‹ Hubert Robert, 1733-1808Chapitre 5 sur 49 · CASCADE ENTRE DEUX TERRASSES · texte numérisé non relu

CASCADE ENTRE DEUX TERRASSES

( Collection Camille Groult)

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A produire, comme il l’avail fait depuis tant d’années, des ouvrages de qualité inégale, mais tous bien payés, Robert avait gagné de vivre à 1 aise. Les logements qu’il occupa marquent, pour ainsi dire, les étapes de cette prospérité. Il avait habité d’abord, au moment de son mariage, rue Saint- Paul ; puis chez son père , à l’Enclos de l’Arsenal ; plus tard , un brevet royal du 18 juin 1778 lui avait accordé, aux Galeries du Louvre, la jouissance dn logement où était mort le sculpteur Lemoyne. 11 exécuta une partie de ses œuvres les plus notables dans l’atelier annexé à ce logement, et dont Nicolas Lavrcince composa une gouache intéressante, y représentant le peintre à son chevalet, auprès de lui Madame Robert et ses enfants, et plusieurs de leurs amis. Le séjoui’ au Louvre était })artagé par quelques académiciens favorisés et ])resquc tons dignes de l’être. Le ménage Robert y vivait côte à côte avec le ménage Fragonard , et Marguerite Gérard lit alors un portrait charmant du paysagiste; Dumont, son voisin, le ])eignit aussi en miniature, et un autre voisin, Pajou , le lit poser pour son biisle, exposé au Salon do 1789. Isabey encore dessina l’aimable homme, chéri de tons et qui n’avait pas son ])areil pour animer de ses saillies et orner de ses souvenirs les causeries d’atelier. Joseph ^"ernet était considéré comme un patriarche dans cette petite colonie d’artistes, à laquelle se joignaient quelques distingués fournisseurs du Roi et où, le })lns ordinairement, on vivait en paix. Le long corridor de dégagement, qui s’étendait sous la Grande Galerie, était entretenu et éclairé à frais communs, et, moyennant les six livres que chaque titulaire lui versait annuellement , Madame Robert assurait cet entretien de la même façon qu’avait fait avant elle une antre serviable personne. Madame Chardin. Tout ce qu’on sait de ce ])etit monde, dévoué aux plus nobles efforts de l’intelligence, le montre pendant longtemps fort nni et dénué de l’es])rit d’intrigue. Les familles y étaient parfois nombreuses ; celle de Robert y fut peinte par Tannay, après Lavreince, avec la réunion joyeuse de ses quatre jeunes enfants. Tous moururent, et le chagrin ressenti par les ])arents les engagea sans doute à prendre une antre habitation. On n’abandonna pas les Galeries du Louvre, où l’on verra, pendant la Terreur, Madame Robert allcndrc les nouvelles de son mari

emprisonné; mais on acheta une maison à Auteuil, alors simple village aux portes de Paris, fort agréable pendant la belle saison et que beaucoup de Parisiens commençaient à habiter toute l’année.

Voisine de la « maison de Boileau », celle du peintre était de quelque importance, puisque sa veuve put la revendre, sous l’Empire, 25,000 francs. Elle fut disposée pour contenir la belle collection de peintures et de dessins qu’il avait formée et dont une bonne partie venait de Rome. On y trouvait vingt-cinq tableaux de Panini, la plupart importants et tous décrits dans le catalogue de la vente posthume de Robert; il les considérait « comme le trésor de ses études, répétant journellement qu’il leur devait, après la nature, la plus grande partie de ses succès ». Avec ce maître, devant lequel Robert s’effacait trop modestement , l’École italienne n’était représentée que par des paysages de Lucatelli, fort oublié aujourd’hui, et des études de Mola et de Solimène ; l’École française comptait un Watteau, un Chardin, trois ou quatre Pater, huit Boucher, quatre Deshayes, des fleurs de Blain de Fontenay, une esquisse de paysage de Fragonard, un Demarne, un Loutherbourg , quelques autres morceaux donnés ou échangés par des confrères. Madame Vigée-Le Brun avait fait présent à Robert d’un portrait en buste de Madame Du Barry, fait à Louveciennes, où les deux artistes s’étaient trouvés ensemble chez la châtelaine. Parmi les Hollandais, on remarquait un Van Goyen et un très beau Jacques Ruysdaël . Mais les plus nombreuses des peintures qui faisaient un petit « muséum » de la maison d’Auteuil, provenaient du maître du logis, esquisses romaines ou françaises, toiles achevées de dimensions variées, que l’artiste avait tenu à conserver, projets des grands « tableaux de place » dispersés chez les nobles amateurs, études d’après des maîtres, par exemple, de belles fabriques de Panini, ou les Vendeurs chassés du Temple de Luca Giordano. Une partie intéressante de la collection était le choix des dessins sous verre. Robert avait encadré une cinquantaine de ses sanguines et de ses aquarelles les ])lus chères, et son catalogue relève des noms auprès du sien (pii évoquent surtout son séjour d’Italie : il aimait trouver sous ses yeux, mêlés à ses propres études d’apiès nature, dont il savait assurément le

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prix, celles d’un Panini , d’un Bouchardon , d’un De Wailly, et avant tous de l’ami Frago, dont il conservait en outre des centaines de dessins en feuilles, auprès de soixante -dix études de Boucher. Les dessins non montés remplissaient d’immenses armoires ; il y en avait plus de douze cents de Robert lui-même, de toute espèce et de toute mesure, notamment cinquante volumes et livrets remplis de croquis, que l’artiste appelait ses « promenades », et qui formaient le répertoire inépuisable de ses inspirations. Il avouait n’avoir jamais su voir un site pittoresque, ni un monument antique, sans éprouver le désir d’en enrichir ses portefeuilles . Il s’était constitué de cette façon de précieuses richesses, dont il faisait part avec libéralité et jouissait lui-même avec ferveur. Ainsi vivait -il au milieu de ses souvenirs amoureusement fixés, nourrissant de ses émotions anciennes le poète qui était en lui, toujours prêt à illustrer sa conversation d'admirables images, toujours documenté des détails nécessaires, dès qu’une idée de tableau surgissait dans son esprit.

L’aurore delà Révolution, saluée avec enthousiasme parmi les artistes, n’annonçait cependant point pour eux des jours prospères. Hubert Robert fut parmi les premiers à s’en apercevoir, car sa clientèle était de celles que les troubles devaient décourager ou disperser, et il vit brusquement tarir le flot des commandes. Aussi ne trouve -t- on pas Madame Robert, avec Madame Fragonard, parmi les citoyennes, femmes ou filles d’artistes, qui vont à Versailles offrir leurs bijoux à l’Assemblée, pour contribuer à acquitter la dette nationale . Le peintre et sa femme partageaient plutôt l’effroi de Madame Vigée-Le Brun, qui quitta Paris à grand’peine, au soir du 6 octobre 1789, accompagnée à la diligence de Lyon par son frère et l’ami Robert. Il envia bientôt le sort de l’académicienne , à qui. l’Italie faisait fête , et qui lui écrivait des descriptions enthousiastes du pays qu’il aimait et dont ils avaient souvent parlé ensemble. A Paris, tout devenait difficile; l’argent se faisait rare, l’émigration fermait des maisons nombreuses, l’aigreur s’introduisait dans les rapports entre confrères. La politique divisait en clans ennemis le petit monde des Galeries du Louvre,

jusque-là si bien d’accord. La mort de son cher voisin d’atelier, Joseph Yernet, acheva d’attrister Robert. Au sein de l’Académie elle-même s’élevaient les dissensions les plus graves , avivées de vieilles jalousies , et, malgré son titre de conseiller, qu'il portait depuis 1784, il cessa de paraître aux séances dès le milieu de 1790. Il continuait à remplir ses fonctions de garde du Muséum royal ; mais les préparatifs commencés restaient en suspens; il n’avait guère qu’à défendre contre les empiétements du district de Saint-Germain-l’Auxerrois le local du dépôt des tableaux du Roi, et les tableaux du Roi contre certains occupants nouveaux des Tuileries, qui prétendaient les confondre dans leur propre mobilier. Ces soucis même allaient bientôt lui être enlevés, car le projet de Muséum royal cédait la place à un projet plus vaste de Muséum de la Nation, et les premiers comités , nommés sous 1 ’ influence de David , éliminaient entièrement le peintre.

Considéré comme une créature de M. d’Angiviller, bien vu à la Cour et dans la Famille royale , lié par toutes ses attaches à la société qui dis[)araissait, Hubert Robert ne tardait pas à être inquiété. Il avait rencontré, dans les premiers événements révolutionnaires, quelques motifs neufs de tableaux amusants; on avait vu de lui, au Salon de 1789, où parurent aussi ses Edifices de Paris, « La Bastille dans les premiers jours de sa démolition » ; il avait assisté à la cérémonie de la Fédération nationale, le 14 juillet 1790, et rej)réscnté sur une [>etite toile, digne de ses meilleurs jours, l’immense Champ de Mars en fête, où l'orage symbolique s’amasse dans le ciel de Paris. Une de ses esquisses, plus émouvante encore, montre Louis XV'I avec sa famille, entendant la messe dans un salon des Tuileries, et peut-être a-t-il eu la [)ensée d’offrir ce tableau à Madame Elisabeth, pour lui rappeler plus tard ce temps d’épreuves, (ju’on croyait tout passager. Au Salon de 1791, qui fut le dernier auquel présida l’Académie royale , Robert n’envoyait guère que des sujets d’Italie , et il fit de même au Salon anarchicpie de 1793, qui s’ouvrit à l’heure même où disparaissait l’Académie. La vieille institution de Louis XIV, supprimée par le décret du 8 août, succomhait aux coups de ses mcmhres dissidents ;

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ils avaient dressé contre elle cette société populaire, accessible à tous les artistes, qui s’appela d’abord la Commune générale des Arts, et dont les procès-verbaux témoignent éloquemment du brusque abaissement des talents et des caractères. Les anciens académiciens étaient forcés d’apporter sur le bureau de la Commune , aux ap})laudissements d’une tourbe ironique, leurs diplômes et leurs titres, pour être remis à la municipalité et détruits par le feu ; quelques-uns mirent peu d’empressement à remplir cette formalité humiliante, et « le citoyen Robert » s’en acquitta seulement dans la séance du 4 octobre. 11 ignorait qu’il avait été dénoncé la veille au Comité de surveillance révolutionnaire de la Section des Tuileries. Quelques jours plus tard, le 29 octobre (8 brumaire an 11), il était arrêté comme « suspect » et conduit à la maison d’arrêt de Sainte-Pélagie.

On rend David responsable de cette mesure, qui pouvait conduire à la mort le peintre sexagénaire. Madame Vigée-Le Brun Ilétrit l’auteur de V Enlèvement des Sabines pour ses persécutions « exercées lâchement contre un grand nombre d’artistes », notamment contre Robert, « qu’il fit arrêter et traiter dans sa prison avec une sévérité qui allait jusqu’à la barbarie ». La trop ardente royaliste , qui oublie (jue David l’aida à se faire rayer de la liste des émigrés, paraît avoir ici dépassé la mesure de la vraisemblance . L’animosité du conventionnel contre ses anciens confrères n’alla point, ainsi qu’on va le voir, jusqu’à de si odieux raffinements, et l’arrestation même de Robert ne lui paraît point due . L’intéressé nous livre le nom de son délateur, d’originale façon, dans une aquarelle où il a représenté la chambre à coucher de Marat et le sommeil du pamphlétaire, pourvoyeur attentif des geôles nationales; un des papiers meurtriers qui traînent sur la table sordide porte distinctement ces mots : Dénonciation de Robert par Beaudoin . Ce Beaudoin est sans nul doute l’adjoint du Comité de Surveillance révolutionnaire, qui a donné suite, le 3 octobre, à la dénonciation portée contre Robert. Le même personnage a visé, le 18, le mandat d’arrestation avec le commissaire Lacombe et le secrétaire Charvet ; on peut se demander s'il n’est pas le Beaudoin peintre, et peintre ignoré, qui a été reçu à la Commune des Arts le 23 septembre, d’après le procès-

verbal de la séance de ce jour. Dans ce cas, qui eut de nombreux exemples à cette époque, on trouverait mêlé à l’accomplissement du devoir d’un « patriote » la satisfaction des rancunes d’un artiste impuissant contre un maître heureux et honoré.

A Sainte-Pélagie, le régime des détenus était assez doux, et ceux qui disposaient de quelque argent s’y procuraient des commodités de tout genre. On pouvait non seulement faire venir du dehors sa nourriture, mais échapper même, en payant loyer pour une cellule, à la pénible existence de la salle commune. Le poète Roucher, habitant d’Auteuil , que Robert retrouva avec plaisir, mentionne souvent le peintre dans les lettres qu’il adresse à sa fdle Eulalie et qui donnent tous les détails sur la vie et l’état d’esprit des prisonniers. Il faut lire quelques morceaux de la correspondance échangée entre eux, dans laquelle une lettre de Robert révèle tout son caractère. Le poète des Mois écrit à sa fdle, le 16 brumaire, lui demandant de rechercher dans sa bibliothèque un ouvrage, aujourd’hui fort oublié, sur l’Egypte, qu’il suppose intéressant pour son nouveau com- ])agnon :

« Un artiste célèbre dans un art que tu aimes, le citoyen Robert, est ici. Il s’ennuie complètement, car un peintre ne peut ])as travailler partout comme un homme de lettres. 11 faut au premier de l’espace et du jour, deux petites nécessités de la vie dont nous n’avons pas ici notre suffisance. Il veut lire, ne pouvant peindre; et comme son imagination se plaît à vivre à travers les ruines , à travers l’antiquité qu’il a si bien l’art d’animer et déterminer, envoie-lui cette fameuse Egypte, dont la vie passée se retrouve si bien dans Savary. Il faut, ma bonne amie, consoler le génie attristé. Les Goths et les Vandales ne connaissaient pas cette maxime de goût et de philosophie ; mais nous, mais toi (jui as appris à respecter la ileur de l’espèce humaine, fais, |)ar ta promptitude, hommage de ton admiration. Je serais même d’avis ([lie tu ajoutasses un mot de ta main sur un papier adressé à cet honnête et grand artiste. Point d’efl'ort ])oui' cela; laisse-toi aller et tout ira bien. »

Eulalie envoie, le lendemain, le livre demandé et « se laisse aller ».

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