LIBERT
LES DERNIERS VINGT ANS
Vernet, ils allaient ensemble deux fois tous les ans en pèlerinage vers la belle nature, dans les jardins de Sceaux et de Saint-Cloud, les deux jours de fête de ces beaux lieux, au milieu de tout Paris qu’ils y voyaient rassemblé, dans les atours les plus aimables de l’élégance. Ils erraient, saluant leurs nombreuses connaissances, mais n’en abordant aucune, observant d’un œil studieux ce tableau mouvant et si varié, ce mélange magnifique de tous
les objets de la nature, parée, embellie et perfectionnée par la société
Voilà ce que Robert me peignait, car il peint toujours. » La belle humeur de l’artiste ne devait pas un instant se démentir ; il donnait du courage à tous, par l’exemple de sa propre tranquillité d’âme, par les récits joyeux, les évocations d’une mémoire intarissable, les anecdotes contées du même ton et avec la même verve qu’en son atelier du Louvre ou dans cette petite maison d’Auteuil, qu’il n’était pourtant pas sûr de revoir.
Dans la nuit du 30 au 31 janvier 1794 , quatre-vingts prisonniers de Sainte-Pélagie furent transférés, en dix charrettes, à Saint-Lazare. Ils y arrivèrent au petit jour, transis par le brouillard, et les cris des passants qui les rencontrèrent ne manquèrent point de leur annoncer la guillotine. Robert, Roucher et Millin l’antiquaire étaient du nombre, et ce dernier raconte que le peintre eut le courage de dessiner tous les détails du triste convoi, en vue d’un tableau qu’il exécuta plus tard. Conduits au troisième étage de leur nouvelle prison , ils s’installèrent dans des cellules ouvrant toutes sur un large corridor , et firent peu à peu connaissance avec les détenus des autres étages.
La « Maison d’arrêt Lazare », comme dit le langage officiel de l’époque, se trouvait abriter les derniers restes de la société brillante qu’avait détruite la Révolution. Les récits assez nombreux qui nous en parlent seraient illustrés avec une exactitude extrême par les dessins et les tableaux que cette vie singulière inspira à Hubert Robert. Il pouvait reprendre ses couleurs, en effet, les pièces ayant de grandes fenêtres, et il multipliait aussi, avec une facilité inépuisable, les aquarelles que tout le monde lui demandait en souvenir, et aussi les assiettes peintes qu’un geôlier vendait au
LES DERNIERS VINGT ANS
tienne dans la pièce fameuse où il décrit si durement l’existence légère ([u’on y menait :
L’un pousse et fait bondir sur les toits, sur les vitres,
Un ballon tout gonflé de vent,
Comme sont les discours des sept cents plats bélîtres Dont Rarère est le plus savant...
Plus heureux que son ami Roucher qui fut, avec Chénier, de la charrette du 7 thermidor, Robert n’entendit point « ébranler de son nom ces longs corridors sombres » et n’eut point à comparaître devant le Tribunal révolutionnaire. Nul doute que Fouquier-Tinville, à ce moment où la guillotine activait sa tâche sanglante, n’eùt découvert cent bonnes raisons pour y envoyer notre peintre. Celui-ci supposait qu’un autre Robert avait été appelé et probablement exécuté à sa place. La révolution thermidorienne le sauva . Son sort fut partagé par un autre peintre , son bon confrère Suvée, qui , la veille de la mort de Chénier, peignait à Saint - Lazare la noble image du poète. Hubert Robert fut rendu, le 17 thermidor, à l’alfection de sa femme, qui se désolait aux Galeries du Louvre, et le ménage, après ces terribles épreuves, retrouva paisiblement l’heureuse vie de la maison d’Auteuil, remplie d’œuvres d’art et de souvenirs.
Robert ne pouvait bouder un régime qui venait de lui causer une satisfaction aussi vive. Il s’empressait d’aller peindre, au jardin des Tuileries, le monument élevé sur le grand bassin, où étaient déposés les restes de Jean-Jacques Rousseau , avec l’inscription : « Ici repose l’homme de la nature et de la vérité. » Il dessinait, aux Petits-Augustins, les principales salles de ce Musée des Monuments français que Lenoir constituait avec les sculptures des églises et les débris de toute sorte de l’ancienne France. En même temps, le peintre préparait, pour le Salon de vendémiaire an IV, un Colisée, un Palais des Empereurs, et d’autres morceaux d’architecture antique, dont la vue mélancolique était faite sans doute pour apaiser les âmes agitées par les violences du temps. Au Salon de l’an V sera présentée une peinture d’une actualité plus vive, un « Projet pour éclairer la Galerie du Musée par la voûte et pour la diviser sans ôter la vue de la prolongation du local ». On recommençait, en effet, â s’intéresser â l’installation du
Muséum, et les autorités républicaines se trouvaient fort aises, après avoir vainement essayé du personnel asservi à David, de faire appel aux lumières de l’ancien « garde du Muséum royal ».
Pour accélérer l’organisation languissante des collections et « prévenir les dégradations auxquelles sont exposés les chefs-d’œuvre qui sont dans les dépôts provisoires », le Comité d’instruction publique de la Convention signe, le 10 germinal an III (mai 1795), un arrêté qui reconstitue le Conservatoire du Muséum national et le compose seulement de cinq membres, dans l’ordre suivant : les citoyens Robert, peintre ; Fragonard, peintre; Vincent, peintre; Pajou, sculpteur; Picault, restaurateur de tableaux. Peu après, l’architecte De Wailly remplace Vincent, et le Conservatoire du Louvre se trouve ainsi aux mains d’artistes « romains » de la même génération, amis de longue date et capables de travailler avec méthode et de bon concert. On sait que leur administration fut féconde et que la création du Musée du Louvre fut l’œuvre de ce groupe intègre et dévoué, qui demeura en fonctions, avec des collaborations diverses, jusqu’à la réorganisation du Consulat. Robert se retira à ce moment, en novembre 1802, avec un demi-traitement de 1,250 francs, ayant eu la satisfaction d’aider à installer les trésors d’art amenés d’Italie, dans cette Grande Galerie dont les projets d’aménagement occu])aient sa j)ensée depuis près de vingt ans , et où il n’avait jamais rêvé de voir réunis tant de chefs-d’œuvre.
Avec le Consulat, la vie normale a reparu en France, et tous les artistes ont salué le rétablissement de la paix à l’intérieur, avec autant d’enthousiasme (pie les premiers jours de la Révolution, qui l’ont troublée. Hubert Robert s’est fort aisément accommodé de la société nouvelle. Il est l’ami de Madame Tallien et de Madame Récamier , de Visconti et de Denon. Il a été présenté à Joséphine, quand elle a voulu décorer ses salons des tableaux du Louvre, et il est resté en relations avec la famille du Premier Consul. Il paraît, du reste, avoir beaucoup travaillé pour les enrichis du régime, si l'on en juge par le nombre et l’importance des décorations qu’on trouve jiorlant les dates de cette é|)0(pie. Elles sont rarement tout à fait heureuses, et le |)inceau s’est alourdi. Quehpies petits tableaux, où
Sh
tcQ
hJ
OJ
rt
CJ
ce
«fl
fl
fl
fl
PU
ce
•.Tl
ta
LES DERNIERS VINGT ANS
il se soigne, gardent cependant ses qualités ; il peindra encore, sur la fin de sa vie, une fantaisie charmante, composée d’une fontaine ronde et de la « Colonnade » de Versailles, traversée par une large avenue, où la gaieté des groupes et la légèreté des feuillages rappelleront ses meilleurs jours.
Vers ce moment , les châteaux gothiques, les abbayes ruinées , dont la Révolution a multiplié sur le sol français les pittoresques débris, apparaissent dans quelques-unes de ses peintures, et l’on ne serait pas embarrassé d’établir à ce sujet des rapprochements dans la littérature poétique et romanesque du temps. L’œuvre d’Hubert Robert vieillissant continue à refléter la mode , à suivre la sensibilité de ses contemporains . La famille de Madame de Genlis lui demande de commémorer le retour de l’émigrée; il fait danser sur une pelouse les enfants vêtus à l’antique, autour d’une statue de l’Espérance, tandis qu’au lointain s’aperçoit la berline du retour, et l’inscription touchante sur le socle ne manque point. Quelle jolie allégorie n’a-t-il pas rêvée pour célébrer la rentrée d’une émigrée plus chère. Madame Vigée-Le Brun, qui revoyait la France en 1802, après douze ans d’absence ! Elle retrouvait son ami Robert, tout à fait blanchi et, à ses heures, un peu grave, comme le montre une étude de Boilly, mais toujours alerte, toujours serviable et aimé de tous ses confrères.
Une anecdote , racontée par le compositeur Reicbardt , au mois de décembre de cette même année, introduit avec agrément dans l’atelier du peintre, où il a pour élève la plus jolie déité du temps : « Le bon paysagiste semble ne pouvoir plus peindre que des morceaux d’architecture ; il en surcharge ses toiles. Mais j’ai trouvé là une perle d’un autre genre. Madame Récamier en personne, s’amusant à crayonner un paysage. Elle a fait disposer à côté de l’atelier, pour son usage particulier, une jolie pièce dont l’ameublement comprend un piano-forte et un élégant lit de repos. Drapée dans son « égyptienne » garnie de fourrures , ses belles boucles négligemment jetées en arrière, sa taille flexible inclinée vers le carton que sa main charmante effleurait, son regard humide allant du dessin à son humble admirateur , Madame Récamier était assurément un joyau exquis dans l’atelier du vieil artiste. » Avec cette scène piquante, le bon Prus-
sien en évoque une autre qui peint excellemment Robert : « Dans une récente soirée chez Madame Vigée-Le Brun, il avait pris part à une « française » avec une légèreté et une désinvolture étonnante pour ses soixantedix ans. Quelques jeunes gens faisaient des façons pour danser; faute d’un cavalier, la « française » ne pouvait s’organiser. Robert se lève vivement, offre la main à la plus jolie femme et s’acquitte de son rôle à charmer. Il n’y a qu’un Français capable d’en faire autant ! »
L’atelier, auquel la belle Juliette faisait si délibérément adjoindre un boudoir à son usage, était celui que Robert possédait au Louvre. Il dut l’abandonner, avec le logement qui s’y trouvait joint, le jour où Napoléon décida que le palais tout entier serait réservé aux services publics et que les habitants privilégies en seraient exclus. Cette mesure, adoucie cependant par des }>ensions convenables, parut dure à de vieux artistes. Les Robert vivaient au Louvre depuis vingt-huit ans, et ne le quittèrent pas sans regret ; la maison d’Auteuil ne leur suffisant point pour l’hiver, ils allèrent habiter, en 180(), au n° 19 de la rue Neuve-du-Luxembourg, dans le voisinage de leur ancien quartier. L’artiste y mourut, le 15 avril 1808, à l’âge de soixantequinze ans, frappé d’un coup d’apoplexie foudroyante, au moment où il s’habillait pour aller, selon son habitude, dîner en ville avec sa femme. Ainsi, écrira Madame Vigée-Le Brun, « le bonheur dont fut accompagnée toute la vie de Robert semble avoir présidé à sa mort ; le bon, le joyeux artiste n’a point ])i‘évu sa fin, n’a point enduré les angoisses de l’agonie ». Il ne fut pas seulement pleuré de ses amis ; toute l’Ecole française et les jeunes peintres eux-mêmes comprirent qu’un véritable maître disparaissait, sans laisser dans son art de successeur digne de lui. Au registre des décès du 1" arrondissement, en marge de l’acte concernant le « conseiller de la ci-devant Académie de Peinture et de Sculpture, membre de l’Administration du Musée impérial », on lit cette désignation : « Robert (Hubert), dit Robert des Ruines, peintre. » Hobert, aux yeux de scs conteni|iorains, fut donc surtout le peintre des ruines. Il est, pour nous, un artiste bien plus varié et un témoin parfois précieux de la vie de son tem])S. Ce que nous ])référons en lui, cependant, c’esl p(Mil-êtrc l’évocation si jiersonnel le qu’il nous donne d’une Italie
nous