’Hubert aient tous disparu, tandis que ceux de Jean se seraient tous conservés ?

Ces 60 tableaux, qui portaient le même nom de famille, ont eu un prix égal aux yeux de leurs propriétaires. Ils ont couru les mêmes hasards, les mêmes dangers. On peut donc raisonner sur ce groupe d’œuvres d’art comme on le ferait sur 60 boules, dont 3o blanches et 3o noires, enfermées dans une urne, et se poser cette question :

— Combien y a-t-il de chances pour qu’une personne qui plongerait trente fois la main dans cette urne en retire trente boules blanches et pas une noire?

Tout le monde répondra qu’il est infiniment peu probable que cela se produise. On peut donc affirmer a priori qu’un certain nombre de tableaux parmi ceux que l’on attribue encore officiellement à Jean, sont l’œuvre d'Hubert (i).

Notre calcul est fondé, naturellement, sur cette hypothèse à peu près évidente, que les chances de disparition étaient les mêmes pour les deux frères. Or, un critique très avisé y a fait une objection, très grave au premier coup d’œil : — Hubert, beaucoup plus âgé que son frère, a longtemps travaillé avant le perfectionnement de la peinture à l’huile. Donc la plupart de ses tableaux, le retable de Gand mis à part, ont dû être peints à la détrempe. Et vous savez que. dans les Flandres, il n’y a presque pas d’exemple d’un tableau, exécuté à l’aide de ce procédé, qui se soit conservé jusqu’à nos jours ; tandis que les musées allemands en sont remplis. Dans le pays où fut « inventée » la peinture à l’huile, un certain mépris planait sans doute sur la détrempe. Ainsi, s’expliquerait tout naturellement la disparition de l’œuvre presque tout entier d’Hubert.

Cette objection serait forte, si elle reposait sur des documents précis.

(i) Le nombre cherché est donné par la formule :

fc*5ÏX58X X 33

Il y a quatre quintillons — en d’autres termes, quatre milliards de milliards de chances contre une pour que toutes les boules retirées de l’urne ne soient pas des boules blanches.

Mais rien ne prouve qu’ Hubert Van Eyck ait jamais employé la détrempe. Le raisonnement repose tout entier sur la tradition qui attribue à Jean le perfectionnement décisif de la peinture à l’huile. Nous ne considérons pas cette tradition comme un vain bruit. Mais, à notre avis, Van Mander a trop pris au pied de la lettre le mot « invention ». Il s’est imaginé qu’avant les frères van Eyck «on ne connaissait aucun autre procédé que celui de la fresque, employé en Italie », dans lequel il comprend évidemment la détrempe. Il en conclut, logiquement en apparence, que « les frères Van Eyck ont produit beaucoup d’œuvres à la colle et au blanc d’œuf. »

En réalité, on ne connaît des frères Van Eyck qu’un seul ouvrage peint sans huile ; c’est le portrait d’une « Portugaloise » cité dans l’inventaire des tableaux de Marguerite d’Autriche ; encore est-il de Jean et de l’époque de son voyage en Portugal. On pourrait peut-être en ajouter un second, le Portrait de moine du musée de Montauban que nous attribuons à Hubert avec quelques réserves. Si les tableaux flamands antérieurs aux Van Eyck ont disparu, le fait a une explication bien simqle : c’étaient des œuvres médiocres. Au cours du XIVe siècle, tout ce qu’il y avait de jeunes artistes d’avenîr en Néerlande venait faire ou achever son éducation en France, prenait le style français et restait chez nous. Il n’est pas impossible qu’Hubert, dans sa jeunesse, ait exécuté à la détrempe quelques tableaux qui auraient disparu depuis, mais nous croyons pouvoir démontrer, dans la suite de ce travail, que, dès les environs de 1400, Hubert a employé couramment le procédé de peinture à l’huile.

En fait, avant l’invention de Jean Van Eyck, la peinture à l’huile existait depuis des siècles, depuis le moine Théophile, mais avec des procédés si peu commodes, qu’on lui préférait presque toujours la détrempe. Presque toujours, mais non toujours ; dans plus d’une texte aujonrd’hui connu et souvent cité, tel artiste reçoit, dès le XIVe siècle, la commande d’une peinture « à l’huile ». Hubert fit probablement subir au procédé de peinture à l’huile un premier perfectionnement : nous croyons

avoir réuni, en effet, par l’examen de ses œuvres identifiées, des preuves esthétiques et techniques (à déduire plus tard) assez fortes pour établir que les peintures d’Hubert offrent presque toutes de légers empâtements et qu’elles sont exécutées par un procédé très voisin de celui qu’on emploie aujourd’hui.

Dans les peintures authentiques de Jean, par contre, les empâtements sont remplacés par des tons unis et transparents, comme cela se remarque aussi, du reste, chez P. Christus, le maître de Flémalle, Rogier, Memling.

Jean a inventé non pas la peinture à l’huile, mais un perfectionnement des liquides à incorporer aux couleurs. Hubert a dû prendre de ce perfectionnement ce qui lui permettait de conserver une exécution grasse et légèrement empâtée ; Jean a préféré y puiser le moyen de peindre par « glacis ». Nous employons cette dernière expression, que l’on a appliquée un peu abusivement aux peintures du XVe siècle, pour désigner l’emploi habituel de couleurs transparentes dans les ciels et même dans les chairs, mais surtout dans les draperies.

Si ces considérations sont l’expression de la vérité — et cela ressortira, nous l’espérons, de l’ensemble de nos travaux sur les Van Eyck — rien n’empêchera de faire remonter à la jeunesse d’Hubert l’emploi de la peinture à l’huile par ce peintre.

Plusieurs historiens d’art supposent que les deux frères ont trop constamment collaboré pour que des différences notables d’exécution puissent les séparer. Nous pensons autrement. A notre avis, Hubert et Jean différaient l’un de l’autre à beaucoup d’égards : il y a entr’eux, au point de vue peintre, une ressemblance de famille ; entre leurs ouvrages, une apparence d’identité, surtout après l’unification produite par le vernis, la patine du temps, les actions chimiques de l’atmosphère sur les couleurs et des couleurs les unes sur les autres. Tant de causes diverses ont fait leurs œuvres jumelles. Les ont-elles faites semblables? Non. Deux jumeaux ne sont pas identiques. On les confond au début, il est

vrai, mais c’est uniquement parce que, sans s’en rendre compte, on attribue indifféremment tantôt à l’un, tantôt à l’autre, les caractères qui les différencient. Pendant huit, quinze jours, parfois davantage, la confusion est absolue. Puis, à un moment donné, inconsciemmeni aussi, on « localise » les différences ; certains détails de traits appellent dans l’esprit un certain nom, une certaine personnalité ; et, une fois la différenciation opérée, on se demande comment quelqu’un pourrait hésiter une seule seconde entre deux physionomies « si différentes » ! La critique se trouve, encore aujourd’hui, à propos d’Hubert et de Jean, dans cette période intermédiaire. Quelques-uns commencent à distinguer les œuvres de deux grands artistes. Mais on n’a pas encore fortement résumé l'ensemble des caractères qui s’appliquent à l’un ou l’autre. Chacun a déterminé dans les ouvrages qui forment le groupe Van Eyck certains traits particuliers. Mais ces traits, assez distincts, sont parfois secondaires. Plusieurs critiques établissent, dans ce groupe, des classifications artificielles, fondées sur des observations insuffisamment caractéristiques.

Ces considérations générales nous ont paru devoir être consignées ici, comme préparation à l’étude des caractères qui différencient les deux frères. Nous essaierons de déterminer ceux-ci d’abord dans le retable, seul ouvrage où l’on ait historiquement la preuve que les deux frères ont eu chacun leur part, grande ou petite. ^

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