XXXIX. — MISCELLEANEORUM LIBRI
Ce sont des fragments théologiques ou didactiques, qui n'ont entre eux aucun rapport, et que les manuscrits nous offrent tantôt séparés les uns des autres, et tantôt réunis, mais jamais dans le même ordre. Les éditeurs de 1648 en ont formé deux cahiers, qu'ils ont ensuite partagés en plusieurs livres. Oudin perd son temps à prouver que cet arrangement n'est pas l'ouvrage de notre chanoine : on le sait de reste. Quelques copistes ont d'abord rapproché tels et tels fragments : d'autres sont venus ensuite augmenter ce recueil, et lui imposer divers titres : Hugonis Flores y
< Notamment les dos 304 de la Sorbonne et 137 de Saint-Victor, ' Bulletin des Comités, 1851, p. 180.
Distinctiones , Miscellanea, Plurima pulchra dicta : plus tard on y a joint d'autres morceaux épars, et même des sentences détachées des principaux ouvrages du Victorin. C'est ainsi que les Mélanges ont été composés. Oudin ajoute que plusieurs de ces fragments sont mal attribués à Hugues de Saint-Victor, et il en réclame quelques-uns au nom de saint Bernard. C'est une réclamation qui doit être favorablement accueillie. Les Mélanges renferment huit cent vingt-sept titres, ou chapitres. Or, puisqu'un grand nombre de traités ont été, même contre toutes les vraisemblances, insérés dans les œuvres du chanoine de Saint-Victor, il faut admettre sur-le-champ et sans difficulté, que, parmi ces huit cent vingt-sept chapitres, composés pour la plupart de quelques phrases bien ou mal assemblées, il convient d'en restituer plus d'un à saint Bernard, et à d'autres écrivains du même temps. Mais Oudin est bien plus exigeant. Parce qu'il peut signaler à bon droit, dans les Mélanges, divers fragments faussement attribués au chanoine de Saint- Victor, il les retranche tous de ses OEuvres. Nous protestons.
C'est une protestation que les auteurs de V Histoire Littéraire ont déjà faite. Ils maintiennent d'abord dans les .Mélanges trois lettres qui font partie du premier livre * . Ces trois lettres en font regretter beaucoup d'autres. En effet, Jean de Tritenheim inscrit au nom de notre Victorin un recueil de lettres bien plus considérable, qui n'a pas encore été retrouvé : Epistolariim ad diversos liber unus. Les Bénédictins reconnaissent aussi qu'on doit laisser à notre chanoine un opuscule publié, sous son nom, à Louvain,
• HisU Littér., t. Xil, p. 25.
en 1648, sous ce titre : De triplici Vitio, tripliciPeccato, et triplici Remedio '. Or, cet opuscule est le titre 33 du quatrième livre des Mélanges, deuxième partie. Ils soutiennent aussi que le petit traité sur la Nourritm^e d'Emmanuel, de Cibo Emmanuelis, qui forme le chapitre 2! de la première partie des Mélanges, « est de la façon de notre » auteur ^. » Enfin, ils ajoutent qu'on pourrait également revendiquer pour Hugues de Saint-Victor beaucoup d'autres pièces confondues dans les Mélanges, mais qu'ils sont inhabiles à discerner ^ Or, les auteurs de Y Histoire Littéraire en savaient plus à cet égard qu'ils n'en croyaient savoir. C'est ce que nous allons montrer.
Ils nous invitent, en effet, à rechercher, dans le numéro 2049 du Roi, un opuscule inédit de notre chanoine, intitulé DeSacrificio offerendo, et commençant, disent-ils, par ces mots : « Quid retribuam Domino pro omnibus quse re- « tribuit mihi *? » Cette recherche faite, nous constatons, en outre, que le même opuscule nous est encore offert par d'autres manuscrits, où il a pour titre De Judicio faciendo , Hugues de Saint-Victor en est bien l'auteur : on le reconnaît aux signes les moins équivoques. Mais ce n'est pas, comme les Bénédictins le prétendent, un ouvrage inédit ; c'est un fragment imprimé dans les Mélanges, première partie, chapitre 99.
Dans un autre volume du Roi, inscrit sous le numéro 6785, les Bénédictins nous signalent une courte homélie, qui leur paraît également inédite, et qui, disent-ils, a pour
» HisL Littér., t. XII, p. 26, 52.
2 Ibid., p. 70.
3 Ibid., p. 70.
* Ibid , p. 60.
objet, réloge de la vie solitaire \ Ils l'auraient encore trouvée dans les numéros 2532 du même fonds, 167 de Saint-Victor et ailleurs : les copies manuscrites de ce petit discours sont tellement nombreuses, que d'humbles bibliothèques en possèdent deux ou trois '^. Mais on peut négliger les manuscrits , car cet opuscule n'est pas inédit : on l'a depuis longtemps imprimé pour la première fois. C'est le chapitre 74 de la première partie des Mélanges, intitulé : De magna peccatoris Respiratione et Duhiorum circa conscient'iam decisione. Le titre qu'il porte, dans la plupart des manuscrits, est celui-ci : De Oblivione prœteritorum malorum, et memoria et ira. Il est vrai qu'à des titres si divers on pouvait bien ne pas reconnaître le même ouvrage. Cette divagation ascétique est-elle convenablement attribuée au chanoine de Saint- Victor ? Il n'était pas toujours, il faut le dire, heureusement inspiré. Si la raison est pour l'intelligence un ferme et constant soutien, il n'en est pas de même du transport mystique ; car après l'avoir élevée aux plus hautes régions, souvent il l'abandonne, et elle fait alors de grandes chutes.
Les Bénédictins revendiquent ailleurs pour Hugues de Saint-Victor le traité de la Substance de r Amour, attribué souvent à saint Augustin. Or, le chapitre 171 de la première partie des Mélanges n'est qu'un fragment de ce traité. Enfin on rencontre séparément dans les plus anciens manuscrits, et sous le nom du chanoine de Saint- Victor, les opuscules dont les titres suivent : i"" De Tribus locis, ou Affiguratio trium locorum, inséré dans la première partie
» Hist. Littér., t. XII, p. 60.
2 Bibliothèque de Laon, n°» 173, 463, 471. Catalogue général des Mss. des Biblioth. publiques des, départements.
des Mélanges, chapitre 95 ; 2"" De Huinilitate, ou Qnot modis Diabolus Humilitatem impugnet, qui forme le chapitre 1 72 de la même partie ; 3° De Quinqiie statibus mutabilitatis (ailleurs vitœ) humanœ, même partie, chapitre 77; 4** De duobus Piscinis, ou de Ratione et sensualitate animœ, chapitre 1 74 ; 5^ De Refectione Dei, chapitre 1 61 ; 6" De fuga à Vitiis, chapitre 79; 7^^ De Triplici pace, chapitre 6; S"" De duobus Civitatibus, chapitre 48 ; 9° De officio et potestate prœlalorunij chapitre 49; 1 0° De sexmodis operandi^ chapitre 78 ; il'' Quod pater non judicat quemqumn, ou De quadripartito judicio, chapitre 169, petit traité presque entièrement composé de phrases empruntées au Dialogus de sacramentis legis naluraUs et scriptœ \ Et nous pourrions en désigner beaucoup d'autres. Ce sont de petits écrits sur divers sujets allégoriques, qu'on ne peut, contre le témoignage des plus respectables manuscrits, retrancher, par simple fantaisie, des œuvres de notre chanoine. Composés, d'ailleurs, et rédigés dans sa manière, dans son esprit, ils portent une empreinte qui n'est pas commune.
Reconnaissons que des pièces étrangères ont été successivement introduites dans \e?>Méla7îges de notre chanoine; mais n'hésitons pas à dire, malgré Casimir Oudin, que les principaux chapitres de ce recueil sont incontestablement de sa plume.
Pour notre part, ce que nous reprocherons aux éditeurs de 1 648, ce n'est pas tant d'avoir inséré dans les Mélanges quelques fragments aujourd'hui réclamés au nom de saint Bernard, que d'avoir laissé dans les manuscrits, où ils attendent encore la lumière, divers autres morceaux de notre
* Hugonis Opéra, t. III, p. 412.
chanoine qui auraient trouvé leur place dans ce vaste ensemble de pièces bien ou mal assorties.
Les Bénédictins nous signalent, dans le numéro 1 2106 de Saint-Germain ', un traité sur Y Obéissance, De Ohedientia, qu^ils considèrent à bon droit comme manquant à l'édition de i 648. Ce numéro i 206 de Saint-Germain est un volume du douzième siècle, où se trouvent réunis divers ouvrages de Hugues de Saint- Victor. Entre V Arche Mystique et le traité sur la Prévarication d'Adam, dont nous parlerons tout à l'heure, le copiste a mis ce fragment sur l'Obéissance, qui commence par ces mots : « Sed quia humilita- » tem soror obedientia inseparabiliter comitatur, ahquid de » obedientia dicamus ; » et finit par ceux-ci : « Hœc de obe- » dientia et ejus proposito propter simplices obedientiae filios » simpliciter descripsimus. » On voit assez parTmc/pif de cet ouvrage qu'il en suit et complète un autre. Nous ne rencontrons pas, il est vrai, dans les écrits authentiques de notre chanoine, ce traité spécial sur l'humilité dont le manuscrit de Saint-Germain nous offre le complément. Nous devons ajouter qu'on ne trouve la mention de l'opuscule sur VObéissance, parmi les œuvres de Hugues, dans aucun des catalogues anciens que nous avons souvent cités. L'attribution du copiste paraît donc discutable. Cependant, elle ne manque pas d'autorité, puisqu'elle est plus ancienne que tous les catalogues. C'est pourquoi nous joindrons aux Mélanges le traité sur VObéissance, en attendant qu'une nouvelle enquête ait prouvé l'erreur de cette attribution.
Nous éprouvons moins d'embarras à classer dans le
* l\ est aussi dans le numéro 856 du même fonds.
même recueil un autre opuscule, également inédit, que nous présente encore le numéro' 12106 de Saint-Germain, sous le titre de De Septem donis Domini, et dont nous voyons une copie moderne dans le numéro 1161 de Saint-Victor. Les premiers mots de ce discours sont : « Prima gratia » est timor Domini. Qui hanc habet odit omnem iniquita- » tem ; » les derniers : « Septem spiritus ante thronum » Dei. )) C'est manifestement cet écrit que désigne Jean de Tritenheim, sous le titre de : de Septem doriis; le fragment inséré dans les Allégories^ et intitulé : De septem donis Spiritus Sancti, étant trop peu considérable pour mériter une mention spéciale. C'est encore le même opuscule qui nous est signalé par l'auteur du second catalogue publié dans le Bulletin des Comités; et nous rectifions ici l'erreur que nous avons commise dans une des notes de ce Bulletin, où nous avons confondu deux traités absolument différents, le De Sepfenis et le De Septem donis \ Ainsi deux catalogues attribuent à notre chanoine l'opuscule intitulé dans les manuscrits : De Septem donis Domini, Il est d'ailleurs composé dans sa manière : les traits mystiques y abondent, il est parsemé d'antithèses ; en un mot, il se rapporte exactement, pour le style et pour la pensée, à divers autres chapitres des Mélanges,
C'est encore sans doute un fragment inédit à ranger dans les Mélanges^ que le traité De Septem gradibus quibiis pervenitur ad sapientiam, signalé par les auteurs de Y Histoire Littéraire ^ dans le numéro 688 ^ de Saint-Yictor. Mais ce volume de Saint-Victor n'étant pas entré à la Bi-
* Bulletin des Comités, 1851, juin, p. 185.
2 T. XII, p. 54.
3 Ancien numéro.
bliothèque Impériale, nous ne pouvons vérifier l'exactitude de l'indication bénédictine.
Nous ne rencontrons pas non plus sur les rayons de la même Bibliothèque le volume de Saint- Victor qui portait autrefois le numéro 724, et dans lequel les Bénédictins nous indiquent un traité sur la Confession, de Confessionibus audiendis, qu'ils rangent parmi les ouvrages inédits de Hugues de Saint-Victor K Si donc nous l'ajoutons aux Mélanges, c'est sous la responsabilité d'autrui. Le traité que Jean de Tritenheim désigne à peu près sous le même titrC;, De Confessione, ne doit pas être distingué, comme on le juge par Vincipit, de ce chapitre 32 du troisième livre de VAme, qui nous est offert isolément par un grand nombre de manuscrits, où il est intitulé : Confessio ad ahhatem.
Enfin, sous la même réserve, nous insérons volontiers dans les Mélanges trois opuscules mentionnés par Sanders dont aucun exemplaire n'est venu dans nos mains. Le premier, dont on nous laisse ignorer même l'objet, commence, il paraît, par ces mots : « Homo, cum in honore esset, non » intellexit. » Le second, intitulé Gnothosolitos ^ M. Hugo7iis a Saint-Victor e, a pour incipit : « Nostis, carissimi. « Le troisième, dont la désignation est encore plus vague, doit commencer par : « Ejus inspirante gratia ^ » Quelle recherche entreprendre sur de tels renseignements ?
i Hist. Littér., t. XU, p 54.
^ Gnothosolitos, c'est-à-dire Gnôti Seauton, titre corrompu. 3 SanrJerus, Bibi. mariusc. Belg., part.i, p. 112; part, ii, p. 66. — Hist, Liitér. de la France, t. XII, p. 61.