XVI. — DE CLAUSTRO ANIM
Les éditeurs de 1648 ont considérablement grossi leur recueil, enjoignant aux œuvres de Hugues de Saint-Victor celles d'un de ses contemporains, Hugues de Fouilloi. C'est un reproche que leur adresse Casimir Oudin ; mais il le fait avec une dureté de langage qui n'est pas justifiée. En effet, loin de supprimer Hugues de Fouilloi pour enrichir Hugues de Saint-Victor de sa dépouille, les éditeurs déclarent eux-mêmes qu'il leur paraît convenable de restituer à Hugues de Fouilloi quelques écrits tour à tour attribués et contestés à Hugues de Saint-Victor, et, s'ils les publient de nouveau, c'est après avoir fait ces réserves.
n s'agit d'abord d'un ouvrage en quatre livres, intitulé De CJaustro Animœ, C'est un traité considérable et qui passe pour un des chefs-d'œuvre du genre mystique. On comprend donc que les chanoines de Saint-Victor aient été jaloux de l'attribuer à leur confrère, ou, du moins, cette attribution ayant été faite, de le maintenir dans ses Œuvres. Nous allons examiner les divers motifs que l'on a fait valoir contre cette prétention.
Casimir Oudin a recueilli sept passages du Cloître de VAme, qui, suivant ce critique, prouvent surabondamment
* Bulletin des Comités, ']\\n\ l^ol,p. 185.
que l'auteur du livre n'était pas chanoine de Saint- Augustin, mais religieux de l'ordre de Saint-Benoît. Oudin avait lu, dans la Chronique de Guillaume de Nangis, que, suivant plusieurs rapports, Hugues Folioth, deFoliet, ou deFouilloi, car on lui donne tous ces noms, et d'autres encore, avait été moine noir à l'abbaye de Corbie : sur cette indication, il n'a plus rencontré dans le Cloître de VAme que des allusions à la règle de Saint-Benoît. S'il avait été moins préoccupé de se mettre d'accord avec Guillaume de Nangis, Oudin aurait lu, sans doute, au second livre, chapitre 18, cette phrase qui repousse toute interprétation équivoque : « Loquor qualiscumque canonicus de monachis. Sed » quid dici debeat de quibusdam nostri ordinis canonicis » et mens et faciès vehementer erubescunt. Lectuli eo- » rum, etc., etc. » Ailleurs, au chapitre 3 du même livre, nous rencontrons encore : « Ait beatus Augustinus, in régula quant nobis tenendam proposuit : Si iis qui venerunt, etc., etc. » Les inductions n'ont guère de poids en présence de déclarations aussi formelles. L'auteur du Cloître de VAme n'était donc pas Bénédictin, mais chanoine régulier : il le dit lui-même en des termes clairs, et, d'un seul mot, il anéantit les sept preuves de Casimir Oudin.
La question est-elle donc déjà résolue contre Hugues de Fouilloi ? Il s'en faut bien : nous ne sommes qu'au préambule de cette grande contestation. En effet, Oudin s'est trompé : Hugues de Fouilloi n'a jamais été moine de Corbie, et n'a jamais porté Thabit de Saint-Benoît. D'autres l'ont fait cardinal, avec plus ou moins de fondement *.
' Ciaconius, cité par Mabillon. Voir sur Hugues de Fouilloi, sa vie et son
Voici la vérité. Dans les dépendances temporelles de l'abbaye de Corbie, était, au treizième siècle, le prieuré de Saint- Laurent de Heilli, où l'on observait la règle de saint Augustin, et le prieur de ce lieu, comme le démontrent diverses pièces recueillies par Mabillon S était, en 1153, Hugues de Fouilloi. A ce témoignage vient se joindre celui d'un grand nombre de manuscrits. Sans en désigner d'autres que trois appartenant à l'ancien fonds de la Bibliothèque Impériale, le numéro 712, qui paraît du treizième siècle, donne ce titre au Cloître de VAme : « Liber Hugonis » canonici, etprioris de Fulleio Sancti-Laurentii ; » et dans les numéros 1 009 et 2495 du même fonds, on lit : « Hu- )) gonis de Folieto, prioris canonicorum Sancti-Laurentii, >^ inpago Ambianensi. » Ainsi, puisqu'il est avéré que les deux auteurs du même temps et du même nom, auxquels on attribue le Cloître de VAme, étaient l'un et l'autre chanoines de Saint- Augustin, les phrases que nous avons extraites de ce livre ne concluent en définitive ni pour l'un ni pour l'autre : elles ne font que renverser l'échafaudage laborieux de Casimir Oudin, et confondre sa trop grande assurance.
D'autres arguments sont produits pour Hugues de Fouilloi. Voici le passage de Guillaume de Nangis : « Glaruit his » temporibus Hugo de Folieto, sancti Pétri Corbeiensis » monachus, qui librum de Glaustro Animge et Gorporis » composuit. Alii dicunt istum Hugonem in pago Ambia- » nensi fuisse canonicum regularem ^. » Si donc Guillaume
prétendu cardinalat une longue notice dans le numéro 39 des Manuscrits de Corbie. (Bibliothèque Impériale).
' Annal, ord. S Ben., t. VI, p. 457- '*60.
2 Chronic. ad. ann. 1140.
de Nangis ne sait trop en quelle religion placer Hugues de Fouilloi, c'est à son nom et sans hésiter qu'il inscrit le Cloître de VAme. Un autre chroniqueur, Albéric de Trois- Fontaines, s'exprime à cet égard en des termes qui ne sont pas moins affîrmatifs. Après avoir dressé le catalogue des œuvres du Viclorin, il dit : « Hugo vero qui scripsit de » Avium Natura moraliter et allegorice, et de Claustro Ani- » mge, et de Medicina Animse, fuit de ordine Prsemonstra- » tensi, ut dicitur, canonicus •. » Albéric avait aussi reçu de faux rapports sur la profession religieuse de Hugues de Fouilloi; mais il revendique pour cet écrivain, avec la même confiance que Guillaume de Nangis, le Cloître de VAme et d'autres ouvrages dont nous parlerons plus tard. Un des mieux informés d'entre les anciens bibliographes, Jean de Tritenheim, a pareillement attribué le Cloître de VAme au chanoine de Saint-Laurent, en laissant, toutefois, au Victorin les autres écrits qui lui sont disputés par Albéric de Trois-Fontaines. Enfin les plus anciens manuscrits de cet ouvrage sont tous au nom de Hugues de Fouilloi ^. Un tel concours de témoignages et de circonstances ne décide-t-il pas la question? Lorsqu'il s'agit d'un écrit du douzième siècle, on rencontre bien rarement d'aussi fortes preuves en faveur d'une attribution contestée. Cependant ces preuves, qui semblent ne laisser aucun prétexte à l'incertitude, vont être elles-mêmes bien ébranlées.
H est vrai que, dès le treizième siècle, vingt ou trente
* Alberici Chronic. ad ann. 1130.
2 Bibliothèque impériale, anc. fonds lalin, nos 712, 1009, 2496,2498; Bibl. de Troyes, num. 177. — Rappelons ici, simplement pour ne rien omettre, que dans un volume du même fonds, le n'^ 2574, le Cloître de l'Ame porte le nom de Hugues Farsit. Les auteurs de VHistoire Littéraire ont déjà signalé et corrigé cette erreur, (Hist. Litt., t. XI, p. 630).
ans environ après la mort de Hugues de Fouilloi, le Cloître de VAme passait pour son ouvrage. Mais, vers le même temps, on considérait déjà cette attribution comme erronée et déjà l'on protestait contre elle. Si Vincent de Beauvais n'ose pas s'associer à cette protestation, il la fait, du moins, connaître. Ayant mentionné les principaux ouvrages du Victorin, il ajoute : «Exstat etiam liber Hugonis//^ Claustro » Animœ, nomine quidem Hugonis de Folieto intitulatus, » qui et ipse Sancti-Petri Corbiensis fuisse dicitur mona- » chus '. » Jean de Saint-Victor s'exprime avec moins de réserve : « Fecit (Hugo de Sancto-Victore)... de Claustro » Animœ, intitulatum nomine Hugonis de Folieto, monachi » Corbiensis '^. » Ce qui veut dire : Les anciens exemplaires du Cloître de VAme se présentent avec un titre inexact; il faut corriger ce titre, et rendre à Hugues de Saint-Victor l'ouvrage mis au compte de Hugues de Fouilloi. C'est une protestation. Or, elle paraît avoir été favorablement accueillie, car, à partir du quatorzième siècle, toutes les copies nouvelles de cet ouvrage reçurent le nom du Victorin, et l'on effaça même, sur quelques copies anciennes % celui du prieur de Saint-Laurent. Enfin on ne le cita plus qu'en l'attribuant à Hugues de Saint-Victor \
Ainsi la critique ne peut tirer aucune lumière des témoignages de la tradition. Ils sont précis, mais ils se contredisent. Si l'on conserve, après avoir entendu cette succession de démentis, quelque présomption favorable à Hugues de Fouilloi, on n'oserait pas s'y confier et la tenir
^ Spéculum histonale,\\h. wm, ^
2 Bulletin des Comités, 1851, juin, p. 178.
3 M° 808 de Saint Victor.
* Joannes de Tambaco, de Consolât, theologiœ, lib. xv.
pour une certitude. Le R. P. Honoré Fabri, de la Compagnie de Jésus, l'auteur du Pinatophilus, ardent champion du probabilisme, nous déclare qu'il a trouvé dans la bibliothèque du cardinal Ghigi un exemplaire du Cloître de VAme précédé d'une préface, et que cette préface en déclare l'auteur K Tous les doutes seraient donc levés. En effet, la pièce produite par Honoré Fabri n'est pas l'ouvrage de notre Victorin, et il est permis de l'attribuer à Hugues de Fouilloi. C'est ce qu'a fait Mabillon, et, avec cette pièce ingénieusement commentée, il a composé toute une biographie du religieux picard *. Mais il y a ici, qu'on y prenne garde, quelque tromperie. La pièce produite par le P. Fabri n'est pas, en effet, une préface ; c'est une simple lettre : et ce que contient cette lettre n'a pas le moindre rapport avec l'ouvrage que, dit-on, elle précède. Elle est écrite par un chanoine de Saint-Laurent, qu'on vient d'élire abbé de Saint-Denys, et qui refuse cette dignité, préférant vivre loin des affaires et loin des honneurs. Du Cloître de VAme pas un mot; pas une seule allusion à cet ouvrage. Cette nouvelle preuve n'est donc pas recevable : disons même qu'elle a moins de poids que toutes les autres. Ainsi, toute notre enquête a été vaine. Ni les témoignages des anciens, ni les raisonnements des modernes, ni les manuscrits, ni les circonstances alléguées pour justifier telle ou telle hypothèse, rien ne nous communique la certitude que nous cherchions.
Ce qu'il y a de plus décisif en cette affaire, c'est la remarque faite par les éditeurs de 1 648 sur le style même de
* i\lss. de Saint Victor, n° 1061. Observationes R. P, Honorati Fabri in Ms. Bibliothecœ Ghisianœ de Ciaustro Animœ. ^ Annal, ord. S. Bened,; t. VI, p. 458.
l'ouvrage. Ils trouvent qu'il n'est pas écrit suivant la manière du Victorin. Nous sommes de leur avis. Il y a, dans le Cloître de V Ame, une phraséologie verbeuse qui n'a jamais été le défaut du chanoine de Saint- Victor. Celui-ci ne dédaigne pas assurément les métaphores, mais il les développe rarement. Quand une image se présente à son e§prit, il s'empresse de la saisir, et il la reproduit vivement, d'un seul trait : ce sont des esquisses aux contours incertains, qui laissent quelquefois deviner les choses qu'elles représentent. L'auteur du Cloître de VAme est, au contraire, un de ces peintres toujours mécontents d'eux-mêmes, moins par modestie que par excès d'émulation, qui, voulant achever toutes les parties de leurs tableaux, les retouchent, les polissent sans cesse, et s'éloignent autant de la vérité qu'ils croient s'approcher de la perfection. C'est aussi le jugement que l'on porte sur l'auteur du De Medicina Animce; et comme cet ouvrage est rejeté par le plus grand nombre des critiques parmi les œuvres de Hugues de Fouilloi, nous croyons, pour conclure, qu'il convient de condamner au même sort le Cloître de VAme, Ce sont des allégories composées sur le même plan, rédigées dans le même style, et dont la conformité semble démontrer la commune origine.
Il y a des exemplaires du Cloître de ÏAme que l'on a composés avec des morceaux de toute provenance, empruntés soit à l'ouvrage original, soit à d'autres écrits qui figurent à bon droit dans le recueil du Victorin *. Il en existe aussi des abrégés ^.
Enfin, à la suite d'une copie du De Claustro Animœ, nu-
» N«577 de Saint-Victor.
2 N" 597 du même fonds.
inéro 908 de la bibliothèque de Troyes, se trouve un traité qui a pour titre : Rota verœ Religionis et Rota simulationis; et une note du moine de Clairvaux qui a copié ce volume est ainsi conçue : « Révérende pa ter et domine, hune » librum intitulatum De Rota verœ Religionis, qui est Hu- » gonisdeSancto-Victore, reperi non cum hbris De Claus- » tro Animœ... sed in aho quodam volumine, cum hbello » ejusdem Hugonis De Pastoribus et Ovibus. » Mais le numéro 908 de Troyes est un manuscrit moderne, et le moine, auteur de la note, s'est trompé. Le De Pastoribus et de Ovibus appartient au chanoine de Saint-Laurent, et non pas au chanoine de Saint- Victor. Il en est de même du De Rota verœ Religionis , qu'on intitule encore De Rota Prœlationis. Le numéro 2494 du Roi nous offre ces deux traités réunis sous le nom de Hugues de Fouilloi.