‹ Hubert Robert, 1733-1808 (volume 2)Chapitre 6 sur 16 · ÉTUDE DANS UNE VILLA ROMAINE · texte numérisé non relu

ÉTUDE DANS UNE VILLA ROMAINE

(Bibliothèque Albertine, à Vienne )

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et il en écrit l’aveu en ces termes : « J’ai fait dans les derniers temps plusieurs dessins d’après des vues aux environs de Home, qui me donnent envie, par leur singularité, d’en peindre quelqu’une... Je regarde cette partie fort nécessaire dans l’étude de nos jeunes élèves ; je les encourage à ne pas la négliger en prêchant d’exemple. » A la vérité, l’exemple vient d’Hubert Robert, de qui les rapports directoriaux parlent sans cesse.

C’est à Frascati surtout qu’il entraîne la petite troupe. Les villas y offrent en toute saison d’admirables points de vue et des détails qui composent d’avance le tableau. On a le choix entre le « théâtre d’eau » de la villa Aldobrandini, la cascade des jardins Conti, le belvédère Pamphili, les majestueux pins parasols des villas Falconieri et Mondragone. Les contadins et les jardiniers animent aisément les allées profondes, les degrés décorés de vases et de bustes antiques. Il y a, des trois artistes, des sanguines datées de cette époque ; le crayon de Natoire seul est un peu faible ; quant à celles de Robert et de Fragonard, on pourrait presque les confondre, quand la signature y manque, tant la composition, la vision, l’accent même, en sont semblables. Leurs qualités ne peuvent manquer de s’échanger dans ce commerce quotidien ; la science de Robert apprend à Frago à bien établir la stabilité des édifices, l’exacte jonction des membres d’une architecture, que tant de peintres interprètent à contre-sens ; et la virtuosité de celui-ci n’anime-t-elle pas les groupes de Robert, n allège-t-elle pas une composition surchargée, n’illumine-t-elle pas de sa grâce toute la scène ? Parfois, on croit deviner, dans un paysage de Robert, quelques touches de Frago plus expert, qui a mis au premier plan les petites figures dessinées avec tout son esprit ; mais peut-être est-ce faire tort à son ami, qui en a peint parfois de fort semblables. En tout cas, les deux portefeuilles se rapprochent par le choix exquis des motifs, la noble interprétation des architectures et cette précision un peu appuyée des feuillages observés avec justesse sous le ciel romain.

L’arrivée à Rome de l’abbé de Saint-Non donna aux deux jeunes gens un protecteur nouveau. Les rares qualités de ce charmant Mécène, son enthousiasme pour l’Italie, son goût très vivement montré pour leur talent, son âge enfin qui se rapprochait du leur, firent de lui le compagnon le plus parfait

qu'ils eussent rêvé. Il avait voyagé avec le nouveau pensionnaire peintre Taraval, élève de Boucher, et dès les premiers jours fut un familier du Palais Mancini. Sa sympathie déclarée pour Robert et Fragonard ne l’empêcha point d’être aimable pour tous, et de distribuer généreusement ces petites commandes qui encouragent les débutants. Honnête, libéral et presque magnifique, ce jeune abbé, qui n’avait d’ecclésiastique que l’habit, quoiqu’au reste de mœurs douces et décentes, était né pour jouir profondément de l’Italie. Comme sa joie ne s’achevait qu’autant qu’il pouvait la faire partager à des artistes et l’enrichir de leurs causeries, son goût très sûr discerna les deux talents à soutenir et vite, dans la troupe juvénile de ses compatriotes, ceux dont il devait faire les compagnons de ses promenades. Chaque fois, il demandait à Fragonard et à Hubert Robert un souvenir du site et de la journée. Il les mettait parfois en concurrence pour le même sujet, faisant asseoir au même endroit les deux amis. Il savait cependant qu’il valait mieux tenir de Robert les ruines et les palais, de Fragonard les esquisses rapidement lavées qui lui rappelleraient un jour les tableaux fameux et les fresques des maîtres. Il se réservait plus tard d’interpréter ces lavis par le procédé de gravure dont il se disait l’inventeur. Quant à la partie de ses portefeuilles que lui constituait Robert, on la retrouve assez aisément en feuilletant les eauxfortes dont l’exécution prolongea pour î’abbé, à son retour, les enchantements du séjour romain. Elles nous révèlent, en même temps, l’itinéraire de leurs promenades. Ce sont, à l’intérieur de Rome, la villa Mattéi, dans le voisinage de laquelle une vieille masure s’écroula un jour sur nos dessinateurs et manqua les écraser; la villa Medici, où tant de peintres d’alors se représentent travaillant dans la loggia; la villa Ludovisi, qu’honoraient ses hauts cyprès et le casino du Guerchin ; les jardins Farnèse, qui s’étageaient en terrasses sur les voûtes croulantes du Palais des Empereurs ; hors des portes, les villas Albani, Pamphili, Borghese, Sacchetti, Madama, d’autres encore, où, parmi des parterres peuplés de statues, se dressaient les colonnades de la Renaissance et du seicento berninesque. Ce noble décor de la Rome du xvme siècle a presque entièrement péri ; bien peu sont intactes de ces demeures somptueuses créées par l’orgueil des maisons princières ou la

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munificence des cardinaux. Elles s’harmonisaient à merveille avec les ruines de l’antiquité, dont elles faisaient revivre, dans un art à peine différent, la grande pensée décorative.

Un ami particulier d’Hubert Robert, un peu moins âgé que lui, l’architecte Adrien Paris, a parlé de Rome, dans ses notes intimes, avec un tel accent d’enthousiasme et une observation si juste qu’on ne risque guère de se tromper en y cherchant l’expression des propres sentiments de notre peintre et une sorte de commentaire sentimental de ses tableaux. Si Robert avait su écrire, il eût écrit à peu près ce qu’on va lire :

L'inégalité des sites de Rome produit dans ses jardins les effets les plus variés. Le climat, le sol y donnent à la végétation une vigueur extraordinaire. Tous nos arbres y acquièrent un développement étonnant : les platanes, les hêtres, les chênes, les châtaigniers y deviennent énormes. Ces jardins possèdent en outre ces arbres toujours verts qui, au moins pour l’œil, perpétuent le printemps : ces majestueux cyprès, ces pins dont la tête vaste et aplatie s'élève jusqu’aux nues, et contraste si bien avec la forme des premiers, ces chênes verts, ces lauriers... Le vert de ces arbres est moins clair, moins gai que celui des nôtres; mais les effets de lumière y sont plus piquants et la différence de leur couleur y produit une plus grande richesse de tons. Là, partout, vous voyez sourdre les plus belles eaux, tantôt s’élançant vers le ciel, tantôt tombant en cascades, formant autour de vastes coupes de nappes transparentes ; elles charment l’oreille, et pour ainsi dire tous les sens, par un murmure dont la chaleur fait trouver le bruit délicieux. Là, une multitude de vases, de bas-reliefs, de statues antiques, s’offre partout à vos regards : elle est telle que, malgré la quantité qui en a été exportée dans toute l'Europe, le nombre n’en diminue pas dans le pays : elles semblent une production de sous-sol, chaque jour, chaque fouille en produisant de nouvelles. Non seulement ces objets sont une richesse pour l’œil, mais l érudit y trouve encore la solution de quelque problème historique, l'explication de quelque passage obscur des auteurs, tandis que l’artiste y admire ces belles formes si rares de la nature. Là ces grandes ruines, ce Colisée, ces arcs, ces colonnes triomphales, ces obélisques, ces aqueducs, ces tours, ces dômes, vous font admirer ce peuple dominateur qui, après avoir soumis le monde par ses armes, le retient encore sous le joug de la religion ! Tous ces monuments de différents siècles composent, avec les beaux arbres de ces jardins, des tableaux admirables que l'on ne peut trouver ailleurs.

Il n’y a presque pas de jardins dans Rome qui ne puissent, dans vos promenades, vous rappeler de pareils souvenirs, en même temps qu’ils attirent vos regards sur leur belle disposition, les combinaisons ingénieuses des plus belles formes, de belles fontaines, de charmantes cascades... Souvent un groupe d’arbres, un arbre seul, laisse dans la mémoire, des traces ineffaçables. Tel est le beau groupe de la Villa Negroni qui couronne une statue de Minerve ; tel est ce pin unique du jardin Colonna, que l’on aperçoit de tous les quartiers de Rome et qui compose si admirablement avec tout ce qui, de près ou de loin, se lie avec lui.

Ce qui ajoute encore un grand charme aux jardins romains, c’est cette impression respectable de la main du temps. Créés dans les siècles d'opulence, avec la disposition et toutes les formes

régulières de l’art, les changements survenus dans les fortunes, ou toutes autres causes aussi naturelles, en ont fait négliger l’entretien ; la nature y est rentrée dans une partie de ses droits. Ses conquêtes sur l’art, le mélange de leurs effets, y produisent les scènes les plus pittoresques. Cette négligence, cette vétusté, cette végétation fougueuse, y composent des tableaux admirables.

Rome ne renferme pas toute l’antiquité romaine ; Hubert Robert saura retrouver celle-ci dans les monuments de la Provence et lui rendre, sur notre sol, un culte fervent ; il va la chercher aussi dans les parties de l’Italie où elle semble conserver son prestige le plus rare et le plus vivant. Naples et ses environs sont faits pour compléter l’éducation romaine d’un jeune Français ; la plupart des pensionnaires peintres et architectes demandent l’autorisation de s’y rendre avant de quitter l’Italie, et l’on ne voit pas que cette faveur soit jamais refusée aux bons sujets. L’abbé de Saint-Non a proposé à Robert de le prendre avec lui pour s’y rendre ; Cochin a transmis la permission de M. de Marigny, et Natoire, dans sa lettre du 19 mars 1760, dit la joie de l’artiste : « Outre la douceur du voyage pour lui, puisqu’il ne lui en coûtera rien, il trouvera de quoi faire des études qui lui seront avantageuses ; il vous est sensiblement obligé de cette permission, dont il espère retirer du fruit. » Le départ a lieu le 17 avril, et, dès le 4 juin, Natoire annonce le retour : M. l’abbé de Saint -Non vient d’arriver de Naples avec le sieur Robert. Le coup d’œil que je viens de donner sur les études qu’il a faites dans ce pays-là me font grand plaisir. Ils ont parcouru tous les environs et n’ont rien négligé pour mettre à profit leurs fatigues ; ce pensionnaire ne peut que tirer de très grands fruits de cette promenade. »

Cette « promenade » avait été bien courte, mais extrêmement fructueuse. Jamais Hubert Robert n’avait autant travaillé et étudié avec plus de profit. C’est aussi pendant ces semaines fécondes et enchantées que l’abbé de Saint- Non a conçu, aux côtés de son compagnon, l’idée du grand ouvrage qui fera connaître le royaume de Naples à la société cultivée du temps et dans la confection duquel Robert prendra lui-même tant de part. On retrouve parmi les planches de cet ouvrage, dont beaucoup sont signées par eux, tous les sites qui ont frappé les deux voyageurs et dont quelques-uns reparaissent dans l’œuvre peinte de Robert. On devine à quel point il a achevé de s im-

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