XXXVI . — APOLOGIA DE VERBO INCARNATO
Cet écrit n'est pas, selon Casimir Oudin, du chanoine de Saint- Victor. On reconnaît sur-le-champ, ajoute notre critique;, à ces mots souvent répétés qiiœro, qiiœritur, soluiio, que c'est l'ouvrage d'un logicien du quatorzième siècle : « Sapiunt scholasticam sseculi quarti decimi. » Cela reconnu, Casimir Oudin s'empresse de déclarer que ri4j}o%î^ du Verbe Incarné j si mal placée dans les OEuvres du chanoine de Saint- Victor, est de Jean de Cornouailles. Or, Jean de Cornouailles mourait avant la fin du douzième siècle. Voilà dans quelles erreurs donnent les critiques téméraires, qui ne s'embarrassent pas de vérifier leurs hypothèses. M. Daunou, toujours prêt à bien accueillir les assertions de Casimir Oudin, a reproduit celle-ci dans le tome XIV de Y Histoire Littéraire \ sans remarquer l'étrange contradiction qu'elle renferme.
Cependant parce que rien n'autorise à mettre V Apologie sous le nom de Jean de Cornouailles, il n'est pas démontré qu'elle doive être maintenue dans les OEuvres du Victorin. La thèse combattue par l'auteur de V Apologie est celle-ci : Quod Christus, secundiim quod homo, non sit aliquid. Cette thèse, assez improprement appelée le nihilisme, peut être considérée comme appartenant au douzième siècle. On sait, en effet, qu'elle eut pour défenseur, peut-être pour promo-
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leur, en ce temps-là, le célèbre évêque de Poitiers, Gilbert de la Porrée. Cette circonstance prouve-t-elle que V Apologie soit du même temps? Non, sans doute. Elle le prouverait, qu'on pourrait aussi bien l'attribuer à tout autre docteur qu'à notre Victorin, L'orthodoxie consiste, il paraît, à soutenir que le Verbe divin, considéré comme ayant revêtu la nature humaine, devient, après avoir pris ce vêtement, un quicly un quid reale, SoitI Mais Hugues de Saint- Victor n'a pas été le seul théologien orthodoxe du douzième siècle. Que nous apprennent les anciens bibliographes ? Jean de Saint-Victor ne parle pas de VApologia de Verbo Incarnato. L'auteur du second catalogue inséré dans le Bulletin des Comités désigne, il est vrai, parmi les œuvres de Hugues, un opuscule De Incarnatïone Verbi : mais cette désignation n'a pas le sens qu'elle paraît avoir ; en effet, l'auteur de ce catalogue ne donne que seize chapitres au second livre des Sacrements, et, dans l'édition de 1648, il en a dix-huit, dont le premier a précisément pour titre : De Incarnatïone Verbi, Enfin, quel renseignement tire-t-on des manuscrits? Pour la plupart, ils nous offrent simplement le texte de l'ipologie, et n'inscrivent en tête aucun nom. Les éditeurs de 1648 auraient bien fait, à notre avis, d'imiter leur réserve, car ils ont dû, pour attribuer l'ouvrage à leur confrère, commettre un anachronisme. Hugues de Saint-Victor mourut vers Tannée 1138. Or, le concile de Reims, qui condamna, sous le nom de Gilbert de laPorrée, la thèse ci-dessus énoncée, est de l'année 1 1 48, et il n'est pas vraisemblable qu'elle ait été publiée, discutée, dix ou quinze ans avant l'ouverture de ce concile. L'histoire nous apprend, en effet, que l'évêque de Poitiers fut dénoncé par ses deux archidiacres : ce qui donne lieu de supposer que leur
dénonciation fit connaître une opinion jusque-là secrète. Les observations faites par Casimir Oudin sur le style de Y Apologie ne sont pas d'ailleurs à niépriser. Aux locutions qu'il a citées comme n'appartenant pas à la première moitié du douzième siècle, nous en ajouterons une, celle de forme substantielle ', qui ne fut admise dans l'école qu'après avoir été si savamment expliquée par saint Thomas. Mais, dira t-on, le débat provoqué par l'hérésie de Gilbert était épuisé longtemps avant la fin du douzième siècle : le concile de Reims avait dissipé tous les doutes, et le nihilisme était confondu. Loin de là ; peu d'années après le concile de Reims, le nihilisme triomphant invitait ses adversaires à surveiller, dans l'intérêt de la foi, leur langage imprudent. C'est ce que nous apprend un passage du De Maximis Theologiœ d'Alain de Lille. Cet ouvrage étant encore inédit, il faut citer : « Omnissermo théologiens débet esse » catholicus, generalis, usitatus, ab intellectu non disso- » nus, rei de qua loquitur consonus. » Telle est la maxime d^ Alain. Voici comment ensuite il la développe : « Gatho- » licus, inquam, esse débet, quia, sicontrarius est fidei ca- » tholicge, admitti non débet, ut si très essentiae, vel Dei, » esse dicantur : usitatus, quia profanas verborum novitates » Ecclesia devitat, ut ab omnibus intelligentibus recipiatur, » ut Christum esse aliquid secundum quod homo : ut in in- » tellectu sit perceptibilis ; débet enim verborum involu- » cra cavere catholicus, etc., etc. ^ » La censure d'un décret canonique, faite sur ce ton, a certes pu provoquer une nouvelle controverse. Rien donc ne permet d'affirmer que V Apologie du Verbe Incarné ait été composée dans la pre-
» Edit. de 1648, t. UI, p. 69, col. 2.
5 Bibl. Impér., fonds de Sorbonne, num. 935.
mière moitié du douzième siècle. L'auteur en est inconnu.