‹ Hugo van der GoesChapitre 2 sur 39 · I. - NOTICE BIOGRAPHIQUE · texte numérisé non relu

I. - NOTICE BIOGRAPHIQUE

Les historiens de l’art ne sont pas d’accord sur le lieu de naissance de Hugo van der Goes. Dans sa couronne margaritique, Jean Le Maire le célèbre en ces termes :

« Hughes de Gand qm tant eut les tretz netz ».

Van Waernewyck le qualifie de maître Hughes de Leide en Hollande appelé van der Goes parce qu’il habita longtemps à Ter Goes en Zélande. Vasari et Guichardin le font naître à Anvers; van Mander et Sanderus le comptent au nombre des peintres brugeois. Aucune de ces dernières assertions ne semble fondée. On peut leur opposer en effet un passage des comptes de la ville de Louvain de 1480 où il est fait mention d’un peintre célèbre, natif de Gand, habitant Rouge-Cloître à cette époque (i), qui était venu expertiser dans cette ville des oeuvres délaissées par Thiéry Bouts. Ce renseignement, rapproché du témoignage du moine Ofhuys de Rouge-Cloître dont nous parlerons plus loin, établit clairement qu’il s’agit de van der Goes.

Les divergences d’opinions relatives à l’origine de notre peintre s’expliquent par cette circonstance qu’il y avait des van der Goes dans tous les Pays-Bas ; il y en avait à Diest, à Delft, à Bruxelles et surtout à Anvers où un imprimeur nommé Mathias van der Goes fut reçu dans

(i) « Daer voer hem ende synen kinderen vergouwen ende betaelt heeft, ter estumacien ende scattingen van eenen der notabelsten scildere die men hinnen den lande hier omirent wiste te vindene, die ghehoren es van der stad van Ghendt, ende nu wonechtig es in den Roode-Clooster in Zuenien, de somme van guldens vorscreve.» Schayes, Documents inédits. Bulletin de l’Académie de Belgique, 1861, t. XIII, p. SqS.

la Gilde Saint Luc, en 1487. On connaît aussi des familles nobles ou alliées de ce nom : l’une d’elles portait de sable au puits d’or ; une autre de sable à trois têtes de bouc d’argent encornées et bordées d’or. On possède de la première un croquis généalogique qui remonte à Pierre van der Goes, mari d’Alexandrine Balbini, et qui se termine à la quatrième ou cinquième génération vers l’an 1700 ; mais il n’est pas possible de rattacher ce lignage soit au peintre Hugues, soit à l’imprimeur Mathias (i).

D’après M. Victor van der Haeghen, pour qui l’onomastique gantoise n’a guère de secret, le nom Goes ne se rencontre qu’une fois avant Hugo dans la corporation des peintres (2). C’est assez dire qu’il faut désormais renoncer à cette assertion imprimée dans maints ouvrages, à savoir que Hugo était le fils de Liévin de Goes et petit-fils d’un Hugues van der Goes reçu dans la corporation des peintres en i3g5. Ces renseignements ne sont dus qu’à une supercherie qui a été dévoilée par M. van der Haeghen (3). 11 y a de longues années que A. Wauters faisait déjà ses réserves sur la valeur de ces mêmes données. « La biographie de H. van der Goes, écrivit-il, est une preuve de plus des erreurs et des omissions nombreuses de ce document où figurent une foule d’illustres inconnus, et où, d’autre part, on ne fait pas mention de plusieurs artistes gantois dont l’existence est certaine » (4),

Dans les comptes manuscrits de la ville de Gand il est fait mention d’un peintre gantois du nom de Corneille van der Goux ou

(1) Biog. Nationale, cfr. van der Goes. Art. de A. Wauters.

(2) « 1461-1462. Yde van Bulleghem, veuve de Pieter Goes, s’engage à restituer la somme payée par la caution lors de l’achat de la franchise par son mari. Acte du 20 août 1461 (Ibid. Registre scabinal, fol. 53 v°). » — M. van der Haeghen ajoute en note : Nous n’avons pas retrouvé l’acte d’admission de Pieter Goes, personnage cité comme peintre dans un acte du 7 août 1460. Registre scabinal 1459-1460, fol. 118 v°. — Mémoire sur des documents Jaux relatifs aux anciens sculpteurs et graveurs flamands. Extr. du t. LVIII, les mémoires couronnés de l’Académie Royale de Belgique, 1899, p. 56.

(3) Ouvr. déjà cité pp. 25, 80, 82, 148.

(4) Biog. Nat. déjà citée.

van der Goes. On y rencontre ces deux manières d’orthographier. Cet artiste joua un rôle très en vue ; de 1496 à 1498 il peignit pour la chapelle échevinale de la Keure un grand tableau représentant le Jugement dernier, il toucha de ce chef 480 livres parisis et il fallut vingt aunes de taffetas pour confectionner le rideau qui devait préserver cette œuvre de l’air et de la poussière. En 1496-97, il fut chargé des peintures décoratives à l’occasion de la joyeuse entrée de Philippe le Beau et de Jeanne de Castille. Rappelons aussi qu’il peignit en 1493-94 un Christ en croix exécuté d’après un dessin qu’il avait fourni à l’imagier Jean de Crop. On ignore quels liens de parenté pouvaient exister entre Hugo et Corneille van der Goes ; mais il est assez naturel d’y voir deux membres d’une même famille. Aucune des productions de Corneille ne nous est parvenue et l’on n’a pas tenté, que nous sachions, de lui restituer l’une ou l’autre œuvre restée anonyme (i).

Hugo avait un frère utérin qui le devança à Rouge-Cloître près d’Auderghem, dans la forêt de Soignes, où il fut reçu en qualité d’oblat.

Carel van Mander considère Hugo comme un élève de Jean van Eyck, «qui aurait reçu, s’il y avait tenu, de nombreux jeunes gens avides d’arriver aux richesses et aux honneurs. Il en est un pourtant du nom de Hugo van der Goes qui, étant doué d’une grande intelligence, devint peintre hors ligne. Son maître lui enseigna la pratique de la peinture à l’huile. Les travaux de Hugues ont vu le jour vers 1480 (2). Apparem-

ment, l’historiographe des peintres flamands était loin d’être bien informé en ce qui concerne Hugo van der Goes, car il indique comme période de productivité précisément celle où il fut terrassé par la maladie qui devait l’emporter. Nous ne possédons en réalité aucune donnée sur la jeunesse du maître; en revanche, les renseignements ne manquent pas pour la partie la plus notable de sa carrière. Nous savons que Hugo

(1) Edm. de Busscher, Recherches sur les peintres gantois des XIV^ et XV‘ siècles, pp. 114-115.

(2) M. Hymans, Le livre des peintres de Carel van Mander, t. I, p. 5i.

louait à Gand une maison appartenant à la famille van der Sikkel, dont l’hôtel est encore de nos jours l’un des monuments les plus pittoresques de la cité flamande. Cette famille van der Sikkel, ou de la Faucille, passait pour l’une des plus opulentes de la ville. Son chef, Nicolas van der Sikkel, seigneur de Nazareth, avait fait orner somptueusement l’église de cette localité. Le peintre Josse van Wassenhove, identifié définitivement avec Juste de Gand, reçut de sa part la somme de 20 escalins de gros, par l’intermédiaire de Hugo van der Goes, avant son départ pour Rome. Ce dernier en avait fait l’avance, ainsi que cela résulte d’un compte que rend à sa mère Philippe van der Sikkel après la mort de son père Nicolas, décédé le i5 février 1474 (i).

Hugo van der Goes était d’ailleurs un peu l’obligé de Josse van Wassenhove, car quelques années plus tôt celui-ci avait été son répondant lorsque Hugo fut admis à la franchise du métier par acte du 5 mai 1467, dont nous donnons le texte et la traduction dans les documents justificatifs. On y remarque cette particularité intéressante, au sujet du luxe qui régnait dans les corporations, que le nouveau maître donne, outre la somme d’argent fixée, un plat d’argent à bords dorés avec les armes de la corporation ; ce cadeau était de style ou obligatoire. L’autre répondant de Hugo fut Daniel de Lovendeghem dont aucune production n’a été mentionnée jusqu’à présent.

Hugo avait dû passer par cette coûteuse formalité parce qu’il n’était pas fils de maître. Il devait en outre jouir du droit de bourgeoisie, Poorter zijn, ce qui impliquait plus d’une année révolue de séjour dans la ville de Gand. Dans ces conditions, il resterait à découvrir son extrait

(i) Item up de Betalinghe van den jare LXXV draghende II lib. X. S. gr. afgherekent Hughen den scildre XX sch. gr. de welke de vrauwe moeder hem tochter ende sculdich was van houden resten mids dat de selve Hughe die XX sch. gr. voor haer verleyde ende betaelde doe Joes van Wassenhove te Rome waert trac, alzo dat vrau moedren wel kenlic es (cité par M. Victor van der Haeghen dans la petite Revue illustrée de r art et de l'archéologie en Flandre, 2^ année. 1901, p. no).

Attribué à Hugo van der Goes. Hugo van der Goes.

Vierge de l’ancienne collection Hainauer. VIERGE AVEC L’ENFANT

(Musée Staedel, Francfort s/M.)

d’acte de naissance pour établir d’une façon péremptoire que l’artiste flamand n’est pas venu du dehors.

Hugo van der Goes fut donc maître en 1467; et, si l’on tient compte qu’il est mort en 1482 après deux ans d’inaction causée par la maladie, on constate que la plus notable partie de sa carrière artistique ne comprend que treize ans. Si on admet que son apprentissage était terminé à a5 ou à 3o ans, on aboutit à lui donner quarante ou quarantecinq ans d’existence et à placer sa naissance entre les années 1437 et 1442. Dans un article de la Staryé Gody de igo8, M. Max Friedlânder proposait même l’année 1440. Quelle que soit la date qu’on adopte, elle exclut toute possibilité d’apprentissage chez Jean van Eyck, décédé en 1441.

Resterait l’hypothèse qui ferait venir du dehors Hugo déjà tout formé. Il n’aurait acquis alors la franchise qu’après avoir accompli le séjour obligatoire d’un an pour être poorter (bourgeois) et être agréé dans la corporation des peintres. Cette opinion ne manquerait pas de sourire à ceux qui veulent voir dans van der Goes (i) un hollandais, et elle a trouvé, en ces récentes années, un partisan décidé en la personne de M. K. Voll. Le critique allemand se base même sur cette origine pour expliquer les tendances qu’il découvre dans cet artiste tant pour le caractère des figures et le paysage que pour les effets de clair obscur. Cette conjecture ne nous paraît rien moins que fondée ; et, pour notre part, jusqu’à preuve du contraire, nous continuerons à considérer Hugo comme étant né à Gand. On pourrait concilier ce fait avec l’origine étrangère de son père. Peut-être celui-ci était-il de la même ville que Josse Van Wassenhove, Et cette circonstance expli-

(i) Die Alt-Niederlândische Malerei van Jan Van Eyck bis Metnling, p. 3og. « Karl van Mander, dit-il, en fait un élève de Jean van Eyck. Cette hypothèse est invraisemblable, parce que Hugo était pourtant bien né hollandais, et il y a tant de hollandais dans son art que nous pouvons à peine penser à lui sans connexion avec la peinture de sa patrie spéciale, n

querait tout naturellement que cet artiste a été le répondant de Hugo lors de l’obtention de la maîtrise. Même fondée, cette hypothèse ne nous mettrait pas encore sur la voie de l’origine, puisqu’on ignore l’époque et le lieu de naissance de Josse Van Wassenhove ; on sait toutefois qu’il a été inscrit dans la corporation de S* Luc à Anvers en 1464. Et rien ne s’oppose à ce qu’il soit né dans une ville de l’ancien Brabant, peut-être à Anvers, et qui sait si les parents de notre maître n’étaient pas ses concitoyens. L’on comprendrait dès lors, d’une certaine façon, la dénomination d’Hugo d’Anversa employée par Vasari.

Les archives de Gand et de Lille nous ont conservé certaines mentions très précises concernant les travaux que Hugo van der Goes exécuta à Gand et à Bruges. La première remonte à l’année 1467-1468 ; Hugo reçoit six livres pour l’exécution d’un « tableau », fait à l’occasion d’un pardon octroyé par le pape. Le laconisme du compte est un peu décevant, mais le chiffre même du salaire autorise à croire que c’était un travail d’une certaine importance contenant des figures, en d’autres termes, un sujet sacré en rapport avec le caractère même du pardon. Selon toute vraisemblance, cette peinture était exécutée au procédé de la détrempe, comme c’était forcément le cas pour des travaux de circonstance.

Sur ces entrefaites, Hugo fut appelé à Bruges pour prendre part, avec plusieurs de ses confrères gantois, aux préparatifs des fêtes qui allaient se donner à l’occasion du mariage du duc Charles avec Marguerite d’York. Daniel de Rycke reçut par journée de travail XX sols pour son salaire et III sols pour sa dépense de bouche, soit en tout XXIII sols; son travail dura 8 jours. Il avait trois aides : le varlet Georges reçut VIH sols, Jean van Dist VI sols, et Haquinet II I sols. Quant à van der Goes, il lui fut octroyé XI II sols par jour, tandis que les autres peintres et sculpteurs venus de Gand avec lui ne touchèrent que de X à XII sols au maximum (i). La disproportion

(i) DE Laborde, Les Ducs de Bourgogne. Les Preuves, t. Il, p. 337.

entre le salaire de Daniel de Rycke et celui de Hugo van der Goes frappe à première vue; mais on ne doit pas oublier que ce dernier venait à peine d’acheter la franchise, tandis que Daniel de Rycke occupait déjà depuis plusieurs années une situation en vue dans la gilde des peintres. D’autre part, Hugo n’avait pas encore eu l’occasion de s’affirmer par un travail important. A Bruges son habileté dut faire sensation, car, de retour à Gand, il se vit gratifié des commandes les plus importantes lors des fêtes qui marquèrent, en 1468, la joyeuse entrée de Marguerite d’York, la nouvelle comtesse de Flandre. Daniel de Rycke toucha pour lui et ses compagnons peintres VI livres pour décorer la Walpoorte et la Torrepoorte, tandis que Hugo et ses aides touchèrent XI II livres, soit plus du double, pour l’exécution de peintures sur des toiles tendues le long des rues et qui étaient décorées de figures (i).

Pendant les années 1468-1469 à 1472-1473, Hugo exécuta un certain nombre de peintures avec les armes de notre saint Père le Pape {van onsen heleghen vader den P ans) pour la proclamation des indulgences (2). Ces peintures de grand ou de petit format se plaçaient aux portes de la ville et dans les églises ; c’est ainsi qu’il est fait mention entre autres de six pièces destinées à l’église Saint-Jean, qui depuis le XVI® siècle a reçu le vocable de Saint-Bavon. Ces écus aux armes pontificales figuraient non seulement aux portes des églises, mais aussi à l’intérieur des sanctuaires, non loin de l’autel, aux endroits où l’on administrait le sacrement de la Pénitence, comme on en voit un exemple intéressant dans une miniature des Heures d’Albert de Brandebourg exécutées à Bruges ou à Gand : un prêtre est représenté au moment où il met la

(1) The Hours of Albert of Brandebourg some account oj a manuscript Book of hours formerly in the possession of Albert of Brandebourg and executed by the artist of the Grimani Breviary i5 14-23 compiled by E. S. Ellis, notice by W. H. James Weale. London, Ellis & White.

(2) On trouvera aux pièces justificatives, à la fin de cet ouvrage, le détail des diverses commandes qui furent faites à van der Goes par le magistrat de Gand.

main sur la tête d’un pénitent agenouillé à ses pieds; près du confesseur se trouve une grande baguette telle que les pénitenciers de Saint-Pierre à Rome emploient encore de nos jours ; et, au-dessus du siège, est fixé sur la paroi un placard en papier blanc chargé des armes d’Adrien VI qui ne régna que vingt mois, de i522 à i523. L’écu se présente sur deux clefs placées en sautoir et il est sommé d’une tiare. La forme même de l’écu, dessiné en manière de targe italienne, pourrait faire croire que le modèle était envoyé de Rome pour être reproduit. Citons une scène analogue à celle des Heures d’Albert de Brandebourg représentée dans une enluminure d’un manuscrit ganto-brugeois exécuté vers 1492 (Ms. 25698 du British Muséum). Ici les armes du Pape sont simplement indiquées par deux clefs posées en sautoir et timbrées d’une tiare (i). Il y a tout lieu de croire que ces motifs héraldiques n’étaient pas inférieurs à ceux que l’exposition de la Toison d’or a mis tout particulièrement en évidence.

Est-il surprenant de voir tant de style et de belle tenue dans ces éléments d’un caractère quasi officiel, si l’on songe que des artistes de génie ne dédaignaient point à l’occasion d’y mettre eux-mêmes la main ou d’en diriger l’exécution ? A l’instar des van Eyck et de Roger van der Weyden, Hugo n’hésitait pas à accepter des tâches d’ordre secondaire. De nos jours, ces motifs de décor souvent provisoires ne sont plus, de la part des ordonnateurs de fêtes, l’objet d’une pareille sollicitude, et cela au grand détriment de l’art et du goût public.

En 1471-1472 Hugo exécuta, à l’occasion d’une joyeuse entrée du comte de Flandre Charles le Téméraire, des travaux décoratifs sur lesquels nous sommes tout particulièrement renseignés :

« Item payé à Hugues van der Goes, peintre, de l’ouvrage de peinture fait par lui, à savoir d’un grand morceau avec blason de notre très redouté seigneur et prince prénommé, les blasons de ses pays,

(i) Voir une reproduction dans l’ouvrage de M. J. A. Herbert, Illuminated manuscripts.

ADORATION DES MAGES

^Collection Liechtenstein, Vienne).

tenu chacun par un animal, semé dans le champ des fusils (briquets) et des marguerites. Sur la Porte de la Tour un grand morceau avec une pucelle tenant d’une main le blason de notre redouté seigneur et de l’autre main le blason de notre gracieuse souveraine et princesse, placé devant la Porte de la Tour; fait dans la rue du Bourg, entre l’auberge nommée le Dragon et V Homme Sauvage, et un autre tableau, le tout confectionné pour la prédite joyeuse entrée de notre redouté seigneur prénommé d’après la déclaration de la cédule. » XI livres de gros.

Il est loisible de se faire une idée de ce genre de peinture en examinant l’étendard du XV« siècle, au Musée archéologique de Gand, qui fut découvert le 4 juillet 1814 sous des paperasses et des registres, au greffe de la Trésorerie de l’Hôtel de cette ville.

Il représente la Pucelle de Gand sous les traits d’une jeune fille de qualité qui se voit, sans la moindre terreur, abordée par un lion d’aspect très héraldique. Cette composition d’une grande sobriété, qui s’enlève sur un fond très sombre, se distingue par un style vraiment remarquable. La figure de la « Maect » rappelle assez bien le type des femmes à grand front si familier à notre artiste, et son costume évoque le souvenir de Marie Portinari qui fut peinte vers 1475. C’est d’autant moins surprenant que l’étendard fut exécuté en 1482 par une contemporaine, Agnès Van den Bossche, qui était encore toute pénétrée de la manière d’Hugo. Cet étendard en toile, peint à l’huile et en partie doré, de de long sur 1^04 de hauteur, était décoré d’une frange de

soie verte et il était pourvu d’une hampe en sapin avec talon en plomb.

En 1473-1474, les restes mortels de Philippe le Bon purent être transportés de Bruges à Gand avant d’être amenés à la Chartreuse de Dijon. A cette occasion, un service solennel fut célébré à l’église Sainte- Pharaïlde qui se trouvait non loin du château des Comtes. Le chanoine Jacques van Zeverne toucha XX escalins du chef des draperies et de la cire employées en cette circonstance. De son côté, Hugo reçut III

livres V escalins de gros pour trente écussons et un blason aux armes du duc Philippe qui furent placés pendant la cérémonie funèbre.

Parmi les personnages qui accompagnaient Charles le Téméraire à Bruges en 1468, lors de son mariage avec Marguerite d’York, se pressaient des nobles, des bourgeois et des marchands qui appartenaient aux divers corps de métiers. On remarquait surtout Thomas Portinari, agent des Médicis à Bruges, qui, revêtu du costume de conseiller du duc, chevauchait dans le cortège à la tête de la nation des Florentins.

« Les serviteurs et facteurs des Médicis, dit Comines (i), ont eu tant de crédit, soubs couleur de ce nom de Médicis, que ce serait merveille à croire, à ce que j’en ay vu en Flandres et en Angleterre... J’en ay vu un, nommé et appelé Thomas Portunay, estre pleige entre ledit Roy Edouard et le Duc Charles de Bourgogne, pour cinquante mille escus, et une autre fois, en un lieu, pour quatre vingt mille. »

Ce personnage était le descendant direct de ce Folco Portinari qui fonda l’hospice santa Maria Nuova de Florence en 1285 et dont la fille, la belle et noble Béatrice, a été immortalisée par les vers de Dante Alighieri. Nous le voyons figurer dans le triptyque de santa Maria Nuova à Florence, qui, au témoignage de Vasari, était l’œuvre de van der Goes.

Il semblerait qu’à partir des travaux exécutés à Bruges la carrière du maitre fût définitivement assurée : les commandes viennent le trouver et il occupe une situation en vue dans la ville de Gand. Il parait, dans le registre scabinal, comme juré ghezworene gezelle du doyen le 19 janvier 1468 (vieux style) (2). Il est cité dans le même registre comme doyen de la corporation, en 1473-74 (3), 1474-75 (4) et en 1475-76 (5). Puis subitement il disparait et on le retrouve à Rouge-

(1) Mémoires de Ph. De Comines, liv. VII, chap. V, édit. Buchon, 1842, p. 198.

(2) Voir van der Haegen, ouvrage cité, p. 46.

(3) Ihid., fol. 126 et 128.

(4) Ibid,, fol. 10, 87 v° et i32 v°.

(5) Ibid., 35 v°, 18 août 1475.

Cloître sous le froc d’un frère convers. Mais la renommée sut bien l’y découvrir, ainsi que nous l’apprend le témoignage du moine Ofhuys que nous reproduisons plus loin.

Hugo fut même appelé à Louvain, comme le fait a déjà été mentionné au début de la présente notice, pour donner son avis au sujet de paiement d’œuvres commandées par le magistrat et que Thiéry Bouts n’avait pas eu le temps de terminer (i).

« Item, maître Dierick Baudts, peintre, était convenu avec la ville de peindre 4 pièces (stucken) d’un grand panneau qui servirait à être mis dans une salle ou chambre de peintures et de portraits (een sael oft camere van porteraturen ende scilderien) et encore d’un petit tableau avec ses volets du Jugement dernier, où le Jugement est à l’intérieur et qui pend dans la chambre du conseil. Pour cela, en cas d’achèvement, le susdit maître Dierick aurait reçu de la ville la somme de 5oo couronnes ; mais les choses ne s’étant pas succédées de la sorte, car il est mort entretemps, de manière qu’il n’a pu achever les mêmes (tableaux). Du premier grand tableau, un morceau seulement était achevé; le second était presque achevé, et ce petit morceau du Jugement (qui pend dans-la chambre du conseil) était achevé. Pour cela, il a été payé à ses enfants, à l’estimation et évaluation d’un des plus notables peintres qui fut à trouver dans le pays environnant, et qui est né à Gand et, maintenant, habite Rouge- Cloître, dans la forêt de Soignes, la somme de guldens ci-après : iij'^ vj gui, XXXVj pl. » « Pour honorer l’artiste et lui témoigner sa reconnaissance, le magistrat lui envoya un pot de vin du Rhin, à l’auberge de l’Ange, où il était descendu. L’usage de libéralités de ce genre était dans les coutumes du temps. » Artistes, grands seigneurs, puissants monarques étaient fort aises d’agréer ces gracieusetés. L’auteur que nous suivons rappelle entre autres faits que

(i) Voir p. 80. A. Goffin, Thiéry Bouts, d’après les comptes de la ville pour 1479- 1480, et les Annales et antiquités de Louvain.

« le Dauphin Louis, le futur Louis XI, lors d’un pèlerinage à l’église Saint-Pierre qu’il accomplit en 1460, se vit présenter de la part de la ville un don de 16 mesures de vin de Rhin ».

Hugo passa les dernières années de son existence à Rouge-Cloître; et nous ne saurions mieux faire que de transcrire d’après M. A. Wauters les pages que lui consacra son confrère Ofhuys.

« En l’an du Seigneur 1482 mourut le frère convers Hugues, qui » avait fait ici profession. Il était si célèbre dans l’art de la peinture » qu’en deçà des monts (ou des Alpes), comme on disait, on ne trouvait » en ce temps-là personne qui fût son égal. Nous avons été novices » ensemble, lui et moi qui écris ces choses. Lorsqu’il prit l’habit et pendant » son noviciat, parce qu’il avait été bon plutôt que puissant parmi les » séculiers, le père prieur Thomas lui permit mainte consolation mon- » daine, de nature à le ramener aux pompes du siècle plutôt qu’à le » conduire à l’humilité et à la pénitence. Cela plaisait très peu à quel- » ques-uns : w On ne doit pas, disaient-ils, exalter les novices, mais les » humilier ». Et comme Hugues excellait à peindre le portrait, des grands et » d'axdres, même le très illustre archiduc Maximilien, se plaisaient à le visiter, » car ils désiraient ardemment voir ses peintures. Pour recevoir les étrangers » qui lui venaient dans ce but, le père prieur Thomas autorisa » Hugues à monter à la chambre des hôtes et à y banqueter avec eux.

» Quelques années après sa profession, au bout de cinq à six ans, » notre frère convers, si j’ai bonne mémoire, se rendit à Cologne, accom- » pagné de son frère utérin Nicolas, qui était entré comme oblat à » Rouge-Cloître et y avait fait profession ; du frère Pierre, chanoine » régulier du Trône et qui demeurait alors au couvent de Jéricho, à » Bruxelles, et de quelques autres personnes. Ainsi que je l’appris » alors du frère Nicolas, pendant que Hugues revenait de ce voyage, » il fut frappé d’une maladie mentale. Il ne cessait de se dire damné » et voué à la damnation éternelle, et aurait voulu se nuire corporel- » lement et cruellement, s’il n’en avait été empêché de force, grâce à

ADORATION DES MAGES Volets.

(Collection Liechtenstein, Vienne).

» l’assistance des personnes présentes. Cette infirmité étonnante jeta » une grande tristesse sur la fin du voyage. On parvint toutefois à » atteindre Bruxelles, où le prieur fut immédiatement appelé. Celui-ci » soupçonna Hugues d’être frappé de l’affection qui avait tourmenté » le roi Saül, et se rappelant comment il s’apaisait lorsque David » jouait de la cithare, il permit de faire de la musique en présence » du frère Hugues et d’y joindre d’autres récréations de nature à » dominer le trouble mental du peintre.

0 Malgré tout ce que l’on put faire, le frère Hugues ne se porta » pas mieux, mais persista à se proclamer un enfant de perdition. » Ce fut dans cet état de souffrance qu’il rentra au couvent. L’aide et » l’assistance que les frères choraux lui procurèrent, l’esprit de charité )) et la compassion dont ils lui donnèrent des preuves nuit et jour, en » s’efforçant de tout prévoir, ne s’effaceront jamais de la mémoire. » Et cependant plus d’un et les grands exprimaient une tout autre « opinion. On était rarement d’accord sur l’origine de la maladie de » notre frère convers. D’après les uns, c’était une espèce de frénésie. » A en croire les autres, il était possédé du démon. Il se révélait chez » lui des symptômes de l’une et de l’autre de ces affections ; toutefois, » comme on me l’a fréquemment répété, il ne voulut jamais nuire à » personne qu’à lui pendant tout le cours de sa maladie. Ce n’est pas » là ce que l’on dit des frénétiques, ni des possédés ; aussi, à mon avis, » Dieu seul sait ce qui en était.

» Nous pouvons envisager de deux manières la maladie de notre » convers. Disons d’abord que ce fut sans doute une frénésie naturelle » et d’une espèce particulière. Il y a, en effet, plusieurs variétés de cette » maladie, qui sont provoquées : les unes par des aliments portant à » la mélancolie, les autres par l’absorption de vins capiteux, qui brûlent » et incinèrent les humeurs; d’autres encore, par l’ardeur des passions » telles que l’inquiétude, la tristesse, la trop grande application au K travail et à la crainte ; les dernières, enfin, par l’action d’une humeur

» corrompue, agissant sur le corps d’un homme déjà disposé à une » infirmité de ce genre. Pour ce qui est des passions de l’âme, je sais » de source certaine que notre frère convers y était fortement livré. » Il était préoccupé à l’excès de la question de savoir comment il terminerait » les œuvres qu’il avait à peindre et qu’il aurait à peine pu finir, comme on le » disait, en neuf années. — Il étudiait très souvent dans un livre flamand. » — Pour ce qui est du vin, il en buvait avec ses hôtes, et l’on peut » croire que cela aggrava son état. Ces circonstances purent amener » les causes qui, avec le temps, produisirent la grave infirmité dont )) Hugues fut atteint.

» D’autre part, on peut dire que cette maladie arriva par la très » juste providence de Dieu, qui, comme on le dit, est patient, mais agit )> avec douceur à notre égard, voulant que nul ne succombe, mais que » tous puissent revenir à résipiscence. Le frère convers dont il est ici » question avait acquis une grande réputation dans notre ordre; grâce â » son talent, il y était devenu plus célèbre que s’il fût resté dans le » monde. Et comme il était homme de la même nature que les autres, » par suite des honneurs qui lui étaient rendus, des visites, des » hommages qu’il recevait, son orgueil se sera exalté, et Dieu, qui ne » voulait pas le laisser succomber, lui aura envoyé cette infirmité » dégradante, qui l’humilia réellement d’une manière extrême. Lui- » même, aussitôt qu’il se porta mieux, le comprit ; s’abaissant à l’excès, » il abandonna de son gré notre réfectoire et prit modestement ses « repas avec les frères lais.

» J’ai eu soin de donner tous ces détails. Dieu ayant permis ce qui » précède, comme je le pense, non seulement pour la punition du péché )) ou la correction et l’amendement du pécheur, mais aussi pour notre » édification. Cette infirmité survint â la suite d’un accident naturel. » Apprenons par là à refréner nos passions, â ne pas leur permettre de » nous dominer ; sinon nous pouvons être frappés d’une manière irrémé- » diable. Ce frère, en qualité d’excellent peintre, comme on le qualifiait

» alors, était livré, par un excès d’imagination, aux rêveries et aux » préoccupations; il a été par là atteint dans une veine près du cerveau, » Il y a, en effet, à ce que l’on dit, dans le voisinage de ce dernier, » une veine petite et délicate, dominée par la puissance créatrice et de » rêverie. Quand chez nous l’imagination est trop active et que les rêves » sont fréquents, cette veine est tourmentée, et si elle est tellement )i troublée et blessée qu’elle vient à se rompre, la frénésie et la démence » se produisent. Afin de ne pas tomber dans un danger aussi fatal et » sans remède, nous devons donc arrêter nos rêves, nos imaginations, » nos soupçons et les autres pensées vaines et inutiles qui peuvent » troubler notre cerveau. Nous sommes des hommes, et ce qui est arrivé » à ce convers par suite de ses rêveries et de ses hallucinations ne » peut-il pas aussi nous survenir ? » Puis après une longue digression, » toute théologique, le narrateur ajoute : « Il fut enterré, dans notre » cimetière, en plein air » (i).

Et sur sa tombe fut gravée cette inscription que Sweerts nous a transcrite :

Pictor Hugo van der Goes humatus hic quiescit,

Dolet ars, cum similem sibi modo nescit (2).

« Ici repose en terre le peintre Hugo van der Goes, l’art est dans la désolation, car il ne lui connaît pas d’égal.» Apparemment l’auteur de cette inscription s’était inspiré de celle qui couvrait les restes de Roger van der Weyden inhumé en l’église Sainte-Gudule à Bruxelles ; et celle-ci était déjà comme l’écho des regrets exprimés au sujet de Hubert van Eyck; la postérité n’y a pas contredit. N’avaient-ils pas occupé successivement le premier rang dans les écoles des Pays-Bas, en s’affirmant par des œuvres géniales ?

(1) Originale Cenobii Rubeevallis in Zonia prope Bruxellam in Brabantia. A. Wauters, Bulletin de l'Académie royale de Belgique (i863), II, série XV, pp. 723-743.

(2) SwEERTius, Monumenta sepulcralia Brabantiœ, Antwerpen, i6i3, p. 323.

Quelle était la cause de la profonde mélancolie qui accablait le peintre de Rouge-Cloître ? Etait-ce un dépit d’amour ? S’il faut en croire le sonnet de Lucas de Heere que nous reproduisons plus loin, Hugo avait aimé ; et l’objet de sa flamme nous aurait été transmis sous les traits d’une des suivantes d’Abigaïl, dans cette peinture fameuse qui ne nous est connue que par des copies plus ou moins fidèles.

L’allusion de Lucas de Heere n’a pas suffi à Michiels et, l’imagination aidant, il s’est trouvé sous sa plume une explication toute romanesque. D’après lui « l’amante » dont parle le sonnet serait la fille de Jacques Wytens pour qui fut exécutée la peinture; et sans la moindre hésitation, Michiels identifie la fille de Jacques avec Élisabeth Wytens qui vécut au couvent de Jéricho à Bruxelles de à 148g.

Hugo éprouva une ardente passion pour la fille de ce personnage et elle y répondit avec enthousiasme. « Le père, un homme riche, dédaigna les vœux d’un homme de métier », et Elisabeth « désespérée s’enfuit au couvent et là, dans la cellule, elle copiait sans témoins des œuvres de science et d’imagination ; elle avait au moins la liberté des souvenirs ! La Bibliothèque royale possède un volume écrit de sa main : il ne faudrait pas le feuilleter, peut-être, longtemps pour y découvrir la trace de ses larmes. »

Il y a, en effet, dans la section des manuscrits de cette bibliothèque, un Mariale en flamand écrit de 1471 à 1489 par Élisabeth Wytens, avec le concours de Marguerite Raes. C’est une transcription soignée sans le moindre décor et sans... la moindre trace de larmes. Inutile d’ajouter que ce roman pèche par la plus grande invraisemblance. On n’imagine pas, en effet, que cet amour contrarié soit resté un mystère pour Ofhuys dont le récit révèle un homme doué d’un réel esprit d’observation (i).

(i) J. Van den Gheyn, S. J., Catalogue des nianuscrtts de la Bibliothèque royale de Belgique, t. V^. Mariale 3434 (i5o6g). M. P. Bergmans s’est occupé de Marguerite Raes dans la Revue des Bibliothèques et des Archives de BeR'ique de igo5, n» 4, p. 285-86. M Bergmans n’a pas connu l’historiette racontée par Michiels, sinon il n’eût pas manqué d’en signaler l’inanité.

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