VIERGE VIERGE
(Collection Carand. - Musée du Bargello, Florence). (Collection Davis, Newport, Etats-Unis).
enfants ou les mages adorateurs. Sous ce rapport il est bien le précurseur immédiat de Quentin Metsys, lorsque ce dernier nous retrace les traits d’Erasme ou de Jean de Carondelet. Le maître louvaniste s’y révèle en effet autrement indépendant que dans ses grandes compositions religieuses, telles la Parenté de sainte Anne et la Déposition de la Croix où l’on rencontre même plus de traces d’archaïsme que dans les productions de van der Goes.
Le réalisme de Hugo se manifeste à chaque instant dans son œuvre, intense mais sans exagération, rehaussé et ennobli par les sentiments de piété grave, de joie intime et profonde qui, mêlés aux conceptions de l’artiste, animent les natures les plus frustes. Cependant, si observateur qu’il soit de la nature, il ne tombe jamais dans le détail bas ou trivial; et, d’autre part, il se montre moins exclusif que ses contemporains et n’hésite pas à nous présenter de véritables bergers qui avaient à peine reçu l’hospitalité chez nos artistes chrétiens. Paysans et pasteurs figuraient déjà, il est vrai, dans les culs-de-lampe et les stalles des églises, mais sous les traits d’un comique intense ou d’une vulgarité impitoyable : de fait ils étaient oubliés ou traités en parias par les artistes que séduisaient les magnificences des mages. Et c’est bien à titre d’exception que l’on peut citer, pour la première moitié du XV^ siècle, les bergers qui figurent dans le tableau du Maître de Flémalle conservé au Musée de Dijon. Ce fut donc à ces premiers appelés à la crèche par les anges du Seigneur que Hugo consacra une place à part dans son œuvre : inspiration heureuse qui témoigne hautement de son amour pour les humbles et de l’indépendance de caractère de cet artiste si apprécié des princes et des grands. Hans Memling et Gérard David ne semblent pas marcher dans cette voie, car ils restent encore sous ce rapport les partisans d’une vieille tradition. Et lorsque viendra la cohorte des romanistes ayant à leur tête Bernard van Orley, les préférences iront encore aux mages couverts de brocarts précieux et portant en main des coupes d’or. Aussi faudra-t-il attendre de longues
années pour voir le paysan reprendre la place où le génie de Hugo l’avait amené d’une façon si heureuse.
Quoique ce dernier se montre très ingénieux et très inventif dans l’agencement des scènes, il ne commet jamais d’écarts d’imagination ou de rêveries comme on en voit chez Bosch en particulier, qui alimente sa fantaisie d’une foule d’éléments extraordinaires puisés toutefois dans la nature, et chez Bruegel qui, moins imaginatif, pénètre aussi dans un monde où les rêves les plus étonnants prennent un corps et une âme. Celui-ci, même en dépit de ses créations si touffues, reste cependant plus près de nous, et il nous traduit en général ses observations avec une sincérité qui se pare parfois d’une note amère ou poétique comme dans la Parabole des Aveugles ou la Pie sur un gibet. IMais c’est dans ses tableaux de la vie rustique, dont le Alusée de Vienne conserve des pages si captivantes, qu’on peut apprécier son réalisme puissant et nerveux, et c’est là surtout qu’on retrouve à n’en pas douter sa filiation avec van der Goes.
Le maître gantois n’a pas seulement dessiné et caractérisé avec une surprenante vérité les têtes de tous ses personnages, mais il apporta le même souci d’exactitude dans l’exécution des extrémités ; on constate que Hugo ne nous montre pas une main ou un pied quelconque, mais ceux de tel modèle qui a posé devant lui ou qui a été de sa part l’objet d’une observation consciencieuse. On trouve chez certains personnages des mains noueuses qui pèchent plutôt par un excès de réalisme, et dans le diptyque de la galerie impériale de Vienne, par exemple, les mains du Christ sont dépourvues de toute beauté. On aurait tort toutefois de prendre texte de ce manque de goût pour généraliser la critique et pour affirmer avec feu VI. H. Hymans que « les extrémités manquent toujours d’élégance ». Que Joseph, le charpentier de Nazareth, ait des mains épaisses et rudes, c’était tout indiqué pour l’artisan appliqué à de pénibles labeurs quotidiens. Seulement le peintre sait à merveille aussi nous montrer les Portinari
sous leurs dehors aristocratiques, et les extrémités ne sont pas les parties les moins bien traitées de leurs personnes. On peut encore voir un exemple de la maîtrise de Hugo dans le tableau de la Mort de la Vierge : les mains et les pieds des deux apôtres assis à l’avant-plan sont rendus avec une justesse qui n’a jamais été surpassée dans notre ancienne école.
Si réaliste qu’il fut, le maître avait cependant le sens trop élevé pour rester étranger à des préoccupations d’idéal, et nul mieux que lui n’excella à rendre la grâce virginale de Marie, comme le remarquait déjà van Mander au sujet d’un tableau conservé dans l’église Saint- Jacques à Gand. Et lorsqu’il parle d’Abigaïl venant au-devant du roi David, l’historiographe de la peinture flamande insiste encore sur cette qualité de notre maître. « On ne se lasse point, dit-il, de con- )) sidérer le pudique maintien de toutes ces femmes, leur modeste et » doux visage, chose très salutaire à voir et que les peintres de notre » temps feraient bien de donner en exemple aux femmes qu’ils prennent » pour modèle, w Cet éloge s’appliquerait à plus forte raison à la Vierge du Couronnement de Buckingham Palace, à Rachel du dessin d’Oxford et surtout à la Vierge de V Adoration des Bergers du Musée de Berlin. Aucune madone de l’ancienne école flamande ne produit une impression aussi profonde; elle est belle du rayonnement de sainteté qui se dégage de sa physionomie. En idéalisant les traits en apparence si humains, Hugo a rendu mieux qu’aucun de ses contemporains cette beauté morale qu’on attend avant tout du pinceau d’un artiste chrétien.
Les Vierges des Van Eyck d’une majesté robuste reçoivent presque impassibles les hommages pieux qui leur sont adressés, ou bien entourent l’enfant Jésus de soins purement maternels. Font-elles songer au ciel la Vierge toute florissante de santé de V Agneau mystique, celle de V Annonciation de Saint-Pétersbourg, ou celle du chanoine van der Pael, ou même celle du chancelier Rolin ? Ce sont de jeunes femmes ou des matrones sans distinction native, dont les physionomies et les atours
sont traduits avec une prodigieuse opulence de pinceau. Les Vierges de Roger van der Weyden ont de la dignité et une grâce un peu cherchée; elles nous apparaissent, en tout cas, supérieures à celles de ses devanciers. Thiéry Bouts s’inspire des modèles de l’artiste tournaisien, mais il ne réussit pas à surprendre le charme qui s’en dégage. Memling les imitera aussi à ses débuts, entre autres dans plusieurs nativités. Ses madones, qui varient d’ailleurs d’expression d’après les modèles dont il dispose, sont toujours aimables; nous allions dire presque mondaines en songeant à V Annonciation du prince A. Radzivill où Marie, assistée de deux anges, nous apparaît comme défaillante à la nouvelle de la mission sublime dont l’archange Gabriel lui fait part. Cette composition ingénieuse témoigne bien de l’imagination et des recherches d’élégance auxquelles s’est livré Hans Memling ; mais elle ne fait pas naître au cœur le plus faible sentiment de piété. Si cette quasi pâmoison d’une belle et noble dame reste une invention intéressante dans l’histoire de la peinture flamande, elle ne pourrait être rangée parmi les pages capitales de l’art religieux. Sous ce rapport, Gérard David nous semble mieux inspiré que Memling, et il est précisément redevable de cette supériorité à Hugo lui-même.
Le Dessinateur et le Peintre
Ingres a dit que «- le dessin est la probité de l’art », et Courajod ajoutait qu’ « il est l’épreuve de sa sincérité ». Jamais paroles ne furent mieux appropriées qu’à van der Goes, le plus probe et le plus sincère de nos maitres du siècle. D’ailleurs son talent de dessinateur était déjà admiré de son temps, et Jean Le iMaire était bien l’écho de ses contemporains quand il le caractérisait par ce vers que nous citons à nouveau :
cc Hugues de Gand, qui tant eut les traits netz. »
Ces « traits netz » sont apparemment pour certains auteurs syno-
Albert Bouts. AlbI'RT Bouts.