‹ Hugues Aubriot, prévot de Paris sous Charles VChapitre 7 sur 8 · I. Chronique du moine de Saint- Denis, liv. il, t. I, p · texte numérisé non relu

I. Chronique du moine de Saint- Denis, liv. il, t. I, p

Que j'ouis à cris et à cors Dire de ton avènement :

Bien viengne par qui hautement Dès or justice régnera.

Or est venu qui l'aimera.

Lors les droits garder tu juras

Du Roy en l'université ;

Et puis après asséuras

Maintenant ceux de la cité.

Or u'a pas tenu vérité ,

Car chacun de toi se démente :

Trop tôt se vante qui aulx plante.

Tant com le grand Charles as vescu Tu t'es porté trop (lerement ; Kn tout cas estoit ton escu.

Or va maintenant autrement , Car par ton fol desvoiement Aucun ne t'aime ne te prise Tant va le pot à Ceau qu'il brise '.

Dans cette complainte, qui n'a pas moins de vingt-deux couplets, qui tous finissent par un proverbe, les actes du prévôt sont passés en revue et livrés au sarcasme et au mépris.

Quand Hugues Aubriot se vit condamné, et qu'il fut bien suide ne pouvoir échapper à la vengeance des universitaires, il s'adressa au moins implacable de ses ennemis, et se tourna du coté de l'Église. Il implora le pardon de l'évcque, et fit tous ses efforts pour être relevé de la sentence d'excommunication prononcée contre lui. On lui opposa d'abord les crimes d'hérésie dont il avait été convaincu ; mais comme il s'agissait d'une peine capitale, fort difficile à faire exécuter, à cause des hautes sympathies qui s'étaient manifestées en sa faveur, il fut enfin reçu en grâce ; on le condamna seulement à la prison dans l'archevêché de Paris. Touchés de son repentir, le chef inquisiteur et l'évcque le relevèrent de la sentence d'excommunication, lui

1 . J'ai déjà cité précédemment cette complainte, qui a été publiée pour la première fois par M. P. Paris, t. VI, p. 478, des Chroniques de Saint-Denis, in- 12 , Paris, 1836-38. Je l'ai reproduite dans mon Recueil des chants historiques français, elc., V série.

rendirent la miséricorde de la sainte Église, et lui assignèrent pour demeure la meilleure partie de la grosse tour de l'hôtel épiscopal Dans cette situation, comparativement douce, il demeura fort tranquille l'espace de dix mois, jusqu'au 1 er mars de l'année 1382, jour où éclata la fameuse émeute dite des Maillolins. Les gens de métier, s'étant emparés des maillets de fer que Hugues Aubriot avait fait fabriquer pour défendre la ville contre les ennemis du dehors, se livrèrent alors à d'abominables excès. Ils se souvinrent cependant de leur ancien prévôt, dout l'exacte justice et la ferme administration les avaient protégés. Ils voulurent le délivrer et coururent assiéger la maison de l'évêquc. Ils rompirent les portes, demandèrent Hugues Aubriot pour le mettre à leur tète. Quand le geôlier vint lui dire que le peuple de Paris le cherchait pour le placer à sa tète, il déclara qu'il ne sortirait point, et voulut, pour se défendre d'un pareil honneur, s'emparer d'une hache que le geôlier tenait à la main. Mais le gardien la lui refusa, disant que, s'il faisait mine de résister, il serait infailliblement tué. Les révoltés s'emparèrent du prisonnier, le placèrent malgré lui sur un petit cheval et le ramenèrent à son hôtel, disant qu'ils feraient de lui leur capitaine. Hugues Aubriot chercha tous les moyens d'échapper à ces furieux; plusieurs de ses amis lui conseillèrent la fuite, rassurant qu'il trouverait un refuge auprès du pape. Il quitta son hôtel vers la nuit, et se lit passer l'eau par deux enfants qui faillirent le noyer; puis, en hàtc, il gagna la Bourgogne. Ébranlé par des émotions de tout genre, il tomba malade et séjourna seize jours à

I. Voici en quels termes de triomphe l'auteur de la chronique de* Valois enregistra la condamnation de Hugues Aubriot : « En cet an (1381) fut Hugues Aubriost, « prevost du roy, à Paris, par l'Université reprins de hérésie, de bougrerie , d'estre « sodomite et (aulx crestien, et Tut faicte par le pourebas de l'Université vraie in- .« forrnacion contre 'e dit prevost, par laquelle il fut trouvé que le dit prevost avait « fait plusieurs horribles et abhominables Tais, comme de habiter aux femmes besn tialemcnt contre nature, d'avoir eu compaiognie aux juives charuclment , comme « d'enfans de Juif* qui avoient esté crestiennés de les rendre aux Juifz, comme « d'avoir corrompu femmes, puiz avoir fait pendre les maris, pour estre sodomite « et non tenant la loy crestienne. Des quelles choses par juste et vraye informacion « le dit prevost de Paris fut ataint et prouvé coupable. Mais, pour l'amour et hon- ■ neurs du roy et des ducs d'Angou, de Berry et de Bourgogne, ses oncles , qui

• grandement le soustenoient , fut icellui prévost respité d'estre ars comme cil qui « l'avoit trop ahhominablement deservi. Et fut jngic par l'ovesque de Paris et par

• l'Université de tenir prison eharlrcc. ». P. 20î.

Mussy la Fusse en A mois. De là il viut à Maçon , où la maladie le retint encore. Dès qu'il fut rétabli, il se rendit par eau jusqu'à Avignon, mais ne put obtenir, aussi tôt qu'il l'aurait voulu, une audience du souverain pontife. Toutefois il vit un des cardinaux et se remit à la discrétion du saint père, qui, d'accord avec le sacré collège, lui assigna Sommières pour lieu de pénitence.

Aubriot demeura longtemps dans cette résidence 1 .

Ce récit est celui que les amis de Hugues Aubriot ont fait de sa délivrance ; il est permis de douter qu'une fois sorti des prisons de l'évèque de Paris, l'ancien prévôt se soit remis par pénitence dans d'autres mains. 11 est plus naturel de penser qu'une fois dans son pays de Bourgogne, le fugitif parvint à se cacher si bien qu'il put finir dans le repos une carrière qui avait été brillante, mais qui se termina par une catastrophe terrible , imméritée, à tous égards , et qu'il aurait évitée peut-être en agissant avec moins de hauteur et plus de ménagement.

Tels sont les principaux événements de la vie de cet homme, qui a joué, pendant le règne du sage Charles V, un rôle très-important. Peut-être on a pu reprocher à son administration, aussi intelligente que vigoureuse, quelques actes hardis qui heurtaient trop ouvertement les croyances et les préjugés de son temps; mais, s'il eût été cet homme vicieui et corrompu que ses ennemis ont voulu nous représenter dans leurs chroniques et leurs pamphlets, on ne peut croire que Charles Y eût fait de lui, pendant près de quinze années, son principal conseiller ; ou aurait peine à s'expliquer qu'il eût mis tant de persévérance à récompenser sou zèle et son dévouement par des bienfaits de toute nature. 11 est donc juste de reconnaître dans Hugues Aubriot un magistrat remarquable qui, devançant l'époque où il a vécu, ne craignit pas de combattre le désordre et les injustes privilèges partout où il les rencontra ; qui contribua puissamment, sous uu des rois les

1. J'emprunte les détails des derniers événements de la vie publique de Hugues Aubriot, détails inconnus jusqu'à ce jour, à un document original cité par M. le baron Pichon, mon confrère de la Société des bibliophiles, dans l'Introduction qu'il a mise au Ménagïer de Paris, 1. 1, p. xx. On trouve encore dans le même ouvrage (t. Il, p. 253) des détails curieux sur l'hôtel habité par Hugues Aubriot. L'éditeur du Mcnagier pré parc un travail étendu sur les Maillotins, dans lequel il compte donner sur Hugues Aubriot des renseignements d une grande importance inconnus jus qu'a ce jour

plus habiles dont la France puisse se glorifier, à réparer les désordres matériels et moraux causés par les discordes civiles et les malheureuses tentatives de révolution.

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