‹ Hubert Robert, 1733-1808 (volume 2)Chapitre 5 sur 16 · LE PORTIQUE D’OCTAVIE, A ROME, SERVANT DE MARCHÉ AUX POISSONS · texte numérisé non relu

LE PORTIQUE D’OCTAVIE, A ROME, SERVANT DE MARCHÉ AUX POISSONS

(Musée du Louvre)

Photographie Braun, Clément & C*°

LES ÉTUDES A ROME

vés, que j’ai fait mettre en évidence dans quelques endroits de l’Académie, et, le reste, qui est fort mutilé, je l’ai fait apporter à un petit jardinet que j’ai eu par hasard et que j’ai acheté pour moi. Je les ai fait placer et arranger sous un arc antique ; on en jouira et on pourra les dessiner si l’on veut, et peut servir d’entrepôt à tous ces plâtras qui devenaient à rien. Cet endroit, tout petit qu’il est, fait voir des morceaux très pittoresques par tous ces vestiges antiques. Il est situé derrière Camjm-Vaccino ; cela fera, de temps en temps, un petit délassement en y allant dessiner quelque point de vue, car tout ce quartier en est rempli. »

Ce court récit peut s’illustrer par plusieurs croquis de Robert et par un dessin de Natoire lui-même, qui montre, en 1760, le fouillis de ce jardin, qualifié par lui d’ « Ermitage du directeur de l’Académie de France ». L’endroit était admirablement choisi, dans la partie la plus sauvage de la ville et le voisinage des plus belles ruines. Les jeunes gens, en allant déjeuner au jardin de l’Académie, s’arrêtaient à les contempler, déchiffraient, sur les arcs impériaux, les inscriptions alors presque à la hauteur des yeux, escaladaient les colonnes du temple de Saturne, déterraient un chapiteau orné qui, par hasard, affleurait le sol. Ils étaient les maîtres dans cette région déserte de l’ancienne Rome, où les trésors ensevelis n’avaient livré aucun de leurs secrets, où de rares promeneurs se risquaient au milieu du jour, craignant les mauvaises rencontres et n’y trouvant jamais que des vaches paissantes, comme au temps de Claude Lorrain . Au fond de ce pâturage étrange, semé de débris sans nom, se dressait la masse puissante de l’Amphithéâtre Flavien. Architectes et peintres s’y rendaient volontiers pour travailler ensemble, quelques-uns par un sentiment de piété. On s’agenouillait devant les chajielles, on se mêlait aux pèlerins réunis autour de l’ermite en robe de bure, qui veillait sur la mémoire des martyrs. On s’amusait aussi, à l’occasion, loin de toute surveillance. Le plus ancien dessin d’Hubert représente le « Cortile del Heremita del Colosseo », et certaines scènes piquantes, que gravera Janinet, sur cet ermitage rustique ménagé dans les sombres galeries, ra|>pelleront. plus tard, dans l’œuvre de l’artiste, le souvenir de scs escapades de jeunesse.

Quelques autres coins préférés peuvent se retrouver dans cette œuvre, dessinée ou peinte, où Rome tient tant de place. Les fontaines monumentales, si fréquentes et d’un si joyeux effet dans les tableaux de Robert, rappellent des croquis pris maintes fois devant le Neptune de Trevi, à l’Acqua Paola, à l’Acqua Felice. Les formes singulières de l’édifice de l’Esquilin, qu’on appelle encore, comme de son temps, le « temple de Minerve Medica », semblent l’avoir particulièrement frappé. Il fait aussi reparaître souvent, quelquefois transformé en marbre, le Marc - Aurèle à cheval du Capitole ainsi que tout le décor qui l’entoure, avec ses degrés et ses constructions d’après Michel-Ange; l’artiste a même laissé de la place du Capitole, comme de la place Saint-Pierre, de curieuses études nocturnes au moment des illuminations de fêtes. Les voûtes qu’il prolonge à l’infini, et sous lesquelles montent de larges escaliers, aboutissant à une baie vivement éclairée, il en a puisé l’inspiration à l’entrée de 1 église de Sainte- Agnès-hors-les-murs, et c’est dans les Catacombes voisines qu'il faut placer l’anecdote si connue de la dangereuse promenade solitaire où il perdit son chemin. On se rappelle les détails de la cire éteinte, de la marche au hasard, de l’angoisse mortelle subie pendant des heures dans le labyrinthe souterrain. L’ami Delille en a tiré plus tard tout un récit poétique, où son imagination a dû sans doute beaucoup broder, et l’on peut croire que Robert lui -même, pour mieux faire frissonner à son récit les dames de Paris, ne se privait point d’ajouter plus d’un détail terrifiant à une mince aventure de sa jeunesse.

Le comte de Stainville quitta Rome au mois de janvier 1757 et l’ambassadrice au lendemain de Pâques, « laissant beaucoup de regrets ». Le bon abbé Barthélemy, leur familier, qui les voyait à Rome encourager si efficacement les jeunes artistes, écrivait à Caylus sur son amie : « Avec beaucoup d’esprit et toutes les qualités qui peuvent rendre une femme aimable, elle a le sentiment du beau et la justesse du goût la plus décidée que je connaisse. » Une telle protection eût beaucoup manqué a Robert, si M. de Stainville, devenu duc de Ghoiseul , n’eût continué de loin, comme ministre des Affaires étrangères, à veiller sur sa des-

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tinée. 11 1 entretenait même à ses dépens, dans la chambre qui lui était accordée au Palais de l’Académie, comme en fait foi une lettre de Marigny du 29 mars 1759. Au reste, il n’y avait que des éloges sur l’application et les progrès du jeune homme, devenu l’exemple de l’Académie : « J’ai de la peine, écrivait Natoire, à faire aller certains particuliers; je voudrais que tous fissent des progrès aussi sensibles que le sieur Robert, protégé de M. le duc de Choiseul . . . C’est un bon sujet, qui travaille avec une ardeur infinie; il est dans le genre de Jean-Paul Panini ; j’ai beau le citer pour exemple, il y en a peu qui l imitent. » Marigny répondait de la meilleure façon, sachant être agréable aux Choiseul : « Il me revient de tous côtés de grands éloges du sieur Robert. Ordonnez-lui de ma part de me faire un petit tableau à sa fantaisie, de 20 ou 25 pouces sur 10 ou 12. Si je suis content de ce tableau, il n’aura pas perdu son temps en le faisant. » Le 25 avril, Natoire accusait réception de cette commande, infiniment honorable, du Directeur général des Bâtiments : « Le sieur Robert est fort sensible à l’honneur que vous lui faites de lui demander un tableau ; il fera de son mieux à mériter vos bontés en y prenant tout le soin possible, il est fort agréable de conduire des sujets, quand ils ont autant d’amour pour leurs talents que celui-ci en a pour le sien. Ccl exemple doit bien servir d’émulation parmi nos pensionnaires. » 11 ajoute que le bailli de Breteuil, ambassadeur de l’Ordre de Malte, (pii vient de faire son entrée à Rome, montre du goût pour les arts, fréquente l’Académie, fait des achats et a déjà « quelque chose du sieur Robert ». En même temps, parvient à l’artiste une commande de M. de Choiseul ; il l’exécute avec soin, et le tableau part avec celui de M. de Marigny. Le ministre, ne perdant pas de vue les intérêts de son protégé, a l’ingénieuse pensée d’en faire présent au Directeur général, qui s’en déclare ravi : « On pense ici sur son compte comme nous, écrit-il à Natoire, qu’il peut faire un jour un grand sujet. » Il daigne même accompagner d’une lettre certaines « réflexions » de Coehin :

A Versailles, le 29 août 1759.

J ai reçu, Monsieur, de M. le duc de Choiseul, non seulement le tableau que je vous avais demandé et que vous m’aviez annoncé par votre lettre, mais même celui que vous lui

aviez destiné, ce ministre ayant absolument voulu m’en faire la galanterie pour que j’eusse le pendant de celui que vous aviez fait pour moi. Recevez-en mes remerciements en attendant que je vous en témoigne les sentiments de ma reconnaissance. — Vos deux tableaux ont donné lieu à Paris aux réflexions dont je vous envoie ci-joint copie. Je vous exhorte à en faire l'usage que vos heureuses dispositions font désirer aux connaisseurs et aux amateurs. Vous pourrez aisément par ces moyens remplir leur attente et la mienne et compter, en même temps, que je saisirai les occasions, lorsqu'elles se présenteront, de contribuer à tous vos avantages, et que si M. le duc de Choiseul veut que vous soyez admis au nombre des pensionnaires de l’Académie, je vous y donnerai volontiers une place en témoignage de la satisfaction que j’ai des heureuses dispositions que vous montrez dès aujourd’hui, et qu’il dépendra de vous de perfectionner avec de la docilité aux avis qui vous seront donnés et avec de l’étude et de l’application.

Je suis, Monsieur, tout à vous. Le mahquis de Maiugny.

Ces tableaux, si importants clans la carrière de l’artiste, peuvent être identifiés par l’inventaire des collections de Marigny. L’un est la vue perspective d’une galerie artistique, avec une statue de porphyre sur le devant et plusieurs cavaliers ; l’autre représente un temple circulaire où l’on voit une statue de femme en porphyre et plusieurs personnages. Les experts Basan et Joullain en décriront la touche spirituelle et le coloris vigoureux ; mais les « réflexions » de Cochin, dont l’original est conservé dans les papiers de Marigny, fournissent une analyse complète d’un talent déjà formé. Cette page, qu’il faut tirer de l’oubli, est une des bonnes critiques composées par le secrétaire perpétuel de l’Académie, la meilleure peut-être que l’art de Robert ait inspirée. Il loue d’abord « les heureuses dispositions que le jeune artiste fait paraître cpiant à la valeur et surtout l’intelligence de la lumière et des effets que produisent ses reflets, partie rare dans la peinture, qui est le fait de la réflexion », puis « l’entente avec laquelle il traite les devants de ses tableaux lumineux, sans trous de noir, sans ces mauvais repoussoirs si longtemps en usage et ressource des ignorants », enfin « la hardiesse heureuse et fondée sur la vérité avec laquelle il ose employer les obscurités les plus profondes dans les masses modérément enfoncées dans les tableaux ». Mais qu’il prenne garde aux mauvais conseils de ceux qui travaillent de routine, sans consulter la nature, sous prétexte d’augmenter les effets : « Il est à désirer que ce jeune artiste, né pour accéder aux plus grandes beautés, prenne sur lui, pendant tout le temps qu’il pourra rester à Home, de ne

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point se contenter d’aller rapiner les vues et ensuite les peindre chez soi ; cette malheureuse façon d’étudier a perdu presque tous les peintres qui l’ont employée » ; et le critique s’élève ici à une hauteur d’expression digne de la doctrine :

Ce ne sont pas simplement les formes de la nature qu'il faut connaître à fond, ce sont les couleurs relativement à la distance où sont les objets ; ce sont les effets qu’y produit la lumière directe et reflétée, qu’il est infiniment important d’imiter avec justesse et de bien graver dans sa mémoire ; on ne les devine point et l’on n’y peut parvenir qu’en peignant tout d’après nature, surtout pendant le temps qu’on consacre à l’étude, temps dont le bon emploi influe sur le reste de la vie. Quelque difficulté qu il y ait à se placer commodément pour peindre et achever entièrement ses tableaux d’après nature, néanmoins l'artiste ardent pour la gloire la surmontera ; on peut même assurer qu’il apercevra une supériorité infinie dans les tableaux qu’il fera d’après nature sur ceux qu’il pourrait faire de génie, et que les progrès qu’il fera par cette méthode le surprendront lui-même. Surtout qu’en faisant d’après nature il renonce à toute envie de prétendre la corriger ou l'embellir, elle est toujours aussi belle par elle-même et ce n’est que trop difficile à imiter; il faut commencer par la bien connaître et, tant que l’on étudie, la suivre avec la plus parfaite obéissance.

Deux défauts surtout sont signalés par Cochin : Robert n’est point assez sévère pour « la perspective linéale et démontrée géométriquement » ; il parait ne faire usage « que de la manière dont on voit les objets à vue » ; or, il se met trop près des objets qu’il veut peindre, fausse la perspective régulière. Cela est fort apparent dans la colonnade fuyante, dont le critique détaille les erreurs. Le second défaut tient aux figures ; elles sont traitées, il est vrai, « avec génie et avec goût », mais elles « manquent des ombres qui leur donneraient de la rondeur ; de plus ces ombres ne sont pas rompues de couleur et semblent n’être que le même ton qui seulement a plus de vigueur. Afin donc de se fortifier dans cette partie, M. Robert fera bien de suivre l’étude du modèle pour acquérir de la correction et de peindre de temps à autre des figures habillées d’après nature, plus grandes que celles qu’il emploie ordinairement dans ses tableaux. C’est sans doute exiger beaucoup que de demander toutes ces choses; mais, lorsqu’un artiste est au degré où est arrivé M. Robert, il ne lui est plus permis de se contenter d’une bonne médiocrité. Il doit tendre à la plus haute perfection et ne rien épargner pour arriver au bout de la carrière. »

Robert n’est pas homme à dédaigner les conseils de ses anciens. Rien que

ces défauts, nettement précisés par le critique, doivent rester toujours plus ou moins inséparables de sa manière, on peut être sûr qu’il a travaillé de son mieux la perspective et fait poser de grands modèles habillés. Sur ce dernier point, des croquis coloriés à l’aquarelle, pris en Italie d’après nature et qui remplissent de larges feuilles passées sous nos yeux, témoignent d’un effort méritoire. Dès ce moment, sa bonne volonté reçoit une haute récompense : par une décision spéciale de Marigny, due, comme on l’a vu, aux instances de Choiseul, il est nommé pensionnaire du Roi, au mois de septembre 1759, et cette nouvelle contribue à le guérir d’une grave maladie. L’excès de travail était pour quelque chose dans cette fièvre-tierce, avec « transport au cerveau » qui a manqué d’être mortelle : « Il est, écrivait son directeur, d’une complexion forte et robuste et en abuse pour vouloir trop forcer ses études, et c’est par sa faute qu’il a des rechutes. » C’était un beau travers, que Natoire eût voulu rencontrer chez les autres élèves, alors qu’il avait si souvent à se plaindre de leur paresse, et même de leur esprit d’insubordination et de violence dont il ne savait pas toujours se rendre maître.

L’heureux caractère de Robert, qu’il gardera toute sa vie et le fera toujours aimer, sa nature serviable, exubérante, débordante de tous les dons de sympathie, empêchaient que ses succès précoces ne le fissent jalouser. Ses camarades supportaient même qu’un directeur maladroit le citât continuellement en exemple. 11 était l’ami de tous, mais une liaison solide et tendre, fortifiée par des goûts communs et une même ardeur au travail, venait de lui apporter le bienfait suprême de la parfaite amitié de jeunesse. Un nouveau peintre, Fragonard, était arrivé à l’Académie aux derniers jours de 1759; le Provençal et le Parisien avaient le même âge et s’entendirent promptement. Ils se mirent à courir la ville tic compagnie, et aussi la campagne, ne se lassant pas de découvrir ensemble les sites pittoresques et de les dessiner côte à côte. Il est curieux de les voir débaucher le vieux Natoire et faire de leur directeur, bon gré, mal gré, un tardif paysagiste. Le peintre d’histoire et de mythologie, un peu fatigué par son grand plafond de Saint- Louis-tles-Francais, va se reposer au plein air avec ses deux élèves préférés,

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