Liv. VI, p. 451. Paris, 1665, m-fol
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opinion. Voici en quels termes il s'exprime après avoir cherché à démontrer que Hugues Capet descendait du grand Witikind :
(( Vous pouvez reconnoistre la fatalité qu^il y eut en cette famille depuis son commencement jusques à la fin, au des-avantage de celle de Charlemagne, et au surplus combien Dante, poëte italien, fut ignorant quand au livre par luy intitulé le Purgatoire, il dit que nostre Hugues Capet avoit esté fils d^un boucher. Laquelle parole ores que par luy écrite à la traverse et comme faisant autre chose, si est-elle tellement insinuée en la teste de quelques sots que plusieurs qui ne sondèrent jamais les anciennetez de nostre France sont tombez en ceste mesme hérésie. François de Villon, plus soucieux des tavernes et cabarets que des bons livres , dit en quelque endroit de ses œuvres :
Si f eusse des hoirs de Capet,
Qui fut extrait de boucherie.
Et depuis Agrippa Alleman en son livre de la vanité des sciences, chap. de la noblesse, sur cette première ignorance, déclame impudemment contre la généalogie de nostre Capet. Si Dante estima Hugues le Grand, duquel Capet estoitfils, avoir esté un boucher, il estoit mal habile homme. Que s'il usa de ce mot par métaphore ainsi que je le veux croire, ceux qui se sont attachez à Pécorce de cette parole sont encore plus grands lourdauts. C'est luy qui donna tant d'algarades à Charles le Simple et aux siens et mesla
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tellement les cartes à son profit , qu'enfin Hugues Capet son fils demeura maistre du tapis. » En dernier lieu, la satyre Menippée met ainsi à profit le passage de Dante :
« Iste vero est infamis propter h<zresim , ci iota familia Borboniorum descendit de becariOy sivemavultis de lanio qui carnem vendebat in laniena Pa • risinUy ut asserit quidam poeta, valde amicus sanct£ sedis apostoliUy etideo qui noluisset mentiri (»). »
De ces textes, tous curieux, deux seulement sont importants pour nous : celui de Dante et celui de la chronique de Saint-Bertin.
C'est à Paris sans nul doute que Dante avait recueilli la fable qui faisait de Hugues Capet le fils ou le neveu d'un boucher (car figliuol ne doit pas peut-être se prendre à la lettre et au sens le plus étroit).
Est-ce dans notre poëme qu'il l'avait trouvée.'^ Il est très-permis d'en douter. Dante vint à Paris, selon les uns dès 1295, selon d'autres un peu plus tard, en 1 306, et notre poëme alors n'était certainement pas composé, puisqu'il est postérieur à i j 12. De là une raison pour croire que la légende qui en fait le fond, qui en est le texte, était en circulation avant d'être mise en œuvre par Tauteur de Hugues Capet.
Quant au passage de la chronique de Saint-
I. Ed. Nodier, I, 106.— P. Dupuy dans son édition (Ratisbonne, 1664) avait fait cette note : a Quidam poeta. C'est Dante, poëte italien qui a escrit que Hugues Capet estoit fils d'un boucher, qui est une pure fadaise. »
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Bertin, on ne saurait non plus en tirer grande lumière. Les précieuses annales de Saint- Bertin, dont le récit s'étend de l'an 590 à l'an 1294, ont eu sinon pour auteur au moins pour compilateur un abbé de Saint-Bertin, Jean d'Ypres , qui mourut en 1383, en sorte qu'il est fort difficile, pour ne pas dire impossible, de savoir si le passage que nous lui empruntons se réfère à notre poëme ou à l'opinion vulgaire qu'il dut contribuer à propager. De 1294, date des derniers événements , à 1383, date de la mort de Jean d'Ypres, il y a bien de la marge , et tout semble indiquer que c'est dans cet intervalle qu'ont été écrits et le passage cité et notre poëme. Ils concordent, voilà tout ce qu'on peut dire, et forment faisceau avec le passage de Dante.
Quand nous disons qu'ils concordent , c'est bien entendu en les considérant à un seul point de vue, celui de l'existence de la légende. Mais chacun la rapporte dans un esprit bien différent :
La chronique de Saint-Bertin , pour la nier comme une opinion inepte;
Dante Q) , pour s'en faire un instrument de haine et de vengeance;
I . « Dante Aligheri , l'un des plus rares esprits de son temps, qui estoit de la faction des Blancs, quoyque d'ailleurs il fust Guelfe , se trouva du nombre des bannis et ne put jamais se faire rappeler. Il s'en pristau comte de Valois, qui n'avoit pas empesché cette injure , et essaya de s'en venger sur toute la maison de France, par un cruel trait de plume, qui sans doute auroit fait impression dans la postérité, si elle n'avoit des preuves plus claires que le soleil qui dissipent cette calomnie.» {Abrégé chronologique de l'histoire de France de Mezerai, t. m, p. 490, éd. in-40 de 1668.)
X Préface.
Notre poëme, pour servir une certaine politique, comme on le verra tout à l'heure ;
Villon remprunte à Dante pour le besoin de sa cause et pour en tirer une ironie piquante ;
Agrippa de Nettesheim puise à la même source, évidemment , pour soutenir son paradoxe ;
Pasquier, comme Fauteur de la chronique de Saint- Bertin, ne rappelle cette sottise que pour châtier sévèrement ceux qui ont pris la liberté d'en faire usage.
Pour ce qui est de la satyre Menippée, est-il besoin de dire à quelle intention elle a mis dans la bouche du cardinal Pelvé les paroles que nous venons de citer ?
C'est dans notre poëme seul que la légende du boucher est rapportée avec une apparence de bonne foi et de crédulité tout à fait curieuse , mais non certes dans un mauvais dessein , comme nous espérons le démontrer plus loin.
Analysons d'abord rapidement l'œuvre de notre poëte pour l'apprécier ensuite.
Hugues Capet, surnommé le Boucher, à cause de son origine maternelle^ avait pour père un chevalier appelé Richier et sire de Beaugency. Sa mère, Béatrix, était la fille du plus riche boucher de Paris. L'amour avait fait cette union; il eut grande prise aussi sur le fils qui en était né, et ne laissa pas d'influer beaucoup sur sa destinée.
Orphelin de bonne heure , le jeune Hugues mène grand train et joyeuse vie, court les joutes, les tournois, les fêtes, et sème l'or d'une main si prodigue qu'en moins de sept ans il a dissipé toutes les richesses de son patrimoine et
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que, perdu de dettes, il en est réduit a s'expatrier pour échapper aux poursuites de ses créanciers.
Il arrive à Paris en piteux équipage chez un sien oncle maternel, le riche boucher Simon, qui s'accommode mal d'un neveu aussi peu réglé , s'effraye de ses prétentions et le congédie au plus tôt en lui faisant don d'un petit sac de deux cents florins. C'en est assez pour remettre en belle humeur le futur roi de France. Il s'en va tout en liesse et recommence son train. Le Hainaut , le Brabant, la Frise, sont tour à tour le théâtre de ses prouesses chevaleresques et de ses aventures amoureuses. Il n'est dame ni damoiselle qui lui résiste tant il est beau et séduisant ; mais le jeu ne plaît pas aux pères comme à leurs filles^ et de là des vengeances , des embûches auxquelles Hugues n'échappe que par sa vaillance. A la fin. dégoûté de cette vie de périls et d'angoisses, il revient à Paris chez son oncle Simon, laissant derrière lui dix bâtards aux pays qu'il a parcourus.
La situation est grave à Paris lorsqu'il y arrive. Le roi Louis Q) est mort à Metz ne laissant qu'une fille pour recueillir sa couronne. Il est mort empoisonné, on le dit du moins, et la voix publique accuse du crime Savari, comte de Champagne. Le comte lui-même confirme ces soupçons en aspirant au trône. Il veut devenir l'époux de Marie, la fille unique du défunt roi, et le voici suivi de nombreux et puissants adhérents qui vient à Paris demander la main de l'héritière de France à sa mère, la reine Blanchefleur, sœur de Guillaume au court nez.
I . Louis V, selon l 'histoire ; Louis le Débonnaire , selon notre poète.
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Grande est l'indignation de Blanchefleur à cette demande, et plus grande encore celle de sa fille. (( Plutôt mourir, dit Marie au comte Savari, que de vous prendre pour époux ! )> Mais la reine se contient et diffère prudemment sa réponse pour consulter, dit-elle, les pairs de France et les bourgeois. C'est aux bourgeois surtout qu'elle demande conseil, et cela de l'avis même des chevaliers. Aussi est-ce en qualité de bourgeois que Hugues Capet prend part avec son oncle à une réunion où il promet à la reine son assistance et celle des siens^ et le lendemain, quand Savari vient chercher la réponse promise, il lui tranche la tête en présence de Blanchefleur et de sa fille éplorée. Les bourgeois, qui ont caché des armes sous leurs vêtements, imitent Paudace de Hugues. Les gens du comte sont mis à mort ou dispersés. La reine, touchée du courage et un peu aussi de la beauté de Hugues Capet, le choisit pour son champion. « Si vous êtes de basse naissance, lui dit-elle, vos actions ne sont pas d'un vilain. »
Le danger du moment est passé, grâce au coup hardi de Hugues Capet. Mais Savari a un frère qui veut être son vengeur ; c'est le comte Fedry. De retour en Champagne, Fedry mande tout son lignage de France et d'Allemagne et revient assiéger Paris avec une armée de plus de cent mille hommes. Blanchefleur appelle à son aide ses parents, les hauts barons et tous ses sujets ; mais la plupart des grands du royaume ont pris parti pour Fedry. Un très-petit nombre se rendent à son appel, et le comte de Dammartin, son connétable, réunit à peine quatre mille hommes sous ses ordres.
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Qui donc défendra Paris ? qui sauvera la reine et sa fille ? Hugues Capet le Boucher, à la tête des bourgeois, dont il est devenu le chef. C'est grâce à lui surtout et à la bourgeoisie qu'il commande, qu'après plusieurs combats et une grande bataille sous les murs de Paris, Fedrjr et les siens sont vaincus et la guerre terminée. Il n'est jusqu'aux bâtards de Hugues qui ne prennent part à cette œuvre de délivrance, et ce n'est pas l'épisode le moins curieux du poëme.
Il est vrai qu'un neveu de Blanchefleur, Drogon, roi de Venise, et un auxiliaire étranger, Beuve , roi de Tarse , ont amené à la reine une armée de secours de trente mille hommes , qui a pris position à Saint-Cloud; mais l'âme de l'entreprise, mais le héros, mais le libérateur, n'en demeure pas moins Hugues Capet , et cela de l'aveu de tous : de la reine et de sa fille , de la noblesse, du peuple. « Paris à Hugues le Boucher ! » s'écrie le peuple après une première victoire du jeune preux. A ces bruyantes acclamations répondent tout bas deux cœurs , également séduits par la vaillance et par la beauté de Hugues, celui de la reine et de sa fille. L'une et l'autre songent à épouser leur sauveur, et elles se l'avouent. Un généreux sacrifice de Blanchefleur met fin à cette rivalité.
La noblesse ne se montre pas moins reconnaissante envers le jeune vainqueur, malgré son dédain pour les vertus guerrières de la bourgeoisie. Le connétable, deux fois sauvé par Hugues , rend hommage à sa valeur et n'hésite point à le comparer aux plus fameux héros : à Roland , à Guillaume au court nez , à Ogier le
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Danois, à Judas Macchabée, à Alexandre le Grand.
C'est un concert de louanges que rien ne trouble. Aussi la récompense suit-elle de près chacun des services rendus par le valeureux boucher. La reine, qui Pa d'abord pris pour son champion, le fait bientôt chevalier; elle l'arme de ses mains , et c'est Marie qui lui donne l'accolade. Hugues Capet devient ensuite duc d'Orléans , puis il reçoit des mains de Blanchefleur et l'oriflamme de France et le blason d'azur aux fleurs de lis. La vue de ces glorieux emblèmes ne contribue pas peu à la victoire. (( Les Parisiens ont élu un roi , s'écrient les ennemis , nous sommes perdus! »
A ce moment, Hugues Capet ne porte encore que les attributs de la royauté. Peu de temps après , il épouse l'héritière de France , est proclamé roi d'un accord unanime et sacré à Reims. Et pour mettre fin aux convoitises que la couronne pouvait exciter, il fut arrêté dans une assemblée des barons que les femmes seraient à jamais exclues de la royauté. En même temps, pour qu'il n'y eût point d'équivoque et que l'on ne pût croire que Hugues Capet obtînt la couronne du chef de sa femme, l'auteur a bien soin de lui faire jdire aux grands du royaume qu'il est roi couronné , non par droit d'hoirie, mais par leur volonté et leurs libres suff'rages.
Le nouveau roi fait grâce à ses ennemis, auxquels il rend leurs terres et leurs seigneuries ; mais ses ennemis ne lui pardonnent pas , et c^est la continuation de leur haine qui prolonge le poëme et devient le sujet d'une seconde partie,
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beaucoup moins curieuse et moins intéressante que la première.
On y voit Hugues Capet visiter son royaume, tomber dans un guet-apens dont il s'échappe à grand'peine, et reprendre le chemin de la France sous le chaperon et la robe d'un ermite.
On y voit les deux reines, Blanchefleur et Marie , surprises par leur implacable ennemi le comte Fedry de Champagne. Il n'a pas renoncé à devenir Pépoux de Marie. C'est sa perte.
A la trahison, le connétable de France répond par la ruse. D'accord avec Hugues Capet, dont il annonce la mort à Fedry, il feint d'entrer dans les vues du comte et de favoriser son union avec Marie. Le mariage est décidé; les noces auront lieu à Montmirail. Au jour fixé , au moment même où Fedry se croit l'époux de Marie, Hugues Capet entre au moutier, suivi de ses nobles barons et de ses fidèles bourgeois. Les traîtres sont sans armes : il en fait un grand massacre; puis, par un raffinement de vengeance, le connétable ordonne d'attacher à un pilier Fedry et son principal complice dans la salle où devait avoir lieu le festin des noces. Hugues Capet, les deux reines, les hauts barons de France sont à table ; le connétable fait jouer les ménestrels en présence des deux prisonniers, les abreuve de railleries et ordonne ensuite qu'on leur tranche la tête.
Hugues Capet, de retour à Paris, y est reçu à grand honneur. Depuis lors personne n'osa susciter de guerre contre lui.
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Il rendit à Drogon de Venise , et à Beuve de Tarse, le service que la reine Blanchefleur avait reçu d'eux. Il leur donna pour auxiliaires contre les Sarrasins trente mille hommes et six de ses bâtards, qui contribuèrent à la défaite du Soudan , tué par Drogon lui-même dans les eaux de Venise.
Hugues Capet vécut encore neuf ans et mourut fort aimé de ses sujets.
Voilà, à grands traits, l'esquisse de notre poëme , dont Pauteur, comme la plupart de ses devanciers, a négligé de nous faire connaître son nom ou pris soin de nous le laisser ignorer. Il vivait pourtant à une époque où cette modestie commençait fort à passer de mode, où la personnalité avait gagné la littérature, et où les plus discrets se contentaient d'envelopper leur nom dans quelque énigme facile à deviner, quand ils ne l'étalaient pas en acrostiche, nous allions dire en espalier le long d'une tirade finale.
Essayons de démontrer cette proposition, au moins en ce qui concerne la version que nous publions, sauf à poser plus loin la question de savoir s'il en a existé antérieurement une ou plusieurs autres.
Le seul manuscrit connu de cette curieuse composition date du XV^ siècle, et, selon nous, du commencement de ce siècle. Mais le poëme était composé auparavant. La langue seule suffirait à le démontrer. Cette langue est, à n'en pas douter, du XIV^ siècle. On ne saurait la juger plus moderne ni la croire plus ancienne. C'est ce que nous aurions cherché à établir si
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Touvrage ne nous fournissait un moyen beaucoup plus simple de déterminer Fépoque à laquelle il fut écrit.
Il y est fait allusion à un autre ouvrage du temps, assez pitoyable, il faut le dire, mais qui n'en fut pas moins très-goûté. Nous voulons parler d'une des suites encore inédites du Roman d'Alexandre , laquelle a pour titre : les Vœux du Paon, fut suivie elle-même du Restordu Paon (») et complétée enfin par le Parfait du Paon (2).
1 . LeRestor du Paon eut pour auteur un certain Brisebarre, qui se fait connaître en ces termes au début de son poëme :
SiGNOR, prince et baron ^ et dames et bourgoySy On dist en .i. proverbe^ et si racorde drois K'uiseuse est mult nuiseuse, et si dist li Englois Que poi vaut sens repus ne avoirs enfouois , Dont cieus qui bien le set ne doit pasiestre cois. Et Dieusqui les biens donne et sans nombre et sans pois M'a donné par sa grasse engien, c'est biaus envois. De rimer les biaus dis fais en hardis conrois. Or faut en Alixandre encore uns moult biaus plois; Mais jou ki sui nommés Brisebare à le foys Li voel mètre et enter ançois que past li mois,
(Bibl. Imp., ms. S. Germ, fr. 1984.)
On lit à la fin du poëme :
Benois soit qui de cuer pour celui priera Qui la matere emprisî ^* Alixandre et rima^ Et qui en la prière y acompaingnera Celui qui du paon les veux y ajousta.
Et especiaument celui qui y enta Le RESTOR DU paon que cis entroublia,
{Ibid., fol 233 ro).