‹ Hubert Robert, 1733-1808 (volume 2)Chapitre 12 sur 16 · COLONNADE D’UN TEMPLE RUINÉ · texte numérisé non relu

COLONNADE D’UN TEMPLE RUINÉ

(Musée du Louvre )

Photographie Braun, Clément & C'"

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LES SUCCES A PARIS

pose le peintre et ce qu’on attend de lui. Et d’abord, à propos de « l’arc de triomphe », peint pour Bellevue, et de la « galerie éclairée par le fond », l’un et l’autre minutieusement décrits, il indique sa propre « poétique », dont il faut extraire au moins quelques idées révélatrices de la sensibilité du temps :

L’effet de ces compositions, lionnes ou mauvaises, c’est de nous laisser dans une douce mélancolie. Nous attachons nos regards sur les débris d'un arc de triomphe, d’un portique, d’une pyramide, d’un temple, d’un palais, et nous revenons sur nous-mêmes. Nous anticipons sur les ravages du temps, et notre imagination disperse sur la terre les édifices mêmes que nous habitons. A l’instant, la solitude et le silence régnent autour de nous ; nous restons seuls de loule une nation qui n’est plus ; et voilà la première ligne de la poétique des ruines...

Les idées que les ruines éveillent en moi sont grandes. Tout s’anéantit, tout périt, tout passe. II n’y a que le monde qui reste. Il n'y a que le temps qui dure. Qu il est vieux ce

monde ! Je marche entre deux éternités Je vois le marbre des tombeaux tomber en

poussière ; et je ne veux pas mourir ! et j’envie un faible tissu de fibres et de chair à une loi générale qui s’exécute sur le bronze !...

Une autre chose qui ajouterait encore à l’effet des ruines, c’est une forte image de la vicissitude... Peintres de ruines, si vous conservez un fragment de bas-relief, qu’il soit du plus beau travail...; si vous brisez la partie supérieure d’une statue, que les jambes et les pieds qui en resteront sur la base soient du plus beau ciseau et du plus grand goût de dessin. Qui1 ce buste poudreux que vous me montrez à demi enfoncé dans la terre, parmi des ronces, ail un grand caractère, soit l’image d’un personnage fameux. Que votre architecture soit riche et que les ornements en soient purs ; que la partie subsistante ne donne pas une idée commune du tout. Agrandissez la ruine, et avec elle la nation qui n'est plus.

...Le morceau dont il s’agit ici (Grande Galerie éclairée du fond) est le plus beau... L'air \ est épais; la lumière, chargée de la vapeur des lieux frais et des corpuscules que des ténèbres visibles nous y font discerner ; et puis cela est d’un pinceau si doux, si moelleux, si sur 1 C'est un effet merveilleux produit sans effort. On ne songe pas à l’art, on admire, et c est de l’admiration même que l'on accorde à la nature...

Oh ! les belles, les sublimes ruines ! Quelle fermeté et en même temps quelle légèreté, sûreté, facilité de pinceau ! quel effet! quelle grandeur! quelle noblesse! Qu on me dise à qui ces ruines appartiennent, afin que je les vole... Avec quel étonnement, quelle surprise je

regarde cette voûte brisée, les masses surimposées à cette voûte ! A quelle prodigieuse

distance est renvoyée la portion du ciel que j’aperçois à cette ouverture ! L’étonnante dégradation de lumière ! Comme elle s’affaiblit, en descendant du haut de cette voûte, sur la longueur de ces colonnes ! Comme ces ténèbres sont pressées par le jour de l’entrée et le jour du fond! On ne se lasse point de regarder... Vous êtes un habile homme. Vous excellerez, vous excellez dans votre genre, mais étudiez Vernet. Apprenez de lui à dessiner, à peindre, à rendre vos figures intéressantes, et puisque vous êtes voué à la peinture des ruines, sachez que ce genre a sa poétique. Vous l’ignorez absolument ; rherchez-Ia... Ne sentez-vous pas qu’il y a trop de figures ici, qu’il faut en effacer les trois quarts? Il n’en faut réserver (pie ('elles qui ajouteront à la solitude et au silence. Un seul homme, qui aurait erré dans ces ténèbres, les

mains sur la poitrine et la tête penchée, m’aurait affecté davantage... Je n’aurais jamais pu me défendre d’aller rêver sous cette voûte, de m’asseoir entre ces colonnes, d’entrer dans votre tableau. Mais il y a trop d’importuns, je m’arrête, je regarde, j’admire et je passe.

Diderot insistera souvent sur l’insuffisance des figures de Robert. Dès leur première rencontre, l’indigence dans l’invention anecdotique contrastant avec l’exubérance de l’invention architecturale, lui arrache un mot surprenant : « Cet homme n’a pas, je crois, beaucoup d’imagination. » « Ses accessoires, explique-t-il, sont sans intérêt; il prépare bien le lieu, mais il ne trouve pas le sujet de la scène. Comme ses figures ne lui coûtent guère, il n’en est pas économe ; il ne voit pas combien le grand effet en demande peu... » « Monsieur Robert, votre talent est assez rare pour que vous y ajoutiez la perfection des figures; et, quand vous les saurez dessiner facilement..., vous ne ferez plus des figures pour faire des figures, vous ferez des figures pour rendre des actions et des incidents. Vernet distribue aussi des figures dans ses compositions ; mais, indépendamment de l’art qui les exigeait et de la place qu’il leur donne , voyez comme il les emploie. » Il est remarquable , au reste , que, pour les tableaux qui ne sont point des compositions de ruines, notre peintre cesse de justifier ces reproches ; dès que la vie l’émeut, il se rapproche de son ami Fragonard. Sa « cuisine italienne » fournit à Diderot lui - même l’occasion de l’admirer sous cet aspect et de louer, avec la distribution savoureuse de la lumière, l’heureux agencement des personnages et des accessoires. Il va jusqu’à tirer de cet humble intérieur rustique des considérations inattendues sur l’inspiration des grands modèles : « II est rare qu’un artiste excelle sans avoir vu l’Italie; et, une observation qui n’est guère moins générale (pie la première, c’est que les plus belles compositions des peintres, les plus rares morceaux des statuaires, les plus simples, les mieux dessinés, du plus beau caractère, de la couleur la plus vigoureuse et la plus sincère, ont été faits à Rome ou au retour de Rome. Prétendre, avec quelques-uns, que c’est l’influence d’un plus beau soleil, d’une plus belle lumière, d’une plus belle nature, c’est oublier que ce que je dis, c’est en général, sans en excepter les bambochades , des tableaux de nuit et des

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temps de brouillards et d’orages. » Il est piquant que l’observation, appuyée d’ailleurs sur de bons exemples, vienne à propos d’un des sujets les moins ambitieux qu’ait traités Hubert Robert.

Joseph Vernet avait présenté Robert à l’Académie royale; il se réjouissait de bon cœur de ses succès ; mais ses amis ne voulaient pas qu’on oubliât les rangs : « Le redoutable voisin que ce Vernet! écrivait Diderot. Il fait souffrir tout ce qu’il approche et rien ne le blesse. C’est celui-là, Monsieur Robert, qui sait, avec un art infini, entremêler le mouvement et le repos, le jour et les ténèbres, le silence et le bruit... Tout est vigoureux comme dans la nature, et rien ne se nuit, comme dans la nature. » En revanche, on peut dédaigner les peintres qui ne valent que par la mode : « Machy n’est qu’un bon peintre, Robert en est un excellent. Toutes les ruines de Machy sont modernes; celles de Robert, à travers leurs débris rongés par le temps, conservent un caractère de grandeur et de magnificence qui m’en imposent . Machy est dur , sec , monotone ; Robert est moelleux, doux, facile, harmonieux. Machy copie bien ce qu’il a vu ; Robert copie avec goût , verve et chaleur . Je vois Machy , la règle à la main, tirant les cannelures de ses colonnes ; Robert a jeté tous ces instruments-là par la fenêtre et n’a gardé que son pinceau . » Ce mot, si expressif et si juste, clôt toute cette critique par une des meilleures définitions qui aient été données de l’art souple et spontané de notre peintre.

Du jour au lendemain, Hubert Robert se trouvait célèbre, et les amateurs affluaient chez lui. On le devinerait rien qu’à lire le livret du Salon de 1769, où, parmi ses quinze toiles, grand nombre sont indiquées comme appartenant à des particuliers. Voici, au premier rang, le duc de Choiseul, son grand protecteur de toujours ; puis, aussitôt après, un autre ministre et des plus importants, le comte de Saint-Florentin ; le marquis de Séran ; M. Hennin, résident de France à Genève; le marquis de Langeac; M. Le Carpentier, architecte du Roi ; M. de la Ferté , intendant des Menus. Il aurait pu faire figurer d’autres commandes, telles que ces « quatre ovales moyens à dix louis pièce » , et ces « quatre plus petits à huit louis »,

que lui paie, cette année même, Madame Geoffrin. Du même temps datent les six paysages en hauteur , où Randon de Boisset fait ajouter , par le vieux Boucher, des personnages de son goût et qu’on cite, en 1777, à la vente de ce riche amateur.

L’aisance entrait chez le peintre, qui trouvait si facilement à placer ses productions de tout genre et de tout format . Il commençait , pour satisfaire une certaine clientèle, à peindre, comme De Machy et ses émules, des vues parisiennes. La première apparaît à ce Salon de 1769, où la critique lui reste favorable. Bachaumont n’a rien perdu de son enthousiasme : « Je ne vois rien du fameux Machy, mais M. Robert nous en console. Cet artiste étonnant orne aujourd’hui le Salon d’un nombre considérable de tableaux. Ici, ce sont de magnifiques édifices enrichis de tous les détails possibles; là, des ruines effrayantes attestent trop bien les injures et les dégradations du temps destructeur. Coulent ensuite des eaux transparentes, dont l’œil perce le cristal; plus loin, s’ouvre une grotte profonde... Partout une grande vérité , une entente admirable de la perspective, des reliefs , des lointains à perte de vue . » Le critique de Y Année littéraire

remplace cette littérature par des observations techniques qui témoignent d’une juste appréciation de l’art de Robert : « Les tableaux de sa façon qui font le plus d’effet sont ceux où il a pu placer de grandes ombres, comme celui qui représente « le dessous du quai de Gesvres, à Paris, vu du bas du quai Pelletier, au bord de la rivière », et ceux où il y a le moins de paysage. Il ne paraît pas que cette dernière partie soit autant son genre que l’architecture, et on a lieu de douter, à sa touche, qu’il ait fait beaucoup d’arbres d’après nature. On croit qu’il serait à souhaiter qu’il s’assujettît plus sévèrement aux règles de la perspective essentielle au genre qu’il a embrassé, et particulièrement qu’il prit ses points de distance plus éloignés. On pourrait désirer encore que ses masses d’ombre fussent plus grandes et distinguées des masses de lumière d’une manière plus décidée. Il y a quelquefois des demi-teintes qui ont autant de force que les ombres, et qui font tache placées à côté des lumières vives. »

Diderot manifeste aussi quelques réserves intéressantes qui le montrent

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moins excessif dans son admiration. On peut citer une partie de son morceau, qui fournit une énumération presque complète des sujets exposés par le peintre à cet important Salon : « Si je vous faisais passer en

revue toutes les compositions de Robert, je n’en finirais pas. C’est un peintre assurément que ce Robert, mais il fait trop facilement, ses morceaux sentent la détrempe ; leur mérite principal est d’offrir des points de vue et des fabriques antiques. Il n’excelle pas pour la figure. Ses arbres sont lourds et, en général, le choix de ses accessoires pourrait être meilleur. Négligez, s’il vous conduit, son Port orné d'architecture , quoiqu'il appartienne à un ministre qui peut se procurer de belles choses sans s’appauvrir (le duc de Choiseul). Passez devant son imitation des Portiques, galeries et jardins, tels qu'on en voit autour de Rome, parce que ce tableau appartient à un autre ministre qui ne mérite pas mieux que cela (le comte de Saint-Florentin); devant sa Cascade du belvédère Pamphile, à Frascati, parce que je la trouve froidement touchée ; mais regardez avec attention les Restes d’un escalier antique; les Ruines du vestibule d'un temple; la Pièce d'eau environnée de galeries ; la Maison de campagne du prince Mattéi; le Paysage avec des monuments ; ma foi , la plupart des autres, parce qu’ils sont beaux. Les dessins coloriés de paysages, de jardins, de temples et autres édifices antiques et modernes de Rome, ont de l’effet, de la verve et sont très précieux. » Une des idées les plus chères à Diderot, une de celles qui restent justes et d’une application constante, c’est qu’il faut rappeler aux artistes, et surtout aux artistes trop bien doués, la nécessité de finir leurs œuvres et de ne pas se contenter d’esquisses . Il lui arrive de reprocher à ses contemporains de montrer trop volontiers ces dessins, dont nous nous arrachons aujourd’hui les plus modestes et qui nous plaisent autant que des tableaux : « Eh, mes amis, dirai-je à Messieurs les croqueurs, gardez vos dessins et croquis bistrés, coloriés et tout comme il vous plaira, dans vos portefeuilles, et qu’ils ne paraissent à nos yeux qu’en tableaux bien rendus et bien finis... Vos progénitures, si promptement mises au jour, décèlent quantité de vos idées, il est vrai; sont-elles grandes et sublimes ? » 11 n'y a guère à douter que

cette sortie ne soit dirigée contre Hubert Robert et ne vise le lot de dessins exposé, comme à son ordinaire, au Salon de 1771. 11 est pris à partie nommément, avec quelques détails méchants qui ne sont pas sans saveur : « Si cet artiste continue à esquisser, il perdra l’habitude de finir; sa tête et sa main deviendront libertines. 11 ébauche jeune ; que fera-t-il donc quand il vieillira ? II veut gagner ses dix louis dans la matinée ; il est fastueux, sa femme est une élégante, il faut faire vite ; mais on perd son talent et, né pour être grand, on reste médiocre. Finissez, Monsieur Robert ; prenez l’habitude de finir, Monsieur Robert, et quand vous l’aurez prise , Monsieur Robert , il ne vous en coûtera pas plus pour faire un tableau qu’une esquisse. »

La critique de l’écrivain portait surtout sur trois vues d’Italie, les Jardins Barberini, les Montagnes de Sara entre Rome et Naples, la Fontaine des Jardins Pamphili, à Frascati : « Je regrette que l’auteur ne se soit point attaché à terminer ces trois tableaux , dont il aurait pu faire des morceaux fort agréables. Quelle est donc cette manie de ne vouloir que croquer du paysage, de se faire un mérite d’expédier sans se soucier comment ? » Il ne dit rien des grands tableaux, composés de Monuments et édifiées de Rome ancienne et moderne , mais il formule d’autres réserves sur la Forêt de Caprarole et le Pont de Tivoli : « M. Robert démontre visiblement combien il est plus difficile de peindre le paysage d’après nature que de peindre des pierres et des colonnes dans son cabinet, d’après des dessins, et les colorier. Ils ne sont cependant pas sans mérite. » Malgré cette restriction finale et quelque éloge à cet Incendie dans les principaux édifices de Rome, « dont l’embrasement, d’un grand effet, écrivait Pidansat de Mayrobert , semble éclairer toute la salle », la plume de Diderot a changé de camp, cette année, et combat contre notre artiste. Dans ces compositions, toujours très nobles, dont quelques-unes, faciles à retrouver, permettent de contrôler tous ces jugements d’autrefois, le critique cherche autre chose que ce que le peintre a voulu donner ; il refuse d’accepter le point de vue purement décoratif, qui est, dès à présent, celui d’Hubert Robert.

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Pour apprécier équitablement ses grandes œuvres, qui parfois à nousmêmes semblent un peu creuses, il faudrait pouvoir les replacer dans le milieu pour lequel il les a faites. Quand Diderot leur reproche de paraître peintes à la détrempe, c’est qu’il les juge parmi les autres peintures du Salon, plus empâtées, plus solides, et ne tient pas compte de l’ensemble de décoration dont elles font nécessairement partie. Leurs tons argentins, si remarqués des contemporains, sont d’ordinaire fort exactement choisis pour s’harmoniser avec la claire ornementation des appartements d’alors. La légèreté de leur touche convient aux perspectives bien établies du peintre, à la profondeur de ses ciels, qu’il aime vastes et remplis de lumière; encastrées aux quatre murs d’un salon du temps, ses bonnes toiles y jouent avec franchise et gaieté leur rôle de fenêtres idéales ouvertes sur la nature . Ces « tableaux de place » , suivant le mot de

l’époque, doivent donc être vus à leur place ; nous en trahissons nousmêmes la fortune en les présentant dans un salon tendu d’étoffes sombres et surchargé de dorures, comme en les exilant dans le musée, où la peinture qui les environne détruit leur échelle et semble les écraser.

Un siècle aussi curieux d’art raffiné, aussi expert en toutes les parties de la décoration, ne s’est pas trompé en accordant à Robert tant d’estime et tant de confiance. On va de partout l’appeler à orner les habitations les plus fameuses, et c’est par quatre ou cinq panneaux à la fois, et même davantage , que les commandes lui arrivent des grands seigneurs ou des grands financiers, occupés à construire ou à rénover dans le goût du

jour leurs hôtels et leurs châteaux. L’art d'Hubert Robert et celui de Gabriel semblent faits pour se compléter l’un l’autre, et même les lignes droites familières au peintre, et que reproduisent sans cesse ses édifices

préférés, se trouvent d’accord avec les formes à l’antique qui ont fini par

triompher dans l’architecture et l’ameublement. C’est cette concordance parfaite entre l’éducation de l’artiste et les goûts de ses contemporains qui explique et justifie pleinement scs succès rapides.

Parmi les personnages importants qui le soutiennent, il en est un qui a

longtemps donné le ton et qui garde depuis sa jeunesse, à l’artiste, une protection précieuse ; c’est le duc de Choiseul, qui le fait venir à Chanteloup. D’élégantes sanguines, représentant les beaux ombrages où le ministre disgracié promène ses amertumes, les vues de la ville d’Amboise, que Robert a présentées au public du Salon parmi ses études, témoignent de son séjour en Touraine et de l’accueil tout à fait cordial qu’il y reçoit. Familier du château, il y peint quatre tableaux importants de vues de Rome, ces somptueux palais, ces ruines infiniment nobles, qui rappellent à l’ancien ambassadeur les débuts de sa brillante carrière, aujourd’hui brisée. Le peintre reste fort attaché à ces souvenirs romains, qui sont les meilleurs de sa jeunesse et dont il aime s’entretenir avec la bonne duchesse et l’abbé Barthélemy. Une composition satirique, qu’il consacrera à la chute de Madame Du Barry, tant détestée par les Choiseul, montre qu’il ne partage pas avec moins d’ardeur les passions présentes et les rancunes de l’illustre coterie ; si le bon goût, pour une fois, y manque, et si les symboles y gardent la verdeur des conversations de Chanteloup, l’affection et la reconnaissance en font l’excuse.

Une autre maison où Robert est reçu sur le pied de l’amitié est celle de Madame Geoffrin. La vieille amie des Encyclopédistes le fait, à ce moment, travailler à plusieurs toiles dont l’origine est assez curieuse. Au moment où Mademoiselle de Lespinassc s’est trouvée installée dans le salon de la rue Saint-Honoré, Madame Geoffrin a eu besoin d’argent pour assurer le sort de sa nouvelle protégée, et tout d’abord pour lui permettre de payer des dettes criardes; elle s’est décidée à vendre ses trois plus beaux Carie Vanloo, ceux de sa chambre à coucher, dont l’impératrice de Russie lui a offert trentesix mille livres, le double de ce qu’elle les a payés. Pour les remplacer, Robert exécute en 1771 el 1772, au prix de 2,7G0 livres, « trois grands tableaux île fabriques et paysages », qu’il est facile de reconnaître parmi les Hubert Robert de Madame Geoffrin aujourd’hui conservés au château de Raray. Ces trois morceaux sont assez différents pour représenter les divers genres où il a pris l’habitude de s’exercer; il y a le morceau d’architecture antique, une niche avec une statue de Jupiter, au pied de laquelle jaillit une fontaine, au milieu d’une vaste plaine à lointain italien; il y a le morceau d’architecture

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moderne, une arche faisant communiquer deux parties d’une villa romaine, avec des escaliers variés, une fontaine encore et d’ingénieux effets de délabrement ; enfin le pur paysage, un sous-bois, au fond duquel passe une chasse. Tous ces tableaux sont animés de personnages, de groupes rustiques de femmes et d’enfants, qui leur donnent beaucoup de gaieté.

Trois autres compositions, commandées presque aussitôt par Madame Geoffrin, sont encore plus intéressantes, car elles nous conservent des scènes de la vie du temps. On sait que la bonne dame philosophe n’avait pas beaucoup de religion ; elle tenait, cependant, à faire respecter de ses amis les convenances établies et à se conformer aux usages. L’âge venant, il ne lui suffit plus de recevoir son curé, « qui était homme d’esprit », et de faire correctement ses Pâques ; elle se préoccupa plus sérieusement de l’autre monde, et prit l’habitude de suivre des retraites régulières dans un couvent de Paris. Elle avait loué l’appartement de la princesse de Beauvau, son amie, chez les dames de l’abbaye Saint-Antoine. C’était un couvent délicieux, si l’on en juge par les tableaux où Robert a représenté pour elle les jardins et les délassements des religieuses. Sous l’abri d’une tonnelle de roses, on fait la lecture de piété, tandis qu'une novice arrose les fleurs et qu’une vieille sœur, appuyée sur sa canne, donne à manger aux cygnes du bassin. Une allée de feuillages sert à la promenade, et Madame Geoffrin, en robe grise, s’y promène avec les religieuses, au bras de l’abbesse, Madame de Beauvau ; elles se dirigent vers un groupe où se trouve Madame de Mailly. Ailleurs, au pied de charmilles hautes, taillées en portique, l’étrangère est assise avec ses pieuses compagnes et partage leur déjeuner sur une table île pierre; la toile est ici toute remplie de détails amusants ; on reconnaît la soubrette, tenant le fichu de sa maîtresse, le fidèle Valentin qui prend les ordres, une lettre à la main, et enfin le peintre lui-même, assis par terre et dessinant la scène, son carton sur les genoux, tandis que deux jeunes postulantes, en voile blanc, se penchent curieusement sur son travail. D’autres toiles donnent l’intérieur même de Madame Geoffrin, la lecture de la gazette faite par un domestique, alors qu’elle prend son chocolat, la présentation sur un chevalet d’un tableau qu’elle examine en connaisseuse. Robert avait projeté de la peindre encore

assise à sa table à écrire, et nous avons son dessin. Tout l’ensemble de cette petite série est d'une savoureuse intimité ; et l’on peut regretter que l’artiste n’ait pas été appelé à nous rendre plus souvent la vie familière de son époque.

Ce rôle d’historiographe des mœurs et des événements contemporains, qui nous intéresse tant chez les peintres secondaires, sauve de l’oubli bien des œuvres que le talent de l’artiste ne suffirait pas à faire survivre. Hubert Robert semble ne pas en avoir méconnu l’intérêt, et, sans abandonner ses ruines et son grand paysage décoratif, il aborde par moments le genre anecdotique qui, par tant de côtés, touche à l’histoire. Il a projeté l’exécution d’un tableau représentant le feu d’artifice tiré sur la Place Louis XV à l’occasion du mariage du Dauphin ; il en fait l’esquisse, mais les mauvais souvenirs qui se rattachent à cette fête, suivie d’une si terrible catastrophe, l’empêchent de donner suite à son projet. Il affirme, du moins, l’intention de ne pas se spécialiser à l’excès. On le voit, par exemple, rechercher dans Paris les coins pittoresques et étudier les ruines faites à l’Hôtel-Dieu par l’incendie de 1772. Le Salon de 1773 présente sa belle activité selon les aspects les plus variés. Il y envoie des vues de Rome, que le comte Stroganoff lui a commandées, un souvenir de Florence, qui est au baron de Besenval, « Vue d’une partie de l’ancien palais des ducs de Toscane», c’est-à-dire du Palais Pitti, une restitution du palais de Titus, du cabinet de Watelet, une nouvelle vue de ce casino Mattéi qu’il a si souvent pris plaisir à peindre, enfin, la grande pièce d’eau et les bosquets des jardins Conti, à Frascati. Dans le tableau, un critique du temps lui a reproché d’avoir arbitrairement introduit des treillages à la française ; ce détail, joint aux dimensions concordantes, l’identifie avec le délicieux paysage de 1773, animé par des scènes de jardinage, qu’on a vu à l’Exposition de l’art français à Berlin ; comme ils sont près de Fragonard, de ses jaunes et de ses roses, ces groupes colorés et vivants, cette jeune femme qui cueille des oranges, ces paysannes qui jouent avec leurs enfants, parmi les graves statues de marbre donnant à la composition l’accent du souvenir d’Italie !

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