‹ Hugues de Saint-Victor;Chapitre 13 sur 75 · XVIL DE ANIMA LIBRI IV · texte numérisé non relu

XVIL DE ANIMA LIBRI IV

C'est un bizarre assemblage de quatre traités absolument étrangers les uns aux autres. Casimir Oudin croit que cet assemblage est de récente fabrique. Il est vrai qu'il n'a pas été connu par les anciens bibliographes. Vincent de Beauvais, Richard de Cluni, Henri de Gand, Jean de Saint- Victor, Albéric de Trois-Fontaines, Nicolas Triveth, Jean de Tritenheim et l'auteur anonyme du second catalogue inséré dans le Rulletin des Comités se taisent les uns et les autres sur ces quatre livres. Cependant il ne faut pas imputer aux éditeurs de 1648 des délits qu'ils n'ont

pas commis : ils avaient trouvé ces quatre livres réunis sous le même titre dans plusieurs manuscrits d'assez vieille date, et notamment dans les numéros 678 de Saint- Victor et 346 (A) de la Sorbonne, volumes qui paraissent être de la fin du treizième siècle. En outre, quelques écrivains du moyen âge, parmi lesquels nous nommerons Jean de Dambach \ avaient cité ce prétendu traité de V Ame en l'attribuant au Victorin. L'ancienneté de cette attribution est donc établie. Nous allons maintenant la discuter.

Le premier livre est donné le plus souvent, par les anciens copistes, à l'illustre abbé de Clairvaux, sous les titres de : Dicta Bernardi ^, Meditationes Bernardi^. Les auteurs de V Histoire Littéraire affirment néanmoins à tort que le nom du Victorin « ne paraît à la tête d'aucun manuscrit de ce livre . » Cette assertion est, en effet, inexacte : mais il faut reconnaître que les manuscrits où paraît ce nom sont les plus rares. Les premiers éditeurs de saint Bernard l'avaient publié sans aucune méfiance comme un ouvrage bien authentique de cet éloquent docteur. Cependant cette authenticité n'a pas été reconnue par Mabillon. Ne remarquant dans ce livre « ni la phrase, ni legénie de saint Bernard % » Mabillon l'a rejeté parmi ses ouvrages supposés. Convientil, en conséquence, de le rendre au chanoine de Saint-Victor? C'est une proposition que nous ne ferons pas. Si l'on ne voit pas le génie de saint Bernard dans cette déclamation parénétique sur les misères de la vie humaine, le génie du Victorin s'y montre bien moins encore. Oudin traite

* Joannes de Tambaco, de Consolatione Theologiœ, lib. xv.

2 Bibliothèque Impériale, fonds des Jacobins Saint-Honoré, n° 39.

3 Sorbonne, n° 723.

^ Hist, Littér.; t. XII, p. G8.

5 Ibid,

avec quelque dédain les critiques qui n'en ont pas aussitôt reconnu l'auteur, et nomme sans hésitation Guillaume de Saint-Thierry. En effet, dans le catalogue qu'il a rédigé luimême de ses œuvres, Guillaume de Saint-Thierry parle d'un traité Sur la Nature de VAme, de Natura Animœ ' . Mais d'abord il ne s'agit pas de la nature de l'âme dans l'ouvrage qui nous occupe en ce moment : ensuite, les Cisterciens ont publié, dans leur Bibliothèque ^, le traité de Guillaume, et il diffère absolument de celui qui a simultanément trouvé place dans les œuvres de saint Bernard et de Hugues de Saint- Victor. Oudin ne pouvait-il les comparer? Gardons-nous de faire d'autres conjectures, et déclarons simplement que l'auteur de cet opuscule déclamatoire nous est inconnu.

Quant au second livre , c'est bien un traité , c'est même un traité complet sur la nature et les fonctions de l'âme. On l'a publié tour à tour sous les noms de saint Augustin, de Hugues de Saint-Victor, d'Isaac, abbé de l'Étoile, ou de son ami, le cistercien Alcher. Dans lesOEuvres de saint Augustin, il a pour titre : De Spiritu et Anima ^; dans la Bibliothèque Cistercienne ^ Alcher i de Anima liber \ Quel qu'en soit l'auteur, il avait plus d'érudition que de probité littéraire. En effets nous n'oserions pas affirmer qu'il ait tiré de son propre fonds une seule des phrases qui composent ce traité^ et pourtant il n'a pas, suivant l'usage, déclaré ses emprunts. Il a, du moins, caché son nom. C'est d'après ce livre qu'on a récemment disserté sur les opi-

* Préface de son ouvrage De Vita Solitaria.

2 Bibliotheca Cisterc; t. IV, p. 71.

3 Édition des Bénédict.; t. VI, appendix, p. 34.

* Bihlioth, Cisterc. t. VI, p. 84.

nions psychologiques de Hugues de Saint-Victor ^ Il est très-regrettable que l'habile auteur de cette dissertation ait négligé les avertissements de V Histoire Littéraire. Ils l'auraient conduit à chercher la doctrine de notre chanoine dans ses écrits authentiques, et il nous en aurait offert l'exacte analyse; tandis qu'il faut rapporter aux anciens Pères, compilés par l'anonyme, presque toutes les assertions reproduites par le critique comme devant nous faire connaître la psychologie de Hugues de Saint-Victor. Les savants éditeurs de saint Augustin ayant pris le soin de signaler tous les passages de cette compilation qui se retrouvent littéralement dans les auteurs les plus connus, il ne leur a pas été difficile d'étabhr qu'elle n'appartient pas à l'évêque d'Hippône. Parmi les victimes de cette spoliation effrontée, on compte, en effet, un certain nombre d'écrivains qui parurent cinq ou six siècles après lui. Le même argument peut nous servir à prouver qu'elle n'est pas de notre chanoine. Vingt ou trente passages de ce livre sont extraits de ses œuvres ; mais on en rencontre d'autres, à peu près en pareil nombre, que réclament saint Bernard et l'abbé de l'Étoile, Isaac, cistercien anglais, qui vint en France sept ans après la mort de Hugues. Les éditeurs de saint Augustin croient devoir l'imputer au moine Alcher, et c'est l'avis auquel se rangent les auteurs de YHistoire Littéraire ^. Il paraît plus prudent de suivre l'exemple de saint Thomas. Citant un passage de cet écrit, il en désigne ainsi l'auteur : ïanomj7ne de Cîteaux ^ Or, on n'avait pas découvert cet anonyme au commencement du quatorzième siècle, et ce-

' Diclionnaire des Sciences philosophiques, art. Hugues de Saint-Victor.

2 T. XII, p. 08 i.

3 De anima qmstio uni ca, art. 12.

pendant il est vraisemblable qu'on l'avait recherché. Thomas de Strasbourg, général de l'ordre de Saint- Augustin, s'exprime en ces termes, vers 1 340, sur le De Spiritu et Anima : « Ille liber non reputatur authenticus ; di- » citur enim quod ille liber non sit factusper Augustinum, » sed per quemdam fratrem ordinisCisterciensis '. » Anonyme de Cîteaux, ou d'ailleurs, il vivait dans la seconde moitié du douzième siècle. Telle est notre conclusion sur le deuxième livre du prétendu traité De Anima,

Quelle que soit l'opinion exprimée à cet égard par les auteurs de V Histoire Littéraire '^ y il n'y a pas le moindre rapport entre le deuxième et le troisième livre. Celui-ci >n'est qu'une complainte mystique sur les faiblesses de la conscience humaine ; celui-là se présente à nous avec le ton sententieux d'une dissertation philosophique. Non-seulement l'un n'est pas la suite de l'autre, mais certainement ils ne sont pas du même auteur. On nous montre, d'autre part, quelques phrases de ce livre qui paraissent être des répétitions du premier. Aussi l'a-t-on inséré, comme le premier, dans les œuvres de saint Bernard. Mais c'est une attribution qui n'a pu résister à Tépreuve d'une critique attentive. Mabillonles rejette l'un et l'autre parmi les écrits supposés de l'abbé de Clairvaux. Il ajoute que ce troisième livre lui paraît être de quelque religieux de Cîteaux, contemporain de saint Bernard ; et la preuve qu'il en donne, c'est qu'on lit au chapitre 221 : « Quasi quoddam monstrum » inter tiUos Dei sto, habitum monachi, non conversatio- » nem habens ; in magna corona et ampla ciiculla, salva

' Thomas ab Argentina in Sententiarum Vihvijml, dist 3, art. 2, pag. 37 verso et 38 recto .

2 T. Xll,p. 69.

» mihi omnia existimo. » C'est une hypothèse à laquelle souscrivent, sans autre examen, les auteurs de VHistoire Littéraire^ par déférence pour leur docte confrère. Mais il faut les opposer à eux-mêmes, car ils se contredisent à quelques pages d'intervalle, lorsqu'ils réclament cet ouvrage pour l'anonyme cistercien (pag. 69), après avoir compté parmi les traités inédits de notre chanoine4me éloquente confession, Confessio ad abbatem, que l'on rencontre isolément, disent-ils, dans plusieurs manuscrits (pag. 61 ). Cette confession, non pas inédite, mais dix fois publiée, est, en effet, le morceau le plus important de tout le troisième livre du De Anima. Quant à la phrase citée par Mabillon, elle n'a pas nécessairement le sens qu'il lui donne. L'auteur met en scène un moine qui se confesse, et un abbé qui relève par de pieux discours l'âme abattue de son pénitent. C'est une fiction ascétique. Mais, parce que le pénitent parle de sa couronne et de son ample capuchon, cela prouve-t-il que l'auteur ait, comme son personnage, porté l'habit de saint Benoît? Nous ne croyons pas devoir, sur cette simple hypothèse, adopter le sentiment de Mabillon. Quelques manuscrits anciens attribuent l'ouvrage à saint Bernard : d'autres copies, de la même date, sont au nom du Victorin. Voilà toutes les circonstances qui, dans cette affaire, nous paraissent considérables. Or, Mabillon, qui connaissait mieux que personne la manière de saint Bernard, lui refuse cet ouvrage. Devons-nous donc le maintenir dans les œuvres du chanoine de Saint- Victor ? Nous n'irons pourtant pas jusque-là. Mieux vaut s'abstenir qu'être téméraire.

On remarquera que ce troisième livre de VAme forme, dans quelques manuscrits, un traité séparé, avec ces diffé-

rents titres, De Conscientia, de Bono Conscientice, de Inieriori domo ; et, si l'on consulte ces exemplaires, on ne négligera pas de rectifier une étrange omission qui rend les textes imprimés à peu près inintelligibles. Le dialogue entre le moine et Tabbé va du chapitre 32 au chapitre 50 ; et les textes imprimés n'indiquent pas où commencent, où finissent, les discours alternatifs des deux interlocuteurs. Or, comme ils déclament volontiers l'un et l'autre, il est souvent impossible de distinguer les questions des réponses. Cette confusion n'existe pas dans un certain nombre de manuscrits.

Parlons enfin du quatrième livre. On en connaît un peu mieux forigine. Il se compose de dix-sept chapitres, dont les onze premiers appartiennent à un Manuel souvent imprimé dans les Œuvres de saint Augustin * ; le- douzième à un discours anonyme sur la Chanté; les cinq derniers (farragines malè assutœ , suivant Casimir Oudin) à quelque ouvrage d'un auteur qui n'est pas connu et ne mérite guère de l'être. Les éditeurs de saint Augustin ont prouvé, dans une savante dissertation, que le Manuel n'est lui-même qu'un ramas d'emprunts faits sans choix à saint Augustin, à saint Anselme, à saint Bernard, à Hugues de Saint- Victor ^. Il n'est pas nécessaire de se mettre en quête d'autres arguments, pour montrer que ce quatrième livre est trèsmal placé dans le recueil de notre chanoine.

Autre remarque, qu'il importe de faire pour redresser une autre erreur. Les auteurs de V Histoire Littéraire comptent parmi les ouvrages inédits du chanoine de Saint- Victor un opuscule intitulé De Soluté animœ, qui commence,

* Édition des Bénédiclins. Appendice du tome VI. î Ihid , col. U5, iSe.

disent-ils, par ces mots : « Quoniam in medio dolorum positi » sumus, » dans le numéro 724 (ancien) de Saint-Victor. Ce numéro 724 de Saint- Victor manque au fonds transmis à la Bibliothèque Impériale ; mais l'indication de VEistoire Littéraire nous suffit pour reconnaître , dans l'ouvrage qu'ils désignent comme inédit, le quatrième livre, trèssouvent imprimé, du traité de Y Ame. Il s'agit, ^n effet, dans ce quatrième livre, du salut de l'âme, et en voici Yincipit plus exact : « Quoniam in medio laqueorum positi sumus. »

Déclarons enfin, pour conclure, que l'ensemble du Traité de VAme est un ouvrage fabriqué, comme tant d'autres, par les copistes du treizième siècle. C'était une de leurs industries de coudre ainsi des écrits sans nom, ou des fragments empruntés en divers lieux, d'en dissimuler l'origine, et de les attribuer à quelque illustre docteur. Sur le titre qu'ils donnaient à leur compilation, on devait l'accepter pour un ouvrage récemment découvert, et leur en demander des copies. Non, l'ignorance n'est pas seule responsable de toutes ces fausses attributions, qui feront à jamais le désespoir de la critique : la spéculation y a certes pris une grande part.

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