‹ Hugues de Saint-Victor;Chapitre 27 sur 75 · XXXII. — DIDASCALICI LIBRI VU, DE STUDIO LEGENDI · texte numérisé non relu

XXXII. — DIDASCALICI LIBRI VU, DE STUDIO LEGENDI

On ne conteste pas non plus à notre chanoine le DidascaUcon, Tous les manuscrits et tous les catalogues lui accordent cet ouvrage , et les critiques eux-mêmes n'ont pas d'objections à faire valoir contre leur témoignage. Empressons-nous donc de souscrire sur ce point à l'opinion de tout le monde. Mais nous ne pouvons nous en tenir là : il y a d'autres difficultés à résoudre.

Les éditions de 1648 et de 1853 donnent sept livres au Didascalicon, et c'est au moins un de trop. Vincent de Beauvais et Jean de Saint-Victor n'en ont compté que cinq; mais la plupart des manuscrits en offrent six ^ Nous admettons ces six livres, avec le chapitre qui leur sert de prologue et qui manque dans un grand nombre de copies ; mais nous rejetons le septième. Ce septième livre est, en effet, dans tous les manuscrits, les éditeurs le confessent eux-mêmes, un traité séparé qui porte un titre particulier. C'est ce traité De Tribus Diebus que dom Brial ne croyait pas connaître. Pourquoi l'a-t-on joint au Didascalicon comme un appendice de cet ouvrage? Ce

» Notamment les numéros 2o32, 2913, 6785 du Roi ; 314, 346 (A), 363 de la Sorbonne, et 757 de Saint-Victor.

rapprochement, que rien n'explique, a été fait, pour la première fois, par un éditeur du quinzième siècle, dont nous ignorons le nom et la patrie. La Bibliothèque Impériale possède un bel exemplaire de cette vieille édition : il provient des Gélestins de Marcoussis. Mais une autre édition du même siècle, plus récente, comme il semble, de quelques années, ne contient que six livres, et finit par cette note : « Explicit sextus et per consequens totus » Hugonis in Dydascalicon liber, de modo studendi etor- » dine legendi. » Ce per consequens a bien l'air d'une critique. Quand Josse Clichtoue publiait, en 1506, chez Henri Etienne, les opuscules de notre Victorin, il laissait de côté les six livres du Didascalicon, mais il donnait le De Tribus Diebns comme un ouvrage spécial et complet. C'est une distinction que les éditeurs auraient dû maintenir. Le Didascalicon et le Liber de Tribus Diebus sont deux ouvrages curieux, mais à divers titres, et, sous aucun rapport, ils ne veulent être confondus.

Mais si les éditeurs ont augmenté d'un livre le texte du Didascalicon^ ils ont laissé dans les manuscrits, où il attend encore la lumière, un traité tout entier qui figure aux catalogues de Jean de Saint- Victor et de Jean de Tritenheim, et qui ne peut être séparé du Didascalicon^ puisque c'est la véritable préface de cet ouvrage. Nous le rencontrons dans les numéros 757, 1058 de Saint-Victor, 346 (A) de la Sorbonne, 433 de la bibliothèque Mazarinc, et le long titre qu'il porte dans l'exemplaire venu de la Sorbonne à la Bibliothèque Impériale en indique précisément la place : « Epytoma Hugonis in Philosophiam, et » débet immédiate prœcedere Didascalicon, » C'est un dialogue entre trois amis, que l'auteur appelle Sosthenes,

Indaletius et Dindymus. En quelle erreur sont tombés ici les auteurs de VHistoire Littéraire ! Ydi-t-on nous croire? Ils ont pris ce dialogue pour un Abrégé de la philosophie de Dindyme ' . Nous connaissons, à la vérité, un certain Dindyme, prétendu roi des Brachmanes, auquel divers manuscrits attribuent une correspondance apocryphe avec Alexandre le Grand. Mais il ne s'agit ici ni de ce fabuleux personnage, ni de sa philosophie. Hugues de Saint- Victor, qui avait lu le Timée, s'est proposé d'imiter Platon, comme l'avait fait avant lui Jean Scot Érigène, et voici l'argument qu'il a développé dans son dialogue. Qu'est-ce que la philosophie? C'est l'étude de la sagesse. Qu'est-ce que la sagesse? C'est la recherche et l'amour du vrai. Quelles sont les parties de la philosophie? La logique, l'éthique, la théorique et la mécanique. Cette division, que l'on retrouve dans le Didascalicon, dans les Excerptiones priores liv. i, ch. 6, et dans la glose sur la Hiérarchie Céleste^ liv. i, ch. i, n'est ni de Platon, ni de Philon, ni de Martianus Capella, ni d'Isidore de Séville ; elle est de notre Victorin, et il l'explique en de longs discours qui ne manquent pas assurément d'originalité. Ainsi, les trois arts de Martianus Capella, c'est-à-dire la grammaire, la dialectique et la rhétorique, sont ici considérés comme des sections de la logique, et les quatre sciences, c'est-à-dire la géométrie^ l'arithmétique, l'astrologie et la musique, sont classées par Hugues de Saint-Victor dans la théorique, où elles font compagnie avec la physique et la théologie. En outre, il y a place, dans cette distribution, pour deux sciences que Martianus Capella laissait en dehors

» Hist,LUtér,,t. XII, p. 5'.. •

de la philosophie, l'éthique et la mécanique. Ce dialogue n'est qu'un opuscule ; mais il est plein de renseignements curieux, et l'on ne saurait [adresser de trop vifs reproches aux éditeurs de 1648, qui, chanoines de Saint- Victor, avaient au moins trois manuscrits de ce dialogue dans leur bibUothèque, et ne l'ont pas fait connaître. Si la philosophie scolastique ne commence pas avec le douzième siècle, elle a pris à cette époque un développement nouveau. Elle a cherché toutes les avenues de la science, et a voulu les fréquenter toutes, sans savoir et sans même soupçonner où elles pouvaient conduire. N'ayant encore d'autre guide qu'une tradition incertaine, elle a bientôt rencontré les abîmes : mais elle a mieux aimé s'y précipiter que reculer. Comment ne serions-nous pas curieux d'interroger tous les monuments de cette audacieuse entreprise? Ajoutons qu'une nouvelle classification des sciences, quand elle n'est pas l'ouvrage d'un esprit déréglé, présente toujours beaucoup d'intérêt. Nous publions donc, à la suite de cette notice, YEpitomein PhilosopJiiam, Quelques érudits nous en sauront gré.

Les auteurs de Y Histoire Littéraire signalent une autre lacune dans le Didascalicon, Il s'agit d'un chapitre sur les esprits. De IngeniOy que Mabillon a publié dans ses Analecta \ d'après un manuscrit de Saint-Taurin, où il termine l'ouvrage de notre chanoine. Nous ferons observer que ce chapitre ne manque pas seulement dans le texte imprimé, mais encore dans toutes les copies manuscrites que nous avons successivement interrogées, et qu'il ne trouve guère sa place à la fm du Didascalicon, après un

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chapitre sur la magie. Nous ne refuserons pas de l'insérer dans le recueil du Victorin, mais en le réservant pour les Mélanges. Mabillon n'en connaissait qu'un exemplaire. On nous en indique un autre à la bibliothèque publique de la ville de Laon. Or, cet exemplaire nouvellement signalé précède et ne suit pas, dans le volume qui le contient, une copie du Didascalicon, Il se présente ici comme un ouvrage distinct^ indépendant de tout autre '.

Les éditeurs de 1648 ont cru devoir diviser en deux parties leur tome troisième des œuvres de Hugues de Saint-Victor. Ils ont intitulé la première, Eruditio didascalica; la seconde, Eruditio theologica. Ce titre collectif à^ Eruditio didascalica semble annoncer une suite d'ouvrages, oa d'opuscules, ayant tous pour objet les sciences philosophiques, opposées à la science théologique. Cependant ils n'ont rangé dans cette catégorie que le Didascali' con et le Liher de tribus Diehus, qui traite de la toute-puissance divine, des trois personnes, de la création, des jours mystiques, etc., etc., et conséquemment n'appartient guère à la philosophie. Mais c'est ici que nous allons dénoncer de nouvelles et graves omissions dans les éditions de 1648 et de 1853.

Il faut auparavant corriger une erreur commise par les Bénédictins. Le numéro 6785 du fonds du Roi leur offrait, sous le nom de notre chanoine, un ouvrage intitulé : Sex lïbri Philosophici, Or, ils ne sont pas contentés de signaler cet ouvrage comme inédit ; ils en ont encore reproduit les premiers mots, afin d'enregistrer leur découverte avec cette précision que rechercbent les bibliographes scrupu-

t Catalogue général des Bibl des Départ, t. I, p. 246.

leux. C'est le fait d'une singulière étourderie. Vincipit qu'ils ont pris le soin de recueillir est tout simplement Vincipit du Didascalicon, dans les manuscrits où manque le prologue; et, en effet, le volume auquels ils nous renvoient ne contient que le Didascalicon, avec un faux titre.

Voici maintenant deux ouvrages que réclame la section des sciences et qui manquent dans les éditions de 1648 et de 1853 ; l'un a pour objet la grammaire, et l'autre la géométrie. ^

Le traité sur la Grammaire, De Grammatica, se trouve dans les numéros 737 (olim 71 8) et 1 058 de Saint-Victor , à la Bibliothèque Impériale, et 433 de la bibliothèque Mazarine, volume provenant aussi du riche fonds des Victorins. Mais avons-nous le droit d'inscrire cet ouvrage parmi les œuvres authentiques de Hugues de Saint- Victor? On serait fort empêché de trouver des arguments contre cette attribution, et nous en avons plusieurs pour la justifier. Ce qui d'abord paraît incontestable, c'est que notre chanoine a fait un ouvrage spécial sur la grammaire. Cela nous est attesté par Jean de Saint- Victor et par l'auteur du second catalogue publié dans le Bulletin des Comités *. Nous ferons remarquer ensuite que l'ouvrage offert par les numéros 757 et 1 058 de Saint- Victor est la continuation de l'entretien commencé dans VEpitome in Philosophiam, puisque l'on y retrouve les trois amis, Sosthènes , Indaletius, Dindymus, personnages imaginés par Hugues de Saint- Victor et qui ne paraissent pas ailleurs que dans ses dialogues. Cela vaut tous les certificats d'authenticité qu'ont délivrés les anciens bibliographes. Un traité sur la gram-

' Juin 1851, p. 181, 186

maire ne supporte pas l'analyse. Nous dirons simplement que celui de notre chanoine est assez étendu. Il commence par un prologue, à la suite duquel on voit deux alphabets, l'un hébreu, l'autre grec, qui nous apprennent comment au douzième siècle on prononçait les lettres de ces deux langues ; l'auteur, qui ne les connaissait guère mieux l'une que l'autre, prouve clairement son ignorance, lorsqu'il confond Vypsilon des Grecs et le vau des Hébreux.

Le traité sur la Géométrie, Practica Geometriœ, n'est pas beaucoup moins considérable ; mais il est moins original. Il commence par ces mots, qui ne dissimulent pas une compilation : « Practicam Geometriœ nostris tradere conatus » sum, non quasi novum cudens opus, sed vetera colligens » dissipata. Quisque judicet pro se : ego prisci temporis » viros miraculo dignos existimo, quibus tanta vis tantus- » que perspiciendi rerum amor inerat, ut eos neque labor » durus ab inquisitionis studio frangere aliquando potuisw set, nec ab inventionis effectu ditîicultas ulla propulsa- » ret. . . » Dans la plupart des manuscrits qui contiennennent la Grammaire et VEpitome, la Géométrie vient avant ou après ces deux ouvrages '.Un, pour le moins, de ces manuscrits remonte au treizième siècle. Il est donc prouvé qu'à cette date la Géométrie était considérée comme l'ouvrage de notre chanoine. C'est une opinion que partageait encore, au seizième siècle, le bibliothécaire de Saint-Victor, Claude de Grandvic ; elle a été favorablement accueillie par les auteurs de Y Histoire Littéraire, et nous ne saurions sur quoi nous appuyer pour la contredire. La dernière phrase de ce traité nous fait connaître que le même auteur avait

* ]N® 757 de Saint-Victor et 433 de la bibliothèque Mazarine.

écrit sur l'Astronomie : « Si qua alia de orizonte dicenda » videbuntur, sequenti libro, cum parallelis et coluris, )) aliisque cœlestibus circulis reservamus. » Cet ouvrage est-il perdu ? Jusqu'à ce jour, nous ne l'avons pas rencontré.

Hugues de Saint-Victor aurait encore, au témoignage de Sanders, composé sur la Musique, De Musica , un traité dont les exemplaires manuscrits n'étaient pas autrefois, comme il semble, très-rares en Belgique, car Sanders lîous en signale deux, l'un dans le monastère des Dunes, l'autre dans celui de Liessies ' . Mais il ne faut pas trop se fier aux rapports de Sanders : ce n'était ni le plus attentif, ni le plus éclairé des bibliographes. Jean de Tritenheim ne mentionne pas ce traité sur la Musique dans son ample catalogue des œuvres du Victorin, et il nous est démontré qu'on n'en soupçonnait pas l'existence chez les chanoines de Saint-Victor, puisqu'ils ne l'ont attribué nulle part à leur illustre confrère. Nous n'en trouvons d'ailleurs aucun manuscrit dans les fonds divers de la Bibliothèque Impériale.

Quant au livre ainsi désigné par le Catalogue des manuscrits latins de l'ancien fonds : Hugonis à Sancto-Victore Mammotre'ptus, c'est tout simplement, comme les Bénédictins l'ont vérifié, le Mammotreptus de Jean Marchesini, franciscain italien du treizième siècle. On peut consulter à cet égard Luc Wadding, Sixte de Sienne, Oudin, Fabricius, etc., etc. L'erreur que nous signalons dans le Catalogue imprimé de la Bibliothèque Impériale n'a jamais été commise ailleurs.

* Bibh Manuscr, Belg. part. I , png. 26.

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