I. Chronique de Valois, etr , p. 29i
• bouté le dit recteur que à peu qu'il ne chey en un fossé; et
• aussy furent pluseurs maistres en théologie , decrès et autres
• personnes notables de la dite Université. Et qui pis fut, fu- « rent pluseurs batuz, navrez et injuriez d'espées, de haches et
• de bâtons , chaciés par les champs, foulés aux piés des gens et « des chevaulx ; et tant que faillit que pluseurs se boutassent « en la rivière de Saine pour sauver leurs vies; et dont les au-
• cuns passèrent la rivière à no (à la nage). Et non contens de ces
• choses les sergens et autres de la compagnie du dit prevost « emportèrent pluseurs chappes, housses, manteaux, houpe-
• landes , barètes, ceintures, bourses , cousteaux , or et argent « monnaié de plusieurs des dits suppliants ; et aussy osterent « à deux bedeaux leurs deux verges d'argent que ilz portoient «• par devant le dit «recteur et autres de l'Université. »
La chape du recteur, ainsi que d'autres chapes et différents objets indiqués dans la requête avec le nom de leurs possesseurs , furent également dérobés ; plusieurs des suppôts de l'Université furent conduits au Chàtelet. Parmi les blessés il y en eut un qui mourut deux jours après. Une députation de l'Université vint trouver le prévôt dans son hôtel ; il la reçut avec des paroles hautaines et orgueilleuses, en disant : « Que voulez- vous ? » et, sans laisser finir la requête, il s'écria : « Ha ! cette ribaudaille, cette truandaille ! je renie Dieu ! il me deplaist quand il n'y en a plus en prison ! alez, alez! je renie Dieu si je ne vous fais pas mettre au Ghastelet avec les autres ! » Cependant le lendemain plusieurs des prisonniers furent délivrés, soit à la requête de leurs amis , soit à celle de l'évêque de Paris, qui les réclama ; mais ni la chape du recteur , ni les autres objets détournés ne furent rendus. Le mardi suivant, jour où le corps du roi défunt fut conduit de Notre-Dame de Paris à Saint-Denis, les gens de l'Université eurent encore à souffrir une foule d'avanies, non-seulement de la part des sergents , mais encore de la part du prévôt lui-même, qui leur cria : « Estes vous revenus, de par le deable ! Je renie Dieu ! si vous mouvez et ne passez, serés si bien batus que deables vous emporteront !» et les sergents du prévôt, à coups du bois de leur lance, les poussèrent en les forçant à se disperser. Les gens de l'Université terminent leur requête en demandant justice au roi et à son parlement 1 .
1. Arch. de Wniversilé, au Ministère de l'Instruction j ubliqtic, A 21 u (ch. IV). Je
Il y a, je crois, de l'exagération dans la manière dont l'auteur de la requête expose les faits qui ont en lieu dans ce grave conflit. Malgré tout, la conduite du prévôt et de ses agents avait été trop audacieuse et trop cruelle pour que l'autorité royale et le parlement ne se vissent pas contraints de le condamner. Le prévôt fut obligé non-seulement de délivrer les universitaires, même coupables, mais encore de les indemniser. Ce premier triomphe devait être suivi bientôt d'une victoire complète. L'auteur anonyme de la chronique des Valois dit, en terminant son récit : Les clercs ricstoient pas armés , si furent pour ce jour les plus faibles; mais, dès qu'ils virent qne le parlement leur avait donné gain de cause contre le prévôt , ils comprirent qu'ils étaient les plus forts et qu'ils pouvaient le renverser, c'est pourquoi le recteur cita Hugues Aubriot en leur nom au tribunal de l'évéque pour avoir à se défendre contre la plus grave des accusations que l'on pût porter en ce temps, celle de sorcellerie exceptée. Un jacobin, nommé frère Jacques de Morey, « lors inquisiteur en France sur les hérétiques, » accusa le premier magistrat de la ville du crime d'hérésie.
Le prévôt accueillit d'abord cette poursuite avec une hauteur dédaigneuse, qui n'était au fond que la conscience de sa valeur personnelle, et la juste appréciation des services qu'il avait rendus à la cité. Il refusa de comparaître. Son refus, loin d'entraver la poursuite, en accéléra la marche ; Hugues Aubriot, jugé par contumace, fut excommunié, et lecture de la sentence fut donnée dans toutes les églises de Paris, chaque jour à la messe et à vêpres. Un pareil outrage devait peu surprendre le condamné ; mais, jaloux de maintenir la considération qui s'attachait à sa charge et à sa personne, il eut hâte de prévenir les conséquences funestes qui pouvaient résulter de l'inique flétrissure dont on le frappait, en se présentant au tribunal de l'évéque. Une cruelle déception
dois la communication de cette pièce des plus curieuses à l'obligeance de M. Jourdain, chef de division au Ministère de l'Instruction publique. M. Jourdain est chargé de continuer la grande histoire de l'Université de Ou Boulay, et d« compléter les pièces nombreuses déjà publiées dans cet ouvrage. Il est difficile de comprendre comment cette requête a échappé à Du Boulay ; elle sera comprise dans le second fascicule du travail de M. Jourdain : Index chronologicus chartarum pertinentium ad kixtoriam Universitalis Parisien si s ab ejus originibus ad finem decimi sexti sxculi, adjectis insuper pluribus instrumente qux nondum in lucem édita erant; studio et cura C. Jourdain. Paris, 1862, in-fol.
l'y attendait. Enhardis par le succès de la première procédure, ses adversaires produisirent plusieurs personnes qui, par leurs témoignages, certifièrent de la réalité du crime qui lui était imputé. Elles déposèrent que, depuis plusieurs années, l'accusé avait laissé passer les fêtes de Pâques sans se confesser et sans communier ; qu'il n'observait aucun des devoirs de la religion catholique -, qu'il ne faisait point mystère de son irrévérence à l'endroit des sacrements, des chefs de l'Église, de l'autorité du clergé, se refusant à suivre leurs bons avis, comme un aspic insensible.
La richesse des églises du royaume, ajoutait-on, lui était une occasion fréquente de faire éclater son envie et sa haine contre les choses saintes, à tel point que plus d'une fois, se trouvant près du roi Chorles V, il ne craignit pas de traiter de fous les prédécesseurs de son maître, qui avaient doté le clergé de tant de revenus. C'était pour satisfaire ses damnables desseins qu'il combattait de tout son pouvoir les privilèges ecclésiastiques et les immunités de la vénérable Université de Paris.
On ajoutait qu'un jour, à un sergent qui s'excusait auprès de lui d'un léger retard sur ce qu'il était allé prier Dieu daus son église, il répondit : « Ribaud, ne sais-tu pas bien que j 'ai plus de puissance pour te nuire que Dieu n'en a pour t'aider ? »
Un autre jour, l'évéque de Goutances célébrait la messe dans l'église de Saint-Denis de la Châtre, Hugues Aubriot entra, fit le tour de l'édifice et continua sa promenade, même pendant l'élévation, si bien qu'un religieux vint le prier de se prosterner; mais le prévôt lui fit réponse « qu'il ne croyait pas au Dieu dudit évèque, qui ne bougeait de la cour. » C'était en effet le plus courtisan des prélats de France.
Enfin se produisirent les imputations relatives à ses mœurs. On prouva ses relations criminelles avec des femmes juives, par les entrevues secrètes et familières qu'il avait eues avec plusieurs d'entre elles, dans une circonstance dont nous avons parlé plus haut, alors qu'il leur avait fait rendre leurs enfants. Mais cette protection même, qui donnait tort au baptême en faveur des droits maternels, fut considérée comme la preuve la plus éclatante d'une impiété enracinée, et digne d'être punie par les plus cruels supplices.
Or, dans les circonstances actuelles, le tribunal, on le sait, se sentait naturellement porté à une sévérité excessive, et ne parlait rien moins que d'envoyer le prévôt au bûcher. L'émotion fut
grande dans Paris à cette nouvelle. Les plus grands seigneurs de la cour de France mirent une vive opposition à l'exécution de cet arrêt sauvage, et les ennemis d'Aubriot durent encore se contenter d'une demi-vengeance. Le condamné fut d'abord contraint de venir faire amende honorable, publiquement, sur un échafaud dressé à cet effet dans la place du parvis Notre-Dame.
Le 17 du mois de mai de l'année 1 381, au lever du soleil, Paris fut témoin d'un étrange et douloureux spectacle. La place du parvis et les rues qui y conduisaient étaient encombrées d'une population nombreuse et turbulente. Au milieu de cette joie grossière et cruelle, on vit bientôt s'avancer un vieillard conduit par les serviteurs du saint-office, sans autre vêtement qu'une longue chemise, un cierge à la main. C'était Hugues Aubriot, le premier magistrat de la cité, hier encore redouté de tous, aujourd'hui exposé aux huées de la multitude. Il fut placé devant un échafaud où étaient l'évèque de Paris et les docteurs de l'Université. Il s'agenouilla devant eux; et, après que l'inquisiteur de la foi eut donné lecture des crimes reprochés au coupable, il demanda l'absolution de ses péchés et de ses hérésies. « Alors « l'évèque de Paris, revêtu de ses habits sacerdotaux, le condamna « tout haut à faire pénitence perpétuelle, au pain de tristesse, et « à l'eau de douleur, comme auteur de la perfidie judaïque et « contempteur des sacrements, comme hérétique, méprisant les « chefs de l'Eglise 1 . »
Cette sentence impitoyable fut accueillie par des cris de joie qui retentirent au loin sur les bords de la Seine, car les écoliers de toutes les nations et les suppôts de l'Uuiversité s'étaient emparés, dès la veille, des rues étroites conduisant alors au parvis Notre-Dame. Par leur zèle, les paroles de l'évèque furent portées de bouche en bouche et répétées eu peu d'instants sur l'une et l'autre rive du fleuve. Mais les bourgeois ne partageaient point cette allégresse. La jeunesse des écoles, au contraire, délivrée de son surveillant rigide, se répandit bientôt dans tous les quartiers delà ville, enchantant contre son adversaire une complainte faite la veille par quelqu'un des siens et qui commençait ainsi :
Hugues Aubriot^ bien me recors, Quant fus Prévôt premièrement