IV. - ŒUVRES DE LA MATURITÉ ET DE LA FIN DE LA CARRIÈRE
Adoration des Mages de Monforte de Lemos
On a beaucoup parlé, depuis trois ans, d’un tableau flamand découvert à Monforte de Lemos en Galice. A vrai dire, cette œuvre n’était pas tout à fait inconnue, du moins des Espagnols. Elle fut décrite il y a plus de vingt ans par M. Manuel Margina, dans un volume de la collection Espafia sus Monumentos y artes (i). L’érudit galicien attribuait à Van Orley cette œuvre qui passait alors à Monforte pour un Rubens. Si cette opinion étrange pouvait suffire à des personnages sans culture artistique, elle répugnait à des amateurs sérieux pour qui l’art médiéval n’était pas une lettre morte. « J’en étais arrivé à croire sans l’ombre d’un doute, écrit M. Casai Mendez, que l’œuvre appartenait à Memling. Elle avait la même tonalité générale et le même idéalisme ; il s’en dégageait un suave mysticisme, elle ressemblait étonnamment à V Adoration des Mages de l’hôpital Saint-Jean à Bruges : j’avais acquis la certitude qu’un des modèles avait servi à Memling. Tout cet ensemble de détails m’avait fait supposer que le tableau était de ce grand maître et mon opinion concordait avec celle d’un illustre ami, grande autorité dans la matière » (2).
Sur ces entrefaites, M. Casai Mendez invita Sir Walter Armstrong
(1) Galicia 1888, p. i852-i856.
(2) Les grandes œuvres d' art inédites dans la Revue Le5 Arts anciens de Flandre. T. IV, fasc. IV, p. i56 et suiv.
à venir voir l’œuvre; et, devant les solides raisons émises par ce dernier, il dut convenir que le tableau appartenait bien à van der Goes. Ce sentiment fut partagé par M. G. Hulin à qui M. S. Reinach avait soumis la photographie, et plus tard par M. Leprieur, conservateur du Musée du Louvre.
La découverte de ce chef-d’œuvre suscita les convoitises les plus ardentes, mais ni M. Hulin qui s’était muni de fonds importants, ni M. Leprieur soutenu par les amis du Louvre, ni Sir W. Armstrong ne réussirent à tenir tête au Musée de Berlin qui s’incarnait en la personne d’un émissaire de M. le Directeur Bode. Les enchères restèrent secrètes, car il s’agissait de prévenir la concurrence de richissimes américains et de conserver à l’Europe l’un des monuments les plus importants de l’art médiéval, M. G, Hulin, qui nous tenait obligeamment au courant de cette situation, nous apprit enfin le triomphe de Berlin. La vente fut conclue pour plus d’un million et un sérieux acompte fut versé aux détenteurs. Seulement, au moment de prendre livraison du tableau, l’intermédiaire se heurta aux gendarmes espagnols. Le tableau ne quittera donc pas de si tôt l’Espagne. Restera-t-il à Monforte ou bien ira-t-il à Madrid pour y être l’objet d’une restauration qui s’impose ? Il y a du reste une question de droit à trancher : quel en est le véritable propriétaire ? Ce ne sont plus les jésuites plusieurs fois spoliés, ni les Escolapios, assurent les juristes. Quel droit pourrait faire valoir le duc d’Albe protecteur de l’établissement ou même le magistrat de Monforte ? Le tableau ne se range-t-il pas plutôt dans la catégorie des res niillius ? D’après le droit en vigueur, l’Etat espagnol en serait donc propriétaire. En fin de compte une loi ne viendra-t-elle pas régler, en Espagne la conservation des œuvres d’art, à l’instar de ce qui existe en Italie ? Toujours est-il que la vente a eu lieu dans le courant de l’été de 1910, et le tableau n’a pas quitté le collège de Monforte (i).
(i) Le grand collège où le tableau a été retrouvé fut fondé en i5g3 par la Compagnie de Jésus grâce à la munificence de Don Rodigo de Castro, cardinal archevêque de
ADORATION DES MAGES, — MONFORTE DE DEMOS
Détail.
Aussi bien nous a-t-il été donné de le voir à la fin d’octobre 1911. A vrai dire ce ne fut pas sans prières ni vives instances ; et, en l’absence du recteur, les recommandations dont nous étions muni triomphèrent des hésitations des autres religieux ; l’un d’eux nous amena par les tristes corridors du vieux collège jusqu’à une pièce retirée du rez-de-chaussée , étroite, éclairée à peine par une fenêtre unique placée à deux mètres du sol. Le tableau s’y trouvait dissimulédans un angle obscur qu’assombrissait encore une de ces fortes pluies si fréquentes en Galice. Notre guide enleva le voile qui couvrait le prisonnier de marque : Et, en dépit d’une présentation faite dans le demi-jour d’un cachot, nous ne laissâmes point d’être pris d’admiration, comme l’avaient été ceux qui nous avaient devancé dans leur visite à ce chef-d’œuvre (2).
Ce qui frappe au premier instant, c’est la vue du roi vieillard en robe rouge, adorant à genoux, les mains jointes, le Dieu Enfant tenu par
Séville, qui avait vu le jour à Monforte. (( C’est un monument solennel et froid, dont l’architecte inconnu, quelque disciple de H errera, a voulu faire avec le granit du paj^s un Escurial galicien. — Le tombeau même du cardinal, une sorte de loggia dorique ouverte à gauche du chœur, et dans laquelle est agenouillée une statue de bronze doré, est évidemment copié des mausolées dans lesquels Pompéo Leoni a groupé, à genoux devant le maître-autel de l’église royale, les familles de Charles-Quint et de Philippe IL» E. Bertaux, Revue de l’Art ancien et moderne, p. 27, 1911.
(2) M. Bertaux a défini si exactement l’état dans lequel se trouve le tableau que nous croyons bien faire de reproduire ici ses constatations.
« La magnificence du tableau de Monforte était encore cachée, il y a trois ans, par d’épaisses couches de vernis bitumineux. Un lavage sommaire à l’eau tiède, que le prieur des Escolapios eut l’idée d’essayer, a fait ressortir les couleurs anciennes. Il est vrai que l’opération fait reparaître aussi quelques repeints du XVI P et du XVI IP siècle. Le costume du roi nègre est encore englué du vernis qui a résisté à l’éponge. La robe de la Vierge a été barbouillée d’un bleu noir qui a éteint l’outremer. Au-dessus du vieux Roi, dont le barbouilleur a recouvert les cheveux blancs d’une étoupe grise, les figurines de l’arrière-plan, l’homme barbu et les deux jeunes gens sont à peu près complètement repeints. Cependant, tel qu’il est, le tableau a peut-être moins souffert que V Adoration des bergers, sur laquelle se sont exercés depuis longtemps les restaurateurs florentins. Les couleurs ont assez retrouvé de leur éclat pour composer, comme à l’origine, un accord simple et solennel. » Article cité.
Marie. Pendant qu’il s’absorbe dans sa prière, les deux autres mages sortent de la pénombre : le roi adulte s’incline tout en portant la main à la poitrine; il va plein d’une foi vive, les yeux attachés sur le nouveau-né auquel il destine cette coupe qu’il prend de la main d’un serviteur. Moins expansif le mage d’Ethiopie s’approche lui aussi convaincu et recueilli. Quelle puissance et quel relief dans ces personnages saisis dans la réalité de la vie et transportés dans une scène auguste ! Ici s’affirme encore le double objectif que s’impose l’artiste ; la sincérité de l’observation subordonnée au sentiment religieux. Marie apparaît très digne sans avoir cependant la majesté presque royale de certaines vierges eyckiennes. L’Enfant Jésus est gracieux et très vrai, il possède un charme qui le rend supérieur aux figures similaires conçues par Roger van der Weyden, Memling et Gérard David. Saint Joseph est trop petit, comparativement aux autres figures ; son attitude est même guindée, et sa physionomie apparaît fatiguée sinon un peu endormie. D’habitude, Hugo semble mieux inspiré quand il nous montre le saint patriarche. La scène a de la cohésion et de l’unité, et bien qu’un effet de lumière semble la partager en deux, mais on éprouve l’impression d’un contraste voulu de la part de l’auteur. Ces mages venus des ténèbres de la gentilité arrivent, guidés par une étoile mystérieuse, à la vraie Lumière personnifiée ici par l’Enfant, l’Attendu des nations, dont la grâce illumine toute la composition.
Selon toute vraisemblance le tableau n’est pas arrivé du vivant du bienfaiteur du Collège, D. Rodrigo de Castro, car son testament, qui parle d’un saint François peint par le Greco, ne mentionne pas le triptyque de van der Goes. A vrai dire, un des comtes de Lemos, qui a eu avant le duc d’Albe actuel le patronat du collège, a pu faire don à l’église d’un tableau ancien et encombrant qu’il possédait dans son palais. D’autre part rien ne s’oppose à ce que les Jésuites aient acquis cette œuvre dont l’importance frappe quiconque est tant soit peu sensible