CIRCONCISION
Le Maître de Francfort.
ADORATION DES MAGES Triptyque.
(Galerie impériale, Vienne).
adulte imberbe et un vieillard portant un manteau fourré de martre. Dans le groupe de gauche, le page qui suit le roi d’Ethiopie rappelle un personnage de la suite de David dans la rencontre de ce prince et d’Abigaïl. On remarque aussi derrière ce mage un personnage imberbe, en toque, vu de trois quarts et dont les yeux sont dirigés vers le spectateur. Ce qui donne surtout de l’importance à cette composition, c’est la présence des anges : il y en a deux qui planent au-dessus de la sainte Famille, tandis qu’on en aperçoit six autres qui volent dans la direction de Bethléem. Ce panneau ne peut être qu’une copie, car il contient trop de faiblesses d’exécution pour un artiste capable de concevoir une page aussi considérable. Il serait piquant de savoir s’il reproduit une peinture de van der Goes ou bien une interprétation plus ou moins libre d’une de ses œuvres originales ayant pour point de départ V Adoration des Mages de Monforte. A vrai dire, puisque notre Maître ne se répète jamais, le fait de recourir au renversement d’une composition ne semble-t-il pas déjà comme une répétition, ou du moins comme un allégement très considérable de la tâche entreprise ? ce qui semble répugner à un tempérament de chercheur. Toutefois on pourrait peutêtre nous opposer qu’il y a assez d’éléments nouveaux pour constituer un effort digne de van der Goes.
Dans cette même galerie, le D^ Glück a rapproché de cette page un triptyque attribué en général au Maître de Francfort. Le panneau médian représentant V Adoration des Mages s’apparente manifestement au panneau 648, tant pour les attitudes des personnages que pour le cadre d’architecture. Seulement le maître a donné un tout autre caractère aux diverses physionomies qui pèchent souvent par une vulgarité à peine déguisée. On remarquera que le roi vieillard porte le collier de la Toison d’or et l’on a même tenté de l’identifier avec un personnage historique. Signalons la scène de la Nativité qui se passe dans une des dépendances du vieux château roman : la Vierge adore à genoux l’Enfant Jésus qu’elle a déposé sur le pan de son manteau, et saint Joseph, qui a
abandonné son bâton et ses socques au dehors, s’est réfugié avec son cierge allumé dans une sorte de niche derrière la mangeoire des deux animaux traditionnels ; il gèle bien fort, ainsi qu’en témoignent les chandelles de glace suspendues au bas du toit. Plus haut, sur la tour en ruines, on aperçoit deux pies. Le volet gauche nous montre la scène de la Circoncision qui se passe à la porte d’un sanctuaire gothique au-dessus de laquelle se trouve un cadran solaire.
Au Musée d’Anvers on conserve dans le fonds van Ertborn un autre triptyque de dimensions considérables appartenant aux commencements du maître de Francfort (i) dont la provenance n’est pas connue (2). Le panneau reproduit la scène médiane du triptyque de Vienne avec la plupart de ses particularités; seulement les personnages étant dessinés sur une plus grande échelle, la scène n’a pas pris de développement en hauteur, et par ce fait il n’y avait pas de place pour des groupes d’anges. A gauche, la scène de la Circoncision est conçue dans le même esprit, mais elle comprend plus de personnages.
Si cette Nativité s’écarte de celle du triptyque viennois, en revanche elle nous paraît beaucoup plus proche de Hugo van der Goes. La Vierge est agenouillée, les mains écartées, comme si elle s’entretenait avec le divin Enfant qui tend vers elle le bras droit tandis que deux anges également à genoux l’adorent avec une joie tout admirative. Derrière ce groupe ingénu se tient saint Joseph debout portant la main à son capuchon ; par le type et l’attitude, il évoque la figure similaire du panneau de Bath. Le bœuf reste agenouillé près du saint nourricier et l’âne écoute debout, les oreilles dressées, le « Gloria in excelsis » chanté par deux anges. La scène se complète par une vue de ville.
Apparemment cette composition évoque, par son originalité et son
(1) Hauteur 1^61, largeur ; les volets ont un mètre de largeur ; le panneau de Montforte a i^So de haut sur 2"’47 de large.
(2) Bulletin des Musées royaux des arts décoratifs et industriels. A. J. Wauters, l’Adoration des Mages par Jennin Gossart, à Naworth-Castle.
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Jean Mabuse.
ADORATION DES MAGES
(National Gallery, Londres).
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sentiment religieux, la façon de van der Goes. Il y a lieu de supposer que le tableau de Monforte et l’original du numéro 648 ont dû se trouver dans les Pays-Bas, peut-être à Anvers, et que là le maître de Francfort a dû s’en inspirer. Etant donné les corrélations manifestes qui existent entre le tableau de Monforte et les deux triptyques du maître de Francfort, on peut en inférer que les deux volets manquant à l’œuvre de van der Goes représentaient respectivement la Nativité et la Circoncision. La scène qui nous est connue par le numéro 648 a fait école : elle a sans nul doute inspiré Mabuse qui en a tiré cette superbe Adoration des mages de Naworth Castle qui a passé, depuis deux ans environ, à la National Gallery.
L’imagination du maître wallon sut encore augmenter les splendeurs du cortège royal et îl anima la scène en amenant sous la voûte céleste un plus grand nombre d’anges gracieux qui adorent en silence le Nouveau-Né ou qui font retentir l’air de leurs chants d’allégresse. Il ne serait pas malaisé de découvrir d’autres interprétations parmi les productions écloses dans nos anciennes contrées ; car des rapprochements qui ont été faits il résulte que les artistes flamands étaient plus disposés à travailler d’après un modèle connu qu’à concevoir du nouveau. Aussi devaient-ils apprécier hautement des thèmes qui facilitaient leur tâche ; de là, ces Adorations de bergers et ces Epiphanies dans les ruines du vieux palais de David où un œil observateur rencontre l’un ou l’autre détail qui le ramène à van der Goes : telle est Y Adoration des Mages du faux Blés au Musée de Munich traitée dans une note pimpante et animée, pour ne pas parler de sujets similaires d’un sentiment plus tranquille.
Panneaux d’Holyrood
On conserve au château d’Holyrood, près d’Edimbourg, encore tout plein du souvenir de Marie Stuart, deux panneaux peints sur les deux faces qui offrent, pour l’histoire de l’Ecosse comme pour l’art flamand,
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un intérêt considérable. Les personnages sont environ de deux tiers grandeur nature (i). Chaque panneau mesure 2'^i6 de haut sur i"^i5 de large.
Volet droit extérieur : la sainte Trinité. Le Père Eternel y figure non pas comme l’Ancien des jours sous les traits d’un vieillard, mais comme un homme dans toute la force de l’âge et en quelque sorte comme le frère du Christ Rédempteur. C’était là, du reste, une conception propre à maints artistes de l’époque, entre autres à un certain maître brabançon, auteur de nombreux cartons de tapisseries contemporaines de Quentin Metzys dont le Combat des Vices et des Vertus est l’œuvre la plus caractéristique. Le Père Éternel est assis sur un trône en bois doré, enrichi de colonnettes et de pommeaux de cristal. Sa tête, dépourvue de la tiare traditionnelle, se détache sombre sur un vaste nimbe doré. Il soutient sur ses genoux le corps inanimé de son Fils dont l’éclat livide tranche sur sa robe et sur son manteau aux rouges profonds. Le Christ tient la main à la plaie du côté et les traits de sa face reflètent encore une indicible souffrance, comme si la vie n’avait pas entièrement abandonné ce corps, objet du martyre le plus affreux. Elle est intense aussi la douleur qui voile le visage du Père : son regard se perd dans l’infini, et la commissure imparfaite des lèvres trahit des sanglots qu’il a peine à contenir. Des nuages d’un
(i) Dans un inventaire du mois d’octobre 1624 on lit à propos des portraits « King James III of Scotland -with his queene, donne by Joan Vanek », — le roi Jacques III avec sa reine fait par Jean Van Eyck. Les panneaux figurèrent en 1889 à la Stuart-Exhibition Karl Woermann. Kunst iind N aturskizzen 1880, T. II, p. 864, vraisemblablement un Hugo van der Goes. W. von Seidlitz en donne une description circonstanciée dans le Répertorium, T. XII, pp. SSq-Sqo. Walter Armstrong et M. W. Bode les considèrent comme d’excellentes et indubitables productions de Hugo van der Goes et très proches du retable des Portinari. D’après W. Burger, Trésor d'art en Angleterre (Exposition de Manchester en 1857), i865, p. 166, peut-être aussi une œuvre de Jean Gossaert, dit Mabuse, qui aux environs de 1490, au dire de Carel van Mander, séjourna en Angleterre. D’après von Wurzbach ces peintures procéderaient du maître de Moulins. — Cfr. J. Weale. Burlington Magazine, 1906.
CIRCONCISION (Volet).
NATIVITÉ (Volet).
Le Maître de Francfort.
ADORATION DES MAGES (Partie médiane du triptyque).
(Musée d’Anvers).
bleu foncé tirant sur le vert pour passer presque au noir encadrent ce groupe d’un effet à la fois tragique et grandiose ; le réalisme transformé par un sentiment de foi intense atteint ici au pathétique le plus élevé. Le corps du Sauveur est rendu avec une grande précision de dessin et un modelé d’un puissant relief. Les extrémités sont particulièrement soignées. A tout prendre, l’anatomie du Christ a plus de caractère que dans la Pietà du diptyque de la galerie impériale de Vienne, quoique dans ce dernier cas elle semble plus dégagée de toute tradition d’école. Le maître paraît s’être inspiré directement du panneau représentant la Sainte Trinité de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg (n° 447) que M. von Tschudi a restitué au maître de Flémalle (i).
Volet gauche extérieur. — Edouard Bonde ou Bonckil, prévôt du collège de la Trinité de 1462 à 1496, est représenté à genoux, les mains jointes, l’aumusse sur le bras gauche, assisté non d’un saint patron ou protecteur, mais de deux anges, dont l’un remplit le rôle d’organiste et l’autre celui de souffleur. Le premier, jeune homme imberbe, élancé, à la physionomie noble et hère, est vêtu d’une robe blanche et a des ailes agrémentées de plumes vertes ; sa main nerveuse de virtuose posée sur le clavier de l’orgue paraît impatiente de tirer des sons de l’instrument, tandis qu’il laisse errer sur le spectateur un regard sympathique (2). On remarquera les armoiries du prélat fixées sur l’escabelle de
(1) Seulement le Père Eternel y est représenté le front ceint d’une couronne et le groupe s’abrite sous un dais. Cf. Jahrhiich d. Konigl. preussisch. Kimstsammlungm, XIX, Heft I und II.
(2) Il s’agit sans doute, comme le fait remarquer M. J. Weale, de l’orgue flamand à l’achat duquel Jacques III, en 1466-67, avait contribué pour la somme de 10 livres. The Burlington Magazine. Septembre 1906, p. 418. — Il serait intéressant de comparer ce meuble avec celui représenté dans le polyptyque des frères Van Eyck. — Signalons la remarque curieuse de l’auteur anglais Laing : « Les deux anges ne sont pas d’une beauté idéale, ce sont peut-être les portraits des deux sœurs du roi, Marie Lady Hamilton, et Marguerite, lorsqu’elle n’était pas encore mariée. » Catalogue of an exhibition of old Masters in aid of the national art. Collections fond : Crafton Galleries içii edited by Roger E, Fry and Maurice W . Prochwell, pp. 1 20-122.
l’ange : d’azur au chevron d’argent accompagné de trois boucles (ou fibules) d’or, le compagnon du céleste virtuose, à la mine ingénue, pousse la tête de derrière l’instrument pour voir s’il doit mettre les soufflets en mouvement. Ils attendent l’un et l’autre que le prévôt daigne entonner l’hymne des vêpres du samedi, dont on lit les premiers mots avec la notation musicale sur l’antiphonaire posé sur l’orgue :
O lux beat a trinitas Et principalis imitas lani sol recedit igneus Infunde lumen cordibus (i).
La physionomie du prévôt revit dans la plus fidèle des images : ferme, calme, intelligente, écrite d’une main sûre et s’affirmant sous des dehors très chauds et très vivants. Les muscles de la face se dilatent, le sang circule sous un épiderme hâlé. Le regard est plein d’assurance, les paupières inférieures sont fines et légèrement violacées; le prélat a des mains courtes et noueuses pour lesquelles Hugo avait une prédilection un peu trop marquée. Contraste cherché ou involontaire, il y a une opposition surprenante entre ce personnage robuste au teint coloré et les deux anges au teint blanc modelé dans un ton grisâtre. Ce panneau est d’une conception originale et de grande allure ; mais on n’en comprend bien toute l’importance que s’il est complété par l’autre panneau qui représente la sainte Trinité.
Le prévôt avait un frère du nom d’Alexandre établi à Bruges et qui
(i) Les trois premiers vers représentent une variante de l’hymne :
Jam sol yecedit igneus Tu lux perrenis Unitas Nostris beala Trinitas Infunde lumen cordibus.
Hymne des vêpres du samedi transcrite d’après le Breviarum Romamm Anvers, Plantin. Chevalier. Répertoire. gSSo.
i SAINTE TRINITÉ
' (Holyrood, Edimbourg).