XXV. DE VANITATE RERUM MUNDANARUM
Encore des problèmes. Casimir Oudin a remarqué dans le De Vanitate rerum mundanarum la phrase suivante, qui renferme un précieux renseignement : « De hisscriptionibus » in alio quodam libro quem de Arca composuimus plura » diximus '. » Il s'agit des dimensions mystiques de l'arche deNoé, et l'auteur du De Vanitate rerum nous avertit qu'il a disserté plus amplement sur ces dimensions dans un autre traité de sa façon, intitulé De Arca. Ce qui nous renvoie au chapitre 9, livre IV, d'un ouvrage pubhé dans le second tome du Victorin, sous le titre de : De Arca Moj'ali.Ce chapitre nous offre, en effet, des explications très-étendues sur tout ce qui est sommairement énoncé dans le second livre du De Vanitate rerum : c'est un fatras de subtilités tropologiques, que Ton a bien delà peine à comprendre, quand on n'a pas de penchant naturel pour ce genre de divagations. Mais il n'importe : le rapprochement que nous venons de faire entre ces deux ouvrages nous prouve, du moins, qu'ils sont du même auteur, et c'est là tout ce qui nous touche en ce moment. Les éditeurs de l'année 1648 ont publié deux traités allégoriques sur l'arche de Noc : le De Arca Morali, et un autre opuscule moins étendu, sous ce titre : Mystica Arcœ descriptio. Si, comme le prétend Casimir Oudin, V Arche Mystique et V Arche Morale
^ De Vanitate rerum mundanarum, lib. ii, p 272, col. 2.
sont deux parties d'un même ensemble, le Traité de F Arche, il est déjà prouvé que ce Traité de V Arche appartient à l'auteur du De Vanitate rerum mundanarum. Mais il semble que les deux traités réunis par Casimir Oudin doivent rester séparés. En effet, au chapitre 12 de Y Arche Mystique, l'auteur, déclarant ce qu'il faut entendre par la sortie de l'arche, ajoute qu'il a moralisé cette légende avec plus^ de détails dans un autre de ses ouvrages : a Haec in libro » quem de Arca dictavi pleniùs cuncta disserui ^ » Et, en effet, cette interprétation plus complète se trouve au livre I de V Arche Morale, chapitre 3 et 4. Nous examinerons plus loin, avec tout le soin que la question comporte, s'il convient de joindre ou de diviser les deux ouvrages. Pour nous en tenir présentement au texte imprimé, nous considérons comme démontré qu'il faut attribuer au même auteur les trois traités qui portent ces titres : De Vanitate rerum mundanarum, de Arca Mystica, de Arca Morali,
Il s'agit maintenant de le nommer. Toujours zélé pour les intérêts de Hugues de Fouilloi, toujours prêt à disputer contre Hugues de Saint-Victor, Oudin s'efforce d'établir que cet auteur est son prétendu moine de Corbie, et il signale, dans un des trois traités, divers passages très-élogieux pour l'illustre fondateur de la religion bénédictine ; ce qui, dit-il, trahit manifestement un de ses disciples : « Quod monachum benedictinum olet, neutiquam vero » canonicum regularem. » Mais on sait déjà ce que vaut cette preuve, Hugues de Fouilloi, prieur de Saint-Laurent, appartenant à la confrérie de Saint- Augustin. Oudin nous déclare ensuite qu'il a consulté les manuscrits, et qu'ils
' lïJystica arcœ Noe descripiio, eh. M.
l'ont confirmé dans son opinion. Cependant il est sage de les interroger après lui.
Le plus ancien exemplaire du De Vanitate i^erum que possède la Bibliothèque Impériale est dans le numéro 81 3 de Saint- Victor. C'est une copie qui paraît être du douzième siècle ; et elle porte le nom de Hugues : ce qui veut dire incontestablement Hugues de Saint-Victor, notre chanoine ayant eu seul, parmi ses contemporains et homonymes, une assez grande célébrité pour être ainsi désigné par son nom propre, sans l'adjonction d'un qualificatif. Quelques copies du treizième siècle nous sont offertes par les numéros 3007 du Roi, 757 de Saint-Victor, 304 et 346 (A) de la Sorbonne. Or, ces volumes sont des recueils de traités tous attribués au Victorin. Il est vrai qu'un exemplaire nous est signalé dans le numéro 3638 du fonds du Roi, sous le nom du cardinal Hugues de Saint-Cher. Mais c'est une erreur que nous signalons dans le Catalogue de la Bibliothèque Impériale. Le numéro 3638 est un volume du quinzième siècle, qui contient, en effet, une copie du De Vanitate rerum ; mais, en tête de cette copie, figure le simple nom de Hugues, et nullement celui de Hugues de Saint- Cher. Si nous interrogeons ensuite les divers manuscrits où les deux autres traités sont unis ou séparés, nous y trouvons des indications tout à fait semblables. Ce sont les numéros 31 4, 326, 346 (A) de la Sorbonne, 856, 1206 de St- Germain, 2531 et 2532 du Roi, etc., etc. Pas un seul des exemplaires que renferment ces volumes n'est sous un autre nom que celui du chanoine de Saint-Victor. Le numéro 2531 du Roi, qui paraît du douzième siècle, contient même à cet égard les renseignements les plus précis, car voici Vmcipit de cet exemplaire : « Incipit liber de Arca Noe,
» pro Arca Sapientiœ, cum ArcaEccJesiœ, cum Arcainte- » rioris gratiœ, qiiem composuit Hugo, prior Sancti-Victoris » Parisiensis. » Quand donc Casimir Oudin nous envoyait aux manuscrits, il commettait une grande imprudence : les manuscrits sont tous d'accord pour condamner, et non pour justifier son opinion.
Oudin n'allègue pas ici, comme il le fait souvent, l'au-^ torité des chroniqueurs et des anciens bibliographes. C'est qu'ils se prononcent tous contre lui. Vincent de BeauvaiS;, Jean de Saint- Victor, Nicolas Triveth et Richard de Cluny, mentionnent parmi les écrits du Victorin le De Arca Noe : Henri de Gand et Jean de Tritenheim portent à la fois au catalogue de ses œuvres le De Vanitate rerum et le De Arca Noe. Ni les uns ni les autres ne paraissent avoir soupçonné qu'il y eût là matière à quelque contestation.
Mais voici un argument plus fort que les manuscrits et que le témoignage des chroniqueurs. Pour prouver que les trois ouvrages ont été composés par Hugues de Saint- Victor, et ne peuvent être attribués à aucun autre de ses homonvmes, les auteurs de VHistoire littéraire raisonnent ainsi ; « Aux divers moyens qu'Oudin emploie pour dé- » pouiller Hugues de Saint- Victor de ces trois écrits et » les transporter à Hugues de Foulois, nous n'avons » qu'un mot à opposer, et ce mot est tranchant. L'auteur, » dans un endroit (page 297, col. 2), renvoie, pour plus » grand éclaircissement de la question qu'il y traite, à » son livre De Tribus Diebus, ouvrage dont nous ren- » drons compte ci-après, et que personne, de l'aveu » d'Oudin lui-même, ne peut refuser à notre Victorin. » C'est ainsi (|ue s'expriment, au tome XII de VHistoire
Littéraire, page 18, les successeurs immédiats de dom Rivet. Mais, au tome XIII, dans sa notice sur Hugues de Fouilloi, dom Brial discute de nouveau la même question en des termes qui ne sont guère courtois pour ses anciens confrères. Rappelant le passage du tome XII que nous venons de reproduire, il le critique de cette façon : « Il y a » dans cet endroit une distraction inconcevable de la part » de l'auteur. Tout v est controuvé. Le renvoi au livre » De Tribus Diebus, ou plutôt De Operihus Trium Die- » runiy ne se trouve pas à la page 297, colonne 2, du » tome II qu'on indique. Il n'y a dans la collection du » Victorin aucun ouvrage qui porte le titre de De Tribus » Diebus, ou un semblable. Le rédacteur de l'article, qui )) promet de rendre compte de cet écrit un peu plus bas, )) n'en dit pas un mot. » Évidemment quelqu'un s'est trompé. Mais le coupable, c'est celui qui montre si peu d'indulgence pour les erreurs de son prochain. En effet, dans cette détestable édition de 1648, trois pages du second volume portent le numéro 297, et le renvoi signalé par les prédécesseurs de dom Brial est à la page qui devrait porter le numéro 293, au bas de la première, et non pas, il est vrai, de la seconde colonne. En voici les termes : « Im- » mensitas ad potentiam, pulchritudo ad sapientiam, utiy> litas ad benignitatem pertinet. Quae si quis plenius » nosse voluerit, inspiciat tractatum quem fecimus, cui » titulus est De Tribus Diebus. » L'argument invoqué dans le tome XII contre les dires frivoles de Casimir Oudine reprend donc sa valeur première : V Arche Mystique et le De Tribus Diebus sont du même auteur. Mais dom Brial ajoute qu'on ne rencontre, dans toute la collection du Victorin, aucun ouvrage sous ce dernier titre. En cela
dom Brial est un témoin fidèle. Il ne l'est pas, lorsqu'il affirme que l'auteur de la notice sur Hugues de Saint- Victor ne dit pas un mot de cet ouvrage, après avoir promis d'en parler. Voici ce que nous lisons à la page 21 du tome XII, à la fin des explications données sur les six premiers livres du Didascalicon : u Le septième livre pa- » raît un ouvrage isolé, que l'auteur, suivant tous les » manuscrits, avait intitulé De Tribus Diebus. Son objet, ^ » dans ce livre, est d'élever l'homme, par la considéra- » tion des créatures, à la connaissance du mystère de la » Trinité. » Ce qui est parfaitement exact. Le Didascalicon de Hugues de Saint-Victor n'a que six livres dans tous les manuscrits d'une bonne antiquité : le septième, qui ne s'adapte pas aux précédents^ est une addition qu'on a faite dans la suite^, en supprimant le De Tribus Diebus, Or, l'opuscule qui porte dans les manuscrits ce titre énigmatique est attribué sans contestation, par toutes les autorités, à Hugues de Saint- Victor. C'est donc une preuve irréfragable que le même chanoine a composé les quatre ouvrages qu'on intitule : De vamtate rerum Mundanarum, De Arca Mo7'ali, De Arca Mysiica, De Tribus Diebus.
Quelques mots encore, pour terminer, sur le premier de ces ouvrages ; nous examinerons à part les autres quand ils nous seront offerts par l'édition de 1648.
Le De Vanitate rerum mundanarum se compose de quatre livres dialogues. Dans les deux premiers livres, suivant le texte imprimé, les interlocuteurs sont désignés par ces deux lettres D et I : dans les deux derniers, par celles-ci : A et R. Ces signes sont interprétés par les éditeurs comme étant les abréviatifs des mots Docens et Interrogans, Anima et Ratio. Au lieu de Docens et dlnterro-
ga7is, nous avons proposé Dindymus et Indaletius, personnages mis en scène par Hugues de Saint-Victor dans son Epitome in Philosophiam. Le numéro 304 de la Sorbonne nous y autorisait, en substituant à la lettre D le mot Dindymus *. De nouvelles recherches nous ont ensuite conduit au numéro 757 de Saint-Victor, où nous avons pu lire, en toutes lettres, les noms dlndaletius et de Dindymus. Cependant nous avons à faire aujourd hui une autre proposition. Le plus ancien exemplaire du De Vanitate rerum est, ainsi que nous l'avons dit, dans le numéro 81 3 de Saint- Victor. Or, cet exemplaire ne nous présente pas deux séries d'interlocuteurs, mais une seule pour les quatre livres, VAme et la Raison, Telle est aussi l'économie du plus récent de nos exemplaires, que renferme le numéro 3638 de l'ancien fonds latin. Cela est assurément bien préférable.
XXVL — AUREUM DE MEDITANDO, SEU MEDITANDI ARTIFICIO