‹ Hugues Capet, chanson de geste;Chapitre 10 sur 27 · T. 1, p. III · texte numérisé non relu

T. 1, p. III

xxvj Préface.

Onques n'ot tel paour en se regnation,

(Bauduin de Sebourc, I, io6, etpassim.)

Reveracion^H.C.y Sy^B.àtS.y I,343;II, 82.

Sauvasion, 193; — 11,25,38,211.

Condampnasion, 152; — 11,31^.

Excusasion, 177; — II, 328,

Et quantité d'autres qui , s'ils ne sont pas entièrement nouveaux, ont été refaits du moins et paraissent sous une forme savante à laquelle on n'est pas habitué avant le XIV^ siècle , tels que delyverasioriy par exemple Q), dont la forme ancienne et populaire est delivrison ou delivroison.

Ce n'est pas ici le lieu de pousser plus loin cette comparaison philologique entre les deux poëmes, entre la langue du XI V^ siècle et celle du siècle précédent. Ces simples indications suffiront pour mettre sur la voie le lecteur curieux, qui reconnaîtra d'un coup d'œil bien d'autres analogies entre Hugues Capet et Bauduin de Sebourc, bien d'autres différences entre ces deux poèmes et les poèmes d'une époque antérieure.

Nous avons déjà démontré que notre poëme n'a pu être composé qu'après 1 3 12. D'un autre côté , le manuscrit unique qui nous en reste est du commencement du XV^ siècle ; c'est aussi au commencement de ce siècle que l'ouvrage fut transcrit en France par Jean de Nassau , comte de Saarbruck, et c'est vers 1437 que la mère de ce comte en fit une traduction allemande dont il sera parlé ci-après. i3i2 et 141 2, par exemple,

Préface. xxvij

sont donc les deux limites extrêmes entre lesquelles se trouve la date que nous recherchons, et qui, selon nous, ne peut guère dépasser 1 340.

On ne nous refusera pas sans doute d'adhérer à ces conclusions ; mais, comme on sait que les chansons de geste ont subi de perpétuelles modifications, ont été sans cesse refaites et rajeunies , on sera tenté peut-être de ne voir dans celle que nous publions qu'une dernière version accommodée au goût et au tempérament littéraire du XIV^ siècle. Ce n'est pas notre sentiment. Cette version a été, selon nous, et la première et la dernière. Tout y révèle une conception postérieure au règne de Philippe le Bel, et l'esprit qui anime le poëme , s'il existait avant cette époque , ne se serait pas manifesté de la sorte. La lecture attentive de l'ouvrage pourra seule communiquer cette impression; nous ne laisserons pas, cependant, d'indiquer les raisons qui l'ont fortifiée en nous.

Ou le poëme a été refait de fond en comble et de toutes pièces , ou il n'est pas antérieur à la date approximative que nous lui assignons. Sans parler de la forme, qui n'est pas celle d'une chanson ancienne simplement rajeunie et amplifiée, nombre de faits, nombre de détails ne peuvent appartenir ni au XÏII^ ni encore moins au XII^ siècle. La donnée principale, c'est-à-dire l'opinion populaire, la légende qui fait de Hugues Capet le fils ou le neveu d'un boucher de Paris, serait donc à peu près l'unique fonds de la version primitive, si tant est qu'elle ait existé. Rien n'empêche de croire que cette fable ait été imaginée et mise en circulation avant le temps où

xxviij Préface.

notre poëme fut composé , et l'auteur lui-même semble nous indiquer qu'elle avait cours et qu'il s'en est emparé pour en faire le thème de sa composition, puisqu'il dit au début : « Je vous lirai la vie d'un guerrier dont l'histoire est fort digne d'intérêt et d'admiration : c'est celle de Hugues Capet, qa^on appelle boucher. Il l'était vraiment, mais ne savait guère ce métier. »

Nous ne croyons pas , cependant , pouvoir suivre l'opinion qui propose de faire remonter la chanson de Hugues Capet dans sa version primitive jusqu'au règne du pieux roi Robert. Ne serait-ce pas beaucoup dire ? — Ni la chanson ni la légende qui en fait le fond ne nous paraissent aussi anciennes.

Qui se serait avisé , sous le règne du roi Robert, de faire du roi son père le fils ou le neveu d'un boucher ? Les amis de la nouvelle dynastie ? Il n'y a pas d'apparence. Ses ennemis? Peutêtre. Elle n'en manquait pas alors ; elle n'en manqua jamais. Les légitimistes du temps, ceux qui tenaient pour le sang càrlovingien , malgré le mépris où était tombée la grande race de Charlemagne , n'auraient pas mieux demandé sans doute que de donner crédit à cette fable injurieuse. Les partis ne reculent pas devant les plus grossiers mensonges ; ils font , comme on dit^ flèche de tout bois. Mais il faut encore, en pareille circonstance, trouver un terrain où la calomnie puisse germer. Et le moyen de persuader aux contemporains que le duc de France , que Hugues Capet, dont l'aïeul avait été roi, dont le père avait dédaigné de l'être, que le frère du duc de Bourgogne et le beau-frère du duc de Nor-

Préface. xxix

mandie^ était le fils ou le neveu d'un boucher de Paris ? Personne n'eût ajouté foi à cette histoire. Tout le monde pouvait bien ne pas savoir comme Richer Porigine germanique de la nouvelle maison de France; mais nul ne pouvait ignorer le rôle qu'elle jouait dans le pays depuis plus d'un siècle, et qui eût essayé de faire prendre le change au public, se fût probablement attiré cette réponse : « Ce n'est pas Hugues le Grand qui s'est mésallié, c'est le compétiteur de Hugues Capet, c'est Charles de Lorraine ! » et Adalberon l'a bien su rappeler à l'assemblée de Senlis (•):

D'ailleurs, les circonstances sociales se prêtaient-elles à pareille invention ? Pas plus du côté de la boucherie que du côté de la royauté. La boucherie ne formait pas encore la riche et puissante corporation qui, au commencement du XV^ siècle, sera un moment maîtresse de Paris et à la tête des affaires. On était encore trop loin du règne des Legoix, des Saintyon, des Tiber, des Caboche, de la boucherie de Sainte- Geneviève, de la boucherie de l'Hôtel-Dieu et de la Grande-Boucherie, pour leur faire honneur d'avoir mêlé leur sang à celui de la noblesse et d'avoir contribué pour moitié à la fondation de la troisième dynastie.

I . « Sed quid dignum Karolo conferri potest quem fides non régit, torpor énervât , postremo qui tanta capitis imminutione hebuit ut externo régi servire non horruerit , et uxorem de militari ordine sibi imparem duxerit ^ Quomodo ergo magnus dux (Hugues Capet) patietur de suis militibus feminam sumptam reginam fieri sibi que dominari ? etc. »

(Richer, liv. IV, ch. XI.)

XXX Préface.

Il faudra bien du temps pour que semblable imagination soit de mise, et c'est à peine si l'on peut croire que la légende sur laquelle se fonde le récit de notre poëte ait pu paraître supportable au temps de saint Louis. Mais sous Philippe le Bel les choses ont bien changé de face, et la bourgeoisie est devenue assez riche et assez puissante pour se payer une histoire en harmonie avec sa situation, avec ses prétentions, avec son orgueil; car l'orgueil, soyons justes^ n^a pas toujours été l'apanage exclusif de l'aristocratie de naissance (^).

Il est bon de dire avant tout que dans notre poëme ce n'est nullement pour injurier la royauté qu'on lui attribue une origine bourgeoise. Bien loin de là, on lui en ferait plutôt compliment. Lorsque Dante, dans sa haine de W^/zc. vaincu, fait dire à Hugues Capet : « C'est de moi que sont nés les Philippe et les Louis qui ont en dernier lieu gouverné la France. J'étais le fils d'un

I. Le règne des avocats commence alors, témoin ce passage de la chronique métrique de Geoffroi de Paris. (Ms. de la Bibl. Imp., fr. 146, sous Pan 1303.)

François les drois hoirs ^ Engajent sovent leurs manoirs Et delessent lor propre terre Por guerre en autre lieu la guerre ; Si se part la chevalerie , Et demore hoqueterie.

En France à tout plain d^avoquas.

Les chevaliers de bons estas Qui France voient trestourner Et en servetè atourner^ Vident le païs et s'en vont, Quant François sont etfrans ne sont.

Préface. xxxj

boucher de Paris » , il n'y a pas à s'y méprendre. Qu'on relise tout le passage, l'outrage y éclate ; on y sent le trait empoisonné, et l'explication de ce langage n'est pas difficile à trouver. Mais notre poëte ne l'entendait pas ainsi. L'alliance de la royauté et de la bourgeoisie, voilà, selon nous, la thèse qu'il soutient avec beaucoup d'habileté et un art qu'on ne saurait méconnaître. Sans doute, son entrée en matière est délicate, son point de départ est scabreux ; mais il fera tout pour esquiver la difficulté.

(f II est vrai, dit-il, que Hugues Capet était boucher , mais si peu ! »

Ce fa voirSy mais moult pau en savait du mestier.

« Il était gentilhomme et fils de chevalier ;

<( son père, Richier, sire de Baugenci, avait

« bien mille livrées de terre dans sa justice.

« C'était un homme sage et d'un grand sens,

(( qui était toujours à Paris, à la cour du roi

« Louis, et qu'on écoutait très-bien au conseil

(( privé. Ce fut là, ce fut à Paris qu'il s'éprit de

(( la belle Béatrix. Il la fit demander à son père,

qui d'avoir fu garnis :

Bouchiersfu ly plus riche de trestout le pais.

Le mariage fut conclu, et d'eux naquit Hugues Capet, lequel n'est ici que le neveu et non le fils : d'un boucher. Le coup semble déjà moins rude ; et puis le mariage est un mariage d'amour, bon

xxxij Préface.

mariage d'ailleurs, puisque le père de Béatrix était le plus riche boucher du pays. Hugues Capet, au reste, n'avait aucun goût pour la boucherie, témoin Peffroi qu'il cause à son oncle lorsqu'il s'avise de le venir voir pour échapper aux poursuites de ses créanciers (^).

La scène est charmante, et le bourgeois y est un peu sacrifié ; mais il prendra bien sa revanche plus^tard, quand Hugues sera roi. Il faut voir aussi comme cet excellent oncle reçoit son neveu une seconde fois, après mainte fred^aine.cc Restez avec moi, lui dit-il : pour l'amour de vous je mènerai grand train, et vous pourrez aussi vous tenir sur un bon pied. Partout on vous fera honneur;

Car de par vostre père avez moult haut parent , Et dé par vostre mère, biaus niez, par saint Climent, Avez vous à Paris maint bourgois excellent.

Ainsi les choses sont présentées le plus doucement, le plus gracieusement du monde. On ne veut pas blesser la royauté ; mais on est bien aise de lui faire sentir qu'elle a tout intérêt à ne pas trop renier son origine maternelle^ et que d'ailleurs on ne lui fera pas honte.

La même habileté se retrouve partout. Il s'agit de marier la fille du dernier roi Carlovingien. C'est aux pairs de France qu'appartient la dé-

Préface. xxxiij

cjsion de cette grande affaire , dit la reine ; je veux qu'ils y soient tous,

Et ly bourgeois oussy de che roiaulme chL

(P. 27.) Et plus loin :

A vous m'acorderay vollontiers^ je vous dy, Mais que my franc bour^ois de ceste cité chy Soient à Vacorder et Vaiient assenty.

Et de fait on ne voit guère paraître ici que les bourgeois , avec l'oncle et le neveu à leur tête. La noblesse ne se montre pas très-empressée. Paris est assiégé, et le connétable n'ose pas sortir avec les quatre mille gentilshommes dont il a le commandement. Il se résigne à rester sur la défensive. Hugues Capet n'est pas de cet avis, et s'attire par là un mauvais compliment : « Vous autres bourgeois aux chaperons fourrés, vous êtes de très-nobles champions devant vos portes; mais en bataille, vous ne valez pas un bouton (^), » lui dit le connétable. Ainsi Hugues Capet, malgré le soin qu'a pris le poëte de nous dire qu'il était gentilhomme, figure ici en qualité de bourgeois , et est traité comme tel par le connétable, qui ne paraît pas avoir une haute opinion de la garde nationale.

Hugues Capet tire une noble vengeance de cette épigramme. Il sauve la vie au connétable sur le champ de bataille, et lui dit : « Par Dieu,

xxxiv Préface.

connétable , vous avez eu besoin des bourgeois de Paris , et de celui-là même que vous avez bafoué! — Je ne sais si vous êtes bourgeois, répond le connétable , mais vous êtes noble par le cœur(') », et il lui demande pardon de son erreur. On voit que le trait contre les bourgeois n'a été lancé qu'à bonne intention, et pour amener une réparation.

Le connétable ne s'arrête pas là ; sa reconnaissance va plus loin : « Plût à Dieu , dit-il à Hugues, que vous fussiez couronné roi de France, et qu'on vous donnât pour épouse l'héritière du royaume ! »

Après la bataille où Hugues s'est signalé , le peuple l'escorte en criant : (c Paris à Hugues le boucher ! » La reine veut savoir ce que signifient ces cris : « Madame, lui dit le connétable en lui présentant Hugues Capet , ces gens viennent vous chanter les louanges de ce bourgeois »

(P- 57). Ailleurs la reine , délivrée de ses ennemis par

le courage de Hugues^ se sent prise pour lui d'une grande tendresse. Elle l'épouserait, s'il était de haut parage. Mais il est de petite condition et n'a pas un sillon de terre. Elle n'oserait avouer ses dispositions, <( quoique à le bien prendre, ajoute-t-elle, il soit digne de moi, si noble que je sois » (p. 91, 92).

C'est aussi l'avis de sa fille Marie. Hugues est beau , il est preux ; elle n'en demande pas davantage (p. 93).

Un oncle de la jeune princesse ne se montre

Préface. xxxv

pas plus difficile. De lui-même il forme le projet d^unir sa nièce à Hugues Capet, et pour un roi qu'il est, il professe à l'endroit de la naissance des doctrines on ne peut plus libérales : (c Certes, dit-il^ Hugues mérite bien pareille destinée, car il est beau et brave, et s'il n'est pas de haut lignage, eh bien ! à juger les choses au vrai, tout pauvre petit ne descend il pas d'Adam , Bilart comme Justin (i) ? »

C'est dans le même esprit qu'a été écrite toute la scène où la reine Blanchefleur veut confier à Hugues l'oriflamme de France , où il se défend si modestement et si habilement d'un tel honneur, et où il se laisse faire à la fin , convaincu par les bonnes raisons que lui a données la reine (p. 1 59 et suivantes).

Et que dire de ce passage où la couronne est donnée à Hugues, en présence et avec l'assentiment des bourgeois comme des barons , et où le nouveau roi s'exprime ainsi ?

Signeur, ce dist H roiSj oiez rrCcntension : Je suy rois couronnez de France le rojon , Non mie par oirrie ne par estrasion , Mais par le vostre gré et vostre elexion .

Des passages que nous venons de citer, et d'autres encore, ne ressort-il pas clairement que le poëme a un but politique, une tendance bour-

I . Autant le sens général de ce passage est facile à comprendre, autant le sens littéral peut offrir de doutes. Bilart et Justin nous paraissent deux noms de fantaisie.

xxxvj Préface.

geoise marquée, et que, sans vouloir faire outrage à la royauté, on cherche seulement à établir qu^il y a du sang bourgeois mêlé au sang royal , que l'alliance de !a bourgeoisie et de la royauté date de loin, et que le roi manquerait à son origine et à la reconnaissance pour les services rendus en ne continuant pas à s'appuyer sur une classe à laquelle il doit tant. Nous disons la bourgeoisie ; le poëme dirait presque la boucherie , et pour cause.

Ce qui démontre , à notre gré , Torigine de l'invention, ce qui la fait toucher du doigt , pour ainsi dire , c'est que notre poëme ne se tient pas dans les termes vagues de la chronique de Saint- Bertin : plebeium. Il précise ; plébéien devient boucher.

Fils d^un boucher, dit Dante.

Neveu d'un boucher, dit notre poëme. Et pourquoi d'un boucher? On le saura bien au commencement du siècle suivant, quand les Cabochiens seront tout-puissants. Une influence comme celle qu'aura alors cette corporation ne s'improvise pas. Elle était donc déjà grande au temps où fut composé notre poëme, et même auparavant, et voilà pourquoi, selon nous, Hugues Capet est le neveu d'un boucher plutôt que d'un cordonnier ou d'un pâtissier. N'est-ce pas le cas de répéter l'adage : Is fecit cuï prodest ?

Qui a imaginé la légende, qui l'a crue ou feint d'y croire , qui l'a propagée , qui a commandé la chanson et en a payé le prix? Le clergé? Il n'y joue aucun rôle. La noblesse? Elle n'y est pas assez bien traitée pour cela, on l'avouera, et il y est fait trop bon marché des droits et des

Préfacé. xxxvij

privilèges de la naissance ('). C'est donc ceux dont elle flattait , dont elle servait les intérêts et l'orgueil, — les bourgeois , et parmi les bourgeois, les bouchers.

Que faisaient les bourgeois au temps du mouvement communal ? Une fois vainqueurs de leurs seigneurs , ils tranchaient du seigneur eux-mêmes, se faisaient construire une tour crénelée, un donjon. Devenus plus puissants avec le temps, ils ne sont pas fâchés de répandre le bruit que la royauté est d'origine bourgeoise, au moins pour moitié. lisse font déjà une histoire adaptée a leur politique, et cela avec une habileté , une sagacité dont la tradition ne s'est pas perdue.

Quoi de plus favorable aux intérêts de la bourgeoisie, et des bouchers en particulier, que l'invention historique dont il s'agit? Bien ingrate la royauté si elle ne ménageait , si elle n'exaltait une corporation dont elle est issue , à laquelle elle doit de tels services! Et en même temps quelle pâture pour l'orgueil bourgeois !

Voilà notre sentiment.

Ce n'est plus en aucune façon une chanson de geste, même de la dernière époque, que le poëme de Hugues Capet. De la chanson de geste, il ne reste ici que le moule. On y a jeté un poëme politique, qui est comme la Henriade des bourgeois. On ne saurait se défendre d'en juger ainsi quand on lit ce poëme. On se confirme dans cette opinion quand on l'étudié, quand on en recherche et quand on en trouve la date, quand on en con-

I. A la bonne heure quand il s'agit de savoir qui a commandé le Chevalier au cygne !

xxxviij Préface/

sidère Tesprit, la forme, Pallure, les tendances.

Et nous ne sommes pas les premiers à qui cette idée soit venue. Des critiques allemands, qui ne connaissaient pas notre poëme , mais seulement la traduction allemande de ce poëme dont il sera parlé ci-après, lui ont donné la même portée (')•

En France aussi, notre poëme a été considéré à» ce point de vue dans une thèse inédite soutenue àPEcole des Chartes par M. Eug. Châtel, et dont le sommaire imprimé contient ces mots : caractère politique et tendance bourgeoise de la première partie de ce roman. Etait-ce dire assez? Le poëme tout entier, à notre gré , laisse apercevoir une seule et même tendance , un seul et même caractère , celui que nous avons cherché à déterminer.

Le but politique du poëme est , à nos yeux , d^autant plus apparent , qu'à l'époque où il fut composé, le règne des chansons de geste et même des poëmes d'aventures était fini, leur crédit ruiné dans l'opinion. On n'y croyait plus, et il ne fallait rien moins qu'une thèse comme celle que semble soutenir notre auteur pour raviver l'intérêt d'une composition de ce genre.

Guillaume Guiart, qui écrivait en 1306 la Branche des roiaus iingnages, dit au début de son ouvrage :

Aucunes genz, eltens passé,

Se sont de rimoier lassé ,

Pour leursoutil engin espandre :

( I ) Voyez plus loin les passages cités de Menzel et de Gervinus.

Préface. xxxix

Liuriy du bon roy Alixandre^ Qui prist tante terre lointaigne; Li autre , d'Artus de Bretaingne , De cens de la table réonde , Con ramentoit par tout le monde.

Cil ne ront mie este sanz painne Qui es romans de Chalemainne Racontent tant d'abusion Que c'est une confusion.

Pluseurs reparlent de Guenarty Du Lou , de VAsne , de Renart , Defaeries et de songes , Defantosmes et de mençonges , Et seulent avoir por tiex lobes Des granz seigneurs deniers et robes , Qui or leur font oreilles sourdes ; Et tout homme qui dit ces bourdes Tiennent por fol et por niart.

Par quoi je y Guillaume Guiart^ D'Orliens né , de VAguillerie Qui voi que leur painne est perie.

Ai ci en cest mien roman mise M'entende à trover^ etc. y etc. (i).

Il n'est pas possible de constater plus clairement le décri où était tombée la littérature romanesque.

Guillaume Guiart prend les devants sur Cervantes ; il se moque (un peu plus loin) des

Chevaliers qui se combatoient Jusqu^es braiers s'entrefendoient ; Li grant destrier du cop donné Restoient par mi tronçonné.

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