‹ Hubert Robert, 1733-1808Chapitre 6 sur 49 · L’ENTREE DE LA PRISON OU LA MISE EN CAGE · texte numérisé non relu

L’ENTREE DE LA PRISON OU LA MISE EN CAGE

I Captivitas, captivitatis et omnia captivitasj (Ancienne collection du duc de Vallombrosa)

LES DERNIERS VINGT ANS

non sans déclamer un peu : « Vos pinceaux, Monsieur, ont excité souvent ma sentimentale mais ignorante admiration. Combien de fois ai-je envié ce degré de savoir qui m’aurait mise à portée de les apprécier à leur juste valeur ! Un peu de goût, peut-être aussi quelques dispositions pour cet art charmant que vous professez, ont été mes seuls guides... » On doit abréger les développements que la rhétorique du temps, moins sobre que les autres arts, impose aux sentiments même les plus sincères : « Mon papa, continue la jeune fdle, m’a appris hier que vous étiez son compagnon d’infortune ; il faut tenir compte à la destinée du peu de bien qu’elle nous fait, au milieu des maux dont elle nous comble ; je lui sais donc gré de vous avoir donné Sainte-Pélagie pour prison, au lieu de toute autre. En tous lieux, dans tous les temps, le génie s’entend avec le génie ; ils parlent une même langue et, quoique leur caractère soit différent, ils arrivent au même but. Vous me pardonnerez sans doute aisément. Monsieur, l’éloge que je fais ici de mon père, si vous avez une fille. Je joins à cette lettre, faible témoignage du plaisir que j’ai éprouvé en regardant vos ouvrages, les lettres sur l’Egypte de M. Savary, que mon père m’a demandées pour vous. Tandis que votre imagination, accoutumée à réaliser si bien les objets, vous transportera dans ce pays, aujourd’hui le vaste tombeau de tant et tant de merveilles, au pied de ces masses orgueilleuses rivales du temps, de ces pyramides, vieux ossements de l’antiquité, tandis que vous suivrez pas à pas l’auteur de ces aimables et riantes excursions à Rosette et dans les environs du Caire, vous oublierez un moment les verrous et les grilles de Sainte-Pélagie. »

Voici la réponse du peintre, dont on goûtera le ton enjoué, la bonté, la jolie galanterie, avec l’émotion de certains souvenirs ; « 11 n’est pas possible, Mademoiselle, de mettre plus de grâce et d’obligeance dans vos envois et dans vos lettres ; celles que vous adressez à votre cher papa sont si pleines de tendresse et de sensibilité qu’on ne peut les lire ni les entendre sans les baigner de larmes. Qu’il a de grâces à rendre à la destinée qui lui a réservé, pour ce moment-ci, une consolation si précieuse ! J’avais, ainsi que lui, des enfants dont le cœur aurait peut-être ressemblé au vôtre ; mais hélas ! le ciel ne m’a conservé que leur mère, qui a usé dans la douleur l’habitude de les

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avoir à son côté et qui aura le regret éternel de n’avoir pu soigner que leur enfance. Je vais donc, grâce à vos soins obligeants, parcourir encore une fois l’Egypte avec Savary. Si dans ce voyage, et parmi ces débris imposants qui paraissent avoir défié le temps et la nature, je rencontre quelques plantes intéressantes, je regretterai de ne pas vous avoir avec moi pour profiter des connaissances qu’une étude suivie vous a données ; mais j’irai me délasser, dans la cellule de votre papa, des courses aux Pyramides, et c’est avec lui

que, oubliant les verrous de Sainte-Pélagie, je profiterai de ses aimables

entretiens et joindrai l’avantage de m’instruire à la douceur d’y parler de vous et de votre chère maman. Quoique je n’aie pas l’honneur de la connaître, je lui demande la permission qu’un artiste sexagénaire adresse la pureté de ses sentiments aux grâces de votre âge et à la sensibilité de votre cœur. »

Le Voyage en Egypte fit travailler l’imagination de Robert. « S’il pouvait, s’écrie le poète, obtenir ici une petite place où il pût être seul, il

peindrait et ferait encore de belles et grandes choses. » Il dessinait du

moins une composition sur la vie de sainte Pélagie, une autre à la mémoire républicaine du jeune Bara, des têtes de femmes représentant la Patience et l’Espérance, peut-être l’aquarelle vengeresse où il reconstitue sur des récits la chambre de Marat, et ces deux autres où le triste sort des captifs et leur mise en liberté sont symbolisés un peu naïvement par ces cages d’oiseaux qu’on introduit dans une prison et qu’on retire ensuite pour donner le vol aux pauvres bêtes. II devait faire don plus tard â Madame de Tourzel de ces curieux documents, qui leur rappelaient les épreuves communes des « bons Français », terminées tragiquement pour un si grand nombre de leurs compagnons d’infortune.

Ces distractions incomplètes remplissaient mal les longues journées de la prison ; mais il suffisait à Robert de pouvoir causer avec un ami et évoquer avec lui les bonnes heures du passé, pour espérer les voir bien vite revenir. « C’est une excellente trouvaille partout, mais plus encore â Sainte- Pélagie , écrit Roucber, qu’un homme de l’esprit et du talent du citoyen Itobert. Il va semant la conversation de pensées, d’anecdotes, de sentiments qui réveillent, amusent, attachent. 11 me racontait qu’ami intime de

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