‹ Hugues Aubriot, prévot de Paris sous Charles VChapitre 4 sur 8 · A Petit l'ont ■* ordeoé · texte numérisé non relu

A Petit l'ont ■* ordeoé

Faire un cliatelet fort et rude, Et aux chartres tu as douoë Les noms des rues de l'Eslude.

(Complainte en vers confie Hugues Aubriot. )

Vojez mon recueil des Chants historique* français, 1" série.

les plus fréquentés de l'Université; c'est là que les jeunes gens des écoles pris en flagrant délit par les archers du prévôt, et conduits devant son tribunal, devaient expier leurs fautes. Par un règlement rendu public 1 au mois d'août 1372, il organisa anssi les différentes prisons du Grand-Chàtelet, détermina le prix que chaque détenu devait payer, suivant son étatisa qualité, et le lieu particulier qu'il était condamné à habiter. Par le même règlement, il sonmit à un tarif légal les droits du bourreau de Paris, qui jusque-là n'avaient été fixés que par l'usage.

Cette active surveillance toujours en éveil, cette vigueur inébranlable, celte justice impartiale et sévère, que le prévôt déployait pour détruire une cause de désordres jusque-là peu réprimés, il en fit l'application, avec une inflexible persévérance, à toutes les affaires qui relevaient de sa charge, à tous les détails de son administration. Dès son entrée en fonction, et pour ce qui regarde uniquement les attributions judiciaires, on constate une série d'ordonnances qui concourent au même but : l'organisation et le maintien de la sécurité publique à l'intérieur.

Au mois de septembre de Tannée 1367, il fait crier, au nom du Roi, une ordonnance par laquelle tous les gens oisifs et valides résidant ù Paris devront travailler aux fortilications de la ville moyennant salaire, sons peine, en cas de refus, d'être conduits au Chatelet pour y être châtiés convenablement. Il limite, par la même occasion, le droit de porter des armes; il soumet à des règlements sévères les jeux, les cabarets, les hôtelleries. Enfin il remet en vigueur les ordonnances de saint Louis, concernant les femmes de mauvaise vie. Elles avaient envahi tous les quartiers de la ville ; il les refoule et les parque dans les rues de la Boucherie, de Glatigny, Chapon, Champ -Fleuri, Froid-Manlel ; près le Clos Bruneau, à V Abreuvoir Maçon, en Tiron et en Bailiehoe *. Ses ordonnances contre le port d'armes illicite, les

1. « C'est l'instruction du faict de Testât de la geo'e du Cbatelet de Paris, advisée par nous Hugues Aubriot, chevalier garde de la prévôté de Paris, par délibération et eu regard aux autres registres, faict de l'ordonnance de la dicte geôle, laquelle a esté rapportée à nos seigneurs de la chambre des comptes, et par eux veue, et par aucuns de nos seigneurs de Parlement : la dicte instruction fut leue et publiée en jugement au ChastWet de Paris, le lundi après la Sainct Jehan Baptiste, l'an MCCCLXXII. » (Uber, Collection des meilleures notices et traités relatifs à rhistoire de France, etc., t. XIX, p. 169.)

1 Sauvai, Antiquités de Paris, t. III, p 652

jeux, les cabarets et les femmes perdues heurtaient de front les mœurs violentes et désordonnées de ce temps; aussi Hugues Aubriot fut-il obligé de les reproduire Tannée suivante. Ces décrets rendus, il fallait en assurer la rigoureuse observation; c'est à quoi il pourvut par un règlement général de l'administration du Chàtelet et par une déclaration en vertu de laquelle il s'attribuait le droit exclusif de surveiller l'exécution des actes dressés et scellés à son tribunal.

Les ordonnances contre les femmes de mauvaise vie, plusieurs fois renouvelées, »n'en furent pas moins très-difficiles à faire observer. Hugues Aubriot cependant les maintint avec la plus rigoureuse fermeté. Un appel fait au Parlement contre une senteuce qu'il avait rendue, lui fut très-favorable et prouva combien était juste la sévérité qu'il déployait. Sur des plaintes que lui avaient faites les habitants de la rue Saint-Martin, coutre uue certaiue femme nommée Jgnès Piedeleu, qui recevait dans sa maison des hommes et des femmes de mauvaise vie, dont elle facilitait les débordements, Hugues Aubriot avait cité cette femme à son tribunal et l'avait condamnée à transporter sa demeure autre part. Agnès Piedeleu, très-irritée de cette sentence, lit appel au Parlement; et, produisant de faux témoins qu'elle avait gagués par promesses et par dons, elle essaya de surprendre la bonue foi de Jean Desmarets, avocat général au Parlement, et de l'indisposer contre Hugues Aubriot. Mais, une enquête nouvelle ayant été faite, toute la justice de la sentence rendue contre cette femme fut mise au jour, et la subornation des témoins découverte. Agnès Piedeleu, enfermée au Chàtelet, fut condamnée à être conduite par le bourreau au pilori des halles, liée daus un tombereau, tète nue, ayant uue couronne de parchemin sur laquelle était écrit plusieurs fois en grosses lettres, et en français, ce mot : Faussaire! fa ussai vc • IjJiuiic Agnès, après être restée au pilori exposée ainsi deux heures, pendant lesquelles le bourreau faisait connaître à haute voix les motifs de cette peine infamante, fut bannie hors du royaume; le jugement fut rendu le 28 février 1375 \

L'année 1308 ne fut pas moins laborieuse que la précédente : Hugues Aubriot ne négligea aucun moyen dceoinpléterson œuvre, d'assurer Tordre- et d'étendre sur. tous sa protection. Dans un cri

1 Voir l'arrêt, Pircc juMiliciliv. s, tf M.

public fait à son de trompes, il annonça que, dans le but d'assurer la tranquillité générale, il interviendra désormais, en cas de délit, dans les différentes juridictions. Le 13 août, il renouvela ses ordonnances contre le port d'armes illégal ; le 29, il défendit, au nom du Roi, à tous les habitants de Paris qui n'out pas le droit d'avoir des colombiers, de nourrir des pigeons dans leurs maisons, et de tendre des fdets pour prendre les pigeons des autres, • sous prétexte qu'ils leur appartenaient. J'omets plusieurs sentences relatives aux différends qui s élevaient entre les corps de métier, pour en signaler une qui témoigne de sa préoccupation tutélaire et constante. En date du 8 mai 13G8, Hugues Aubriot défend aux taverniers de retenir chez eux les buveurs après l'heure du couvre-feu. Il enjoint surtout aux gens de métier de ne vendre ni prêter aux écoliers épées ou couteaux, ou autres harnais de guerre, sans sa permission, sous peine d'amende arbitraire. Il ordonne, sous la même peine, à tous les habitants, qui se montraient généralement très-peu disposés à le faire, de donner main-forte aux sergents attachés à sa personne, toutes les fois que ceux-ci crieront : Aide au Roi !

Au mois d'octobre de la même aimée, le prévôt de Paris fut appelé à porter un édit somptuaire, mesure toujours délicate, et le plus souvent éludée, sinon méprisée. Avec son sens droit et pratique, il alla directement au but et atteignit le résultat désiré. On sait que les chaussures à la pouïaine consistaient en brodequins ou souliers terminés par une point • dont l'extrémité était plus ou moins longue, suivant la dignité, la richesse, ou l'extravagance de ceux qui la portaient. Les gens du commun se contentaient d'un demi-pied; les riches bourgeois doublaient la mesure; mais les grands seigneurs et les princes allaient jusqu'à deux pieds. Quelquefois ces pointes se terminaient par deux cornes, deux griffes, ou d'autres ornements fantastiques, ce qui faisait dire aux prédicateurs que c'était l'œuvre du diable. Dès le commencement du treizième siècle, principalement au concile tenu à Paris en 1212, plus tard dans les années 1245, 1300, 1342, , 1365, l'Église avait flétri cette mode ridicule, et défendu, sous des peines sévères, à tous ses serviteurs de la suivre. Hugues Aubriot crut nécessaire de porter le dernier coup à ces folies luxueuses. C'est pourquoi, le 10 octobre 1308, il publia, au nom du Roi, une ordonnance par laquelle défense était faite aux cordonniers de Paris de fabriquer des chaussures à (a pouïaine.

sous peine de confiscation et de dii florins d'amende • les simples aides qui auraient concouru à la confection de ces chaussures prohibées devaient payer cent sous parisis 1

Au commencement de l'année 1369, Hugues Aubriot fit fa* briquer une quantité considérable de maillets de fer pour armer, en cas de siège, les gens de métier. La fureur populaire changea • quelques années plus tard la destination de ces sages réserves ;

mais Âubriot ne pouvait prévoir alors qu'il préparait des armes terribles à l'insurrection des Maillotins. Il défendait, cette même année, aux écoliers de se promener par la ville en bande et d'assister à aucune fête armés d'épées, ou avec le couteau qu'ils portaient habituellement suspendu à leur ceinture. Dès le 3 avril, il avait, par lettres publiques, prohibé tous les jeux de Dez, de Tables, de Palmes, de Quilles, de Palais, de Soûles, de Billes, et autres qui ne tendaient pas à l'exercice et à l'habileté du corps. Il enjoignit au contraire de s'exercer au jeu de l'arbalète et de l'arc. Par lettres patentes publiées le 29 mai, il déclarait le prévôt de Paris seul juge ordinaire pour les délits, à l'exclusion des princes et des seigneurs féodaux ou de leurs représentants. La police des halles, le nombre, la qualité des gens de métiers qui devaient s'y rendre aux différents jours de la semaine, afin de pourvoir à l'approvisionnement de la ville, furent, cette même année, de la part du prévôt, l'objet de plusieurs règlements. En feuilletant les différents registres du Chàtelet qui nous sont restés, il est facile de recueillir, jusqu'à la fin du règne de Charles V, les preuves de l'incessante activité de Hugues Aubriot, et de la vigueur qu'il déployait dans l'exercice de ses fonctions a .

Les services qu'il ne cessait de rendre à la royauté étaient parfaitement appréciés par Charles V, qui n'épargnait rien pour récompenser le dévouement de ce loyal serviteur. Chaque année Hugues Aubriot touchait pour ses gages une somme de six cents

1. « A esté crié de par le Roy nostre sire que, comme parce que plusieurs notables et autres de divers estas qui doivent monstrer et estre exemple de honneste vie et de bonnes mœurs à tous autres , par vanité moodaine et foie presumpsion , et pour la convoitise et volonté des cordonniers, ouvriers , ou faiseurs de soliers, estivaux et chaosseures en nostre ville de Paris, etc., ont de pieça porté et portent, et les dits ouvriers font ou font faire souliers, houseaux ou botines à long bec , ou difformité controuvée, c'est assavoir la poulaine, laquelle difformité ou poulaine est dérision a Dieu et à sa mère ftglise et à toute bonne créature raisonnable, et nous desplaist. »

2. Voir aux Pièces justificatives, n° IV, la nomenclature de ces ordonnances.

livres parisis *. Le 8 janvier 1374, Charles V, pour récompenser dignement le zèle et la capacité du prévôt de Paris, 1 éleva au rang de Chevalier et lui conféra la noblesse 3 .

Les circonstances dans lesquelles cette haute distinction fut accordée au prévôt de Paris sont des plus singulières, et méritent à tous égards que je les mentionne ici. Je les trouve dans une chronique publiée récemment, dont l'auteur se montre peu favorable au prévôt, ce qui ajoute encore à la valeur de son récit. Au milieu de Tannée 1374, l'amiral de France, Jean de Vienne, cassa aux gages une compagnie d'hommes d'a/mes, composée de quelques centaines de combattants. Jehan le Bigot, qui les commandait, ne voulut pas rester dans l'armée du roi; il suivit ses anciens compagnons, qui commirent beaucoup de dégâts, principalement aux environs de Paris. Charles Y, qui se trouvait dans sa capitale, en fut bientôt informé. Le connétable Bertrand du Guesclin était alors près du roi. On décida que le connétable, en compagnie du prévôt de Paris et des troupes royales, marcherait contre ces révoltés. Du Guesclin qui connaissait Jehan le Bigot pour un homme d'armes de quelque valeur et avant fait ses preuves, eut soin de le prévenir de quitter cette bande, car, si on l'y trouvait, il serait pendu infailliblement. Aussi Jehan le Bigot et environ cent des meilleurs hommes d'armes abandonnèrent les révoltés. Les gens du roi vinrent facilement à bout de ces malheureux, qui se rendirent à merci pour la plupart. Conduits à Paris, les uns furent pendus à un gibet tout neuf qui reçut le nom de Happe Pillart, et qu'on dressa devant le grant gibet de Paris que Von nomme M ont faucon ; les autres furent noyés. Le chroniqueur ajoute : « El en ceste besoingne fut ledit prevost, nommé Hugues Aubriot, fait chevalier 3 . »

1. Voici la quittance qu'il a donnée de ses gages, au mois de mars 1372 : « Saichent t ni t que nous Hugues Aubriot, garde de la prévôté de Paris , et capitaine de la dicte ville, prévosté et vicomte d'icelle, confessons avoir eu et receu de Nicolas de Mauregart, receveur des impositions de xn d. pour livre aians cours en la dicte ville, prevost f et viconté, la somme de cinquante livres parisis ru r ce qui nous est uu puct estre deu à cause de noz gaiges de vi e liv. parisis par an, desservis ou à desservir ou dit ofGce de capitaine, de laquelle somme de l liv. P. nous nous tenons pour bien paie/, et en quittons le dit receveur et tous autres. Donné soubx noslre scel, le xini* jour de mars, l'an mil ecc soixante et douze. » (Bibliothèque impériale, cabinet des titre*.)

2. Histoire des connétables, chanceliers, gardes des sceaux, etc., etc., par Jean le Fcron, augmentée par Denys Godefroy, 1058, in-fol., p. CM.

3. Chronique des quatre premiers Valois (1327-1393), publiée pour la première

ri

Des récompenses d'un autre genre ne Relaient pas fait attendre : le 10 septembre 1367, Charles V lui avait donné une somme de quinze cents francs d'or , pour l'aider à payer une maison sise rue de Jouy, non loin de la poterne Saint-Paul, ayant appartenu jadis à Jacques de Pacy. Hugues Aubriot acheta cette maison par ordre du Roi pour s'y loger 4 ; des bâtiments de cet hôtel dépendait un vaste jardin. Le 10 mars de la même année, Charles V ajoutait une somme de mille francs d'or à celle qu'il avait déjà donnée. 11 voulait, suivant les expressions de ses lettres patentes, récompenser les bon#scrvices que lui rendait chaque jour Hugues Aubriot dans la charge de prévôt de Paris, dans l'achèvement des fortifications, et aussi en considération de ce que, sans avoir égard aux frais et à la dépense, il était Tenu, du duché de Bourgogne, s'établir à Paris avec toute sa famille. Ënfin, le 14 mai 1369, Charles V lui donnait encore cinq cents francs d'or, parce que les gages de la prévôté ne pouvaient suffire aux dépenses que Hugues Aubriot faisait, soit en chevaux, soit autrement.

A mesure que Charles V voyait la tranquillité se rétablir dans la capitale, il augmentait les pouvoirs de son prévôt, et ajoutait de nouvelles faveurs aux anciennes. Non-seulement Aubriot exerça dans Paris une autorité absolue, mais encore il acquit une grande influence dans le Conseil privé du Roi ; son patrimoine, déjà considérable, s'était accru des largesses que lui faisait journellement Charles V, et dont je viens de citer quelques exemples. Hugues Aubriot, libéral par nature, aimait à répandre autour de lui les bienfaits ; il se plaisait surtout à étaler beaucoup de magnificence, et à doubler ainsi le respect et la considération qui s'attachaient au premier magistrat de la capitale. Jamais il ne paraissait dans la ville qu'environné de ses gardes et suivi de nombreux serviteurs montés sur de hauts destriers frisons ou allemands. Lui-même chevauchait sur une mule fringante, richement caparaçonnée 2 . Dans son hôtel de la rue du Jour, il avait réuni,

fois pour la Société de l'Histoire de France, par M. Siméon Lucc, etc., Paris, 1862, in-8,p. 250. Le Gibet de Happe- Pillai t est un fait curieux qu'il faut ajouter aux détails du même genre recueillis par M. A. de la Villegille dans son opuscule intitule : Les Anciennes Fourches patibulaires de Montfattcon, etc., Paris, 1836, in-8°.

1. Voir les» lettres patentes de Ctiarles V en faveur de Hugues Aubriot, Pièces justificatives, n" m.

1 Par Paris aller ta louloic»

soit en meubles, soit en tapisseries, tout ee que l'art de cette époque pouvait produire de délicat et de recherché. Le seul détail qui nous soit parvenu à cet égard pourra faire juger jusqu'à quel point le luxe et la recherche y avaient été poussés. Hugues Aubriot aimait les oiseaux rares de toutes espèces. La cage dans laquelle il les renfermait était citée avec celle du Roi, à l'hôtel Saint-Paul, comme la plus remarquable du royaume ' . Dans ce brillant et somptueux hôtel, le prévôt de Paris réunissait souvent les grands personnages de la cour, leur donnait de splendides festins, les accablait de présents, et affermissait par ce moyen son crédit auprès du Roi. « Ceux qu'il avait ainsi gagnés, dit un chroniqueur contemporain, l'avancèrent tellement dans l'intimité de Charles V, qu'où le voyait souvent placé à la droite du prince, avoir avec lui un entretien particulier, et qu'il assistait au Conseil public ou prive a . •

Comblé d'honneurs et de richesses, environné de l'estime et de la considération de tous, soutenu par la faveur royale, cet homme remarquable, le bienfaiteur de ses administrés, semblait défier l'envie et la haine. Les sages réformes accomplies d'une main ferme, malgré les oppositions des privilèges abusifs et contradictoires, avaient excité des jalousies d'autant plus vives qu'elles étaient comprimées et ne pouvaient encore éclater au grand jour. Au faite de la prospérité, Hugues Aubriot touchait, sans s'en douter, aux jours des rudes épreuves et des persécutions implacables. Des rancunes sournoises attendaient impa-

Sur roule et frison d'Aleroaigne; Gras coursiers, gros roussains a»oie.

Et Ict sergent à la douzaine.

{Complainte en vers contre Hugues Aubriot,)

1 . On lit a ce sujet dans un auteur contemporain : « Pour faire pondre et couver, et nourrir oiseaulx en cage, nota que en la caige d'Hesdin , qui est la plus grand caige de ce royauline, ne en la cage du roi à Saint-Pol, ne en la cage niessire Hugues Aubriot, ne purent oneques estre couvez. » ( Le Ménagier de Paris, traite de morale et d'économie domestique composé vers 1393 par un bourgeois parisien, etc., etc. Paris, I84f», in-8°; publié par M. le baron J. Picbon, pour la Société «les bibliophiles français.)

Le passage que je viens de citer explique les vers suivants de la complainte contre Hugues Aubriot :

Couroueié est de tes oiseaux Ou'oïr ne puis rliantcr en caige, Mais bien puis faire les appeauli Pour chantrr va ton grolaige.

? Moine do Saint -Denis, t I. p 101

tiemment la mort du roi pour fondre sur le magistrat qu'un changement de maître leur livrerait désarmé. Les prétextes ne manqueraient pas alors aux poursuites acharnées, aux accusations inévitables.

Il était facile de tourner contre lui la hauteur de son caractère, l'indépendance de son esprit, dégagé des préjugés respectés de la foule. Exalter son luxe et ses richesses aux dépens de ses mœurs, paraissait chose aisée.

On se disait déjà tout bas, en attendant qu'on pût le crier dans les rues, que la vie du prévôt n'était qu'une suite non interrompue de débauches. Il menait au grand jour l'existence d'un païen, ne croyait pas aux mystères de la religion catholique, et n'en pratiquait pas un seul précepte. On affirmait qu'un pacte sacrilège le liait aux juifs, qu'il ne craignait pas de contracter avec les plus belles de leurs filles des liens impurs, et de prendre hautement la défense de ces hommes souillés du sang d'un Dieu. Un trait remarquable de l'administration du prévôt, qui prouve que son esprit élevé devançait les progrès du temps, plus préoccupé des droits de l'humanité que des calculs d'une vulgaire prudence, avait donné lieu à ces accusations.

Profitant de l'arrêt de bannissement qui fut prononcé contre les juifs, en 1380, plusieurs personnes, emportées par un zèle inconsidéré, s'étaient emparées des enfants des proscrits pour les faire baptiser. Les mères de ces enfants vinrent trouver le prévôt et redemandèrent à hauts cris le fruit de leurs entrailles. Hugues Aubriot n'hésita pas : il donna l'ordre que ces enfants fussent remis immédiatement à leur famille ' .

l. Voici comment le moine de Saint-Denis, auteur de la Chronique de Charles VI, parle de la conduite privée du prévôt ; on ne doit pas oublier que ce chroniqueur est l'interprète officiel du clergé et de l'université : « Il était enclin au libertinage , quoiqu'il fût sexagénaire ; il négligeait une épouse vertueuse pour rechercher le commerce des jeunes filles encore vierges, et quelquefois il avait affaire à des sorciers pour faire triompher sa passion. D'autres fois, portant le déshonneur dans la maison d'autrui, il cherchait à séduire par des présents les femmes dont il entendait vanter la chasteté; souvent aussi il emprisonnait les maris sans motif, afin d'être plus libre pendant ce temps de lâcher bride à ses désirs effrénés. On le soupçonna aussi d'avoir entretenu des liaisons illicites avec des juives, parce qu'il avait eu avec elles des entretiens illicites et trop familiers; il leur rendit même, sur leur demande, leurs fils qu'on avait baptisés de force, se montrant en cela fort inconsidéré, car il donnait ainsi aux Juifs, ennemis du Christ, l'occasion de profaner la sainteté du bap tème. - (T. I, p. 103.)

Il n'était guère possible alors d'accomplir de pareils actes impunément. La religion» frustrée d'une conquête reconnue légitime, faisait cause commune avec les partisans des anciennes immunités restreintes ou violées, au nom d'intérêts supérieurs, il est vrai, mais peu compris. Aussi l'Université de Paris putelle compter sur de nombreux auxiliaires le jour où il loi serait permis de poursuivre le prévôt. Les maîtres voulaient reconquérir leurs anciens droits abolis, les élèves la liberté regrettée de faire esclandres par la ville, et de courir sus aux bourgeois attardés le soir dans les rues.

Du reste, bien que dans la lutte engagée entre l'Université et Hugues Aubriot, les récriminations personnelles aient été mises en avant, les causes de dissentiment étaient plus profondes et ne s'attaquaient à rien moins qu'à l'autorité même du prévôt de Paris. L'antagonisme avait éclaté longtemps auparavant. Il est nécessaire de faire connaître la situation respective des adversaires.

Dès l'année 1200, Philippe-Auguste, qui avait accordé d'assez grands privilèges aux membres de l'Université, eut soin, sur leur demande, de les soustraire à la juridiction du prévôt de Paris. Il confia la conservation de ces privilèges à l'évêque, donnant ainsi aux suppôts de l'Université toutes les franchises dont jouissait le clergé 1 .

Mais peu d'années après, l'évêque et l'Université avaient cessé de s'entendre. En vain le pape Innocent m avait enjoint à ses nonces d'appointer les parties, les écoliers se plaignaient de sentences d'excommunication prononcées contre eux pour des causes futiles; l'évêque, de son côté, prétendait n'avoir que ce moyen de réprimer leurs désordres. Tout allait de façon qu'en 1229 maîtres et écoliers se disposaient à quitter Paris, lorsque Louis IX jugea nécessaire d'interposer son autorité; il défendit à tous les prélats d'excommunier les membres de l'Université, quels qu'ils fussent, et rendit à son prévôt la garde de tous les privilèges dont jouissait ou pourrait jouir cette grande corporation. De plus, le roi voulut que chacun des prévôts, à son entrée en charge, prêtât le serment de faire respecter ces privilèges en

1. Recueil des privilèges de l'Université de Paris accordez par les rois depuis sa fondation jusque* à Louis le Grand, XIV du nom. Paris, 1674 , in-4°, par E. Ou Boulay ; p. 218.

présence des membres délégués de l'Université et des écoliers qui voudraient se joindre à enx. Voici, en substance, quel était ce serment, que le prévôt a toujours fait en langue française : « Premièrement, vous jurerez que vous ferez jurer les bour- « geois de Paris que, s'ils voyent à aucun Escbolier de Paris mal « faire par aocun Lay 1 , que sur ce ils porteront loyal témoignage « et ne se trairont arrière malicieusement pour ce qu'ils ne le « voyent. Et s'il avenoit qu'aucun Lay eut feru Escholier, s'il « n'estoit sur li deffendant : mesmement si l'Escholier estait « feru d'armes, de fust, ou de pierre, vous ferez jurer que tous « les Lay s qui ce auront veu, en bonne foy prendront celuy « malfacteur, ou ces malfacteurs, et le bailleront à vostre jus- « tice, ne ils se trairont arrière malicieusement, qu'ils ne voyent « le fait, ou qu'ils ne prennent le malfacteur, ou les malfacteurs, « et que sur ce fait ne portent loyal témoignage. Si le malfac- « teur est pris sur le forfait ou non, nostre Sire le Roy promet « à faire loyale enqueste, soit par Clercs, soit par Lays, ou par

• autres loyales personnes. Et vous jurerez que vous ce mesme « ferez, ou ferez faire. Et si vous pouvez trouver par vous ou

• par vos jurez, par loyale enqueste, que celuy à qui on met sus

- le forfait, l'ait fait, tantost vous ferez droit selon la qualité et « manière du forfait, jaçoit que le malfacteur le nie et se veuille « purger.

« Après vous jurerez que pour nul forfait vous ne mettrez

- main, ne ferez mettre à Escholier de Paris, ne vous le mettrez, n ne ferez mener en prison, si le forfait de l'Escholier ne soit « tel qu'on le doive arrester ; et adonc vous l'arresterez ou ferez « arrester en ce mesme lieu, sans injure et sans vilenie faire, s'il

- ne se défend. Et adonc vous le rendrez, ou ferez rendre, à la « justice de sainte Eglise, laquelle le doit garder pour faire sa- « tisfaction au Roy et au blessé. Et si le forfait de l'Escholier ■ semble grand, vous irez ou envoierez à la justice d'Eglise « pour voir ce qu'on fera à l'Escholier. Et si l'Escholier ne se

1. c'est-à-dire laïc. Il est bon de faire observer que ce mot prend ici une signification particulière; il ne veut pas dire seulement une personne vivant dans le siècle, mais bien tout individu ne faisant pas partie de l'Université. On prétend même que, dans cette acception, l'épitnète de laïc pouvait parfaitement s'appliquer à un ecclésiastique qui ne faisait pas partie du corps enseignant. Je dois cette explication à l'un des anciens dignitaires de 1 Université.

« deffend en cet arrest, et il a souffert injure ou vilenie, « vous, par vostre serment, selon l'enqueste devant dite, de ce

* prendrez vengeance du maufaiteur.

« Après vous jurerez qu'en chastel des Escholiers ne ferez « mettre main, ne ne mettrez ; mais s'il vous semble qu'il doive « estre arresté, il sera arresté par la justice de sainte Eglise, « pour faire ce que sainte Eglise en jugera.

« Après vous jurerez que si aucun Escholier soit arresté de - vous ou de vos gens, à telle heure que la justice de sainte « Eglise ne puisse estre trouvée ou tost eue, le ferez garder en « aucune maison d'Escholier, sans luy faire injure ou vilenie, « jusqu'à tant qu'il soit baillé à la justice de sainte Eglise.

« Après vous jurerez qu'es serviteurs Lays des Escholiers de

• Paris, qui ne doivent à nostre sire le Boy bourgeoisie ne resi- « dence, ne ne vivent de marchandise, dont Escholiers fassent « injure à autruy, ne mettrez main, ne ne ferez mettre, si le for- « fait n'appert tel que vous le deviez faire 1 . »

En présence de ces privilèges exorbitants, les prévôts protestèrent souvent et dès l'origine. Ils voulurent d'abord apporter des restrictions au serment qu'on exigeait d'eux ; mais, au mois de février 1286, Philippe-le-Bel leur enjoignit de se soumettre à cette obligation, même quand le roi de France se trouverait absent de la capitale 3 .

Malgré cet ordre, des difficultés nouvelles s'élevèrent en 1302, sous la prévôté de Guillaume Thiboust, et, en 1308, sous celle de Pierre Le Féron. Les deux magistrats furent cependant obligés de plier ; Le Féron s'excusa même publiquement des délais qu'il avait mis à s'exécuter 3 . En 1340 Philippe de Valois renouvela les privilèges accordés par ses prédécesseurs aux écoliers de Paris, et déclara qu'aucun d'entre eux ne pourrait être tiré d'un endroit quelconque de la vicomté pour se voir traîné au tribunal du prévôt *.

Cette augmentation incessante des privilèges accordés par les rois à l'Université de Paris rendait vaine l'autorité des prévôts,

1. Recueil des privilèges de l'Université de Paria, etc., etc., p. 277.

2. Livre bleu, ou partie des pièces et actes qui concernent Testât présent et ancien de l'Université de Paris, etc , etc.; Paris, 1653, in-4°, p. 1.

3. Livre bleu, etc., etc. , p. 23. Voir Crcvier, Histoire de l'Université de Paris, t. Il, p. 143.

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