VIII. — ANNOTATÏONES ELUCIDATORI^ IN ABDIAM
Nous n'avons rien à dire de ce commentaire sur Abdias. On le rencontre moins souvent, dans les manuscrits, que les autres écrits de Hugues ; mais il paraît de sa façon. Les prophéties d'Abdias sont, en effet, pour l'auteur du commentaire, une constante allégorie, et le mysticisme victorin se complaît dans ces libres et bizarres interprétations.
Enfin, on possédait autrefois des gloses de notre chanoine
sur Ézéchiel. Jean de Saint- Victor les désigne en ces termes : « Fecit (Hugo de Sancto-Victore) Expositionem super Ezechielem; » et dans le second catalogue publié par le Bulletin des comités, nous trouvons le titre suivant : Expositio litteralis visionis Ezechielis, A ces témoignages se joint encore celui de Jean de Tritenheim. Mais où trouver aujourd'hui ce travail sur Ézéchiel ? On n'en signale aucun manuscrit. Tant d'erreurs commises à Toccasion de notre docteur nous font craindre de hasarder une conjecture. Cependant, puisqu'on a si souvent confondu les écrits de Hugues et de Richard de Saint-Victor, nous nous demandons si la mention des deux catalogues ne concerne pas un ouvrage attribué quelquefois à Richard sous le titre de : In Visionem Ezechielis Explanatio secundum litteram.
IX. — ALLEGORIE IN VETUS ET IN NOVUM TESTAMENTUM, SIVE POSTERIORUM EXCERPTIONUM LIBRI.
Toutes les grandes éditions des œuvres de Hugues de Saint-Victor contiennent, sous le titre d'Excerptiones, deux ouvrages assez mal assortis, que les critiques modernes contestent à l'illustre chanoine. Il n'est pas sans intérêt de savoir si ces critiques adressent en cela de justes ou d'injustes réprimandes aux anciens éditeurs : les Excerptiones forment, en effet, un vaste ensemble, et le théologien, le philosophe, l'historien, doivent être curieux de savoir à qui ce recueil peut être légitimement attribué.
Il se compose de deux parties bien distinctes, les Allé-
gories sur l'Ancien et le Nouveau Testament, et les Extraits Historiques, Parlons d'abord des Allégories, Ce que nous avons à dire des Extraits Historiques viendra plus loin.
L'auteur de ces Allégories est-il bien Hugues de Saint- Victor? C'est la matière d'un grand débat. Casimir Oudin proteste contre cette attribution, et discute avec sa pétulance ordinaire les questions délicates qu'offre l'examen du problème. Les Bénédictins, plus réservés dans leur langage et leur maintien que le critique calviniste, reproduisent ses arguments, mais en de meilleurs termes, et leur modestie, qui paraît un gage de circonspection, inspire dès l'abord beaucoup de confiance. Ils réclament simplement pour Hugues de Saint- Victor deux opuscules, intercalés par les éditeurs anciens et par les nouveaux dans les gloses sur le Nouveau Testament. Intercalation très-maladroite, il faut en convenir. Dans tous les manuscrits que nous avons consultés, ces deux morceaux se présentent distincts des Allégories, avec lesquelles ils n'ont véritablement aucun rapport. Nous allons d'abord faire droit à la réclamation des Bénédictins, en dégageant ces petits traités des objections faites contre l'ensemble des Allégories.
Le premier ^ a pour titre : De quinque Septenis; c'est-àdire sur les sept péchés capitaux, les sept demandes de l'Oraison Dominicale, les sept dons du Saint-Esprit, les sept vertus principales et les sept béatitudes. A ces divisions on reconnaît bien la méthode de notre chanoine. C'est le Pythagore des théologiens : personne n'a fait un usage plus fréquent et plus abusif de la science des nombres, dans l'explication des mystères de la foi. La plupart des manuscrits
• l^dit. de 4648,1. I, pages 303-305.
et notamment les numéros 1 37 et i 67 de Saint-Victor, 866 de Saint-Germain, 1676 de la Sorbonne, 2527, 3638 et 3769 de l'ancien fonds du Roi, 1174 de la bibliothèque de Troyes, nous offrent le De quinque Septenis à l'état d'opuscule, ou d'ouvrage séparé. Cependant nous croyons qu'il n'a pas été composé de cette façon par Hugues de Saint- Victor. Les Bénédictins et M. l'abbé Hugonin y remarquent plusieurs traits empruntés aux Annotations sur Abdias, et reproduits, en outre, dans la Somme des Sentences et le Traité des Sacrements. Ils se seraient mieux exprimés, s'ils avaient dit que ce prétendu traité De quinque Septenis se retrouve littéralement et tout entier dans le commentaire sur Abdias. Les éditeurs de 1 648 et de 1 854 l'ont donc publié deux fois. Mais pourquoi préférons-nous le joindre aux gloses sur Abdias? Parce que si les anciens copistes composaient quelques ouvrages, ils en décomposaient un plus grand nombre. Les livres étant d'un grand prix, on ne leur demandait que les plus beaux endroits d'un auteur, et l'on abandonnait le reste. Ajoutons que dans les manuscrits, comme dans l'imprimé, les gloses sur Abdias se terminent par la dissertation sur les Cinq Septaines\ Mais, sans plus rechercher quelle place lui convient le mieux, hâtons-nous de conclure, avec les auteurs de Y Histoire Littéraire, que cette dissertation n'appartient aucunement aux Allégories. Ils revendiquent, en second lieu, pour Hugues de Saint- Victor une glose sur le Magnificat, Super Magnificat, ou De Cantico heatœ Mariœ, que les éditeurs ont insérée sans raison valable entre les Allégories sur saint Marc et les Allégories sur saint Luc ^. Cet opuscule a plusieurs fois été
' Mss. de St-Yict., n0 61.
2 Édit. de 1648, t. I, p. 317-326.
publié sous le nom de saint Augustin * : mais les Bénédictins soutiennent qu'il faut l'attribuer au chanoine de Saint- Victor, parce qu'on y trouve la réfutation de deux opinions fort accréditées de son temps : « La première, » disent-ils, est de ceux qui prétendaient que chaque homme » a deux âmes, l'une sensuelle, l'autre raisonnable. La se- » conde consistait à nier que Dieu puisse faire les choses » meilleures qu'elles ne sont, ou qu'il puisse s'abstenir de » faire ce qu'il fait. » C'est à bon droit que les Bénédictins restituent la glose sur le Magnificat au chanoine de Saint- Victor, mais ils justifient très-mal cette restitution. En effet, l'opinion qui consiste à soumettre la volonté divine à la loi d'une détermination nécessaire, a toujours eu des partisans dans l'Église catholique. Les Pères les mieux famés y ont souscrit : un des plus exercés d'entre les théologiens modernes, Alexandre de Halès, a tristement déclaré qu'il ne pouvait se défendre de l'admettre. Il y a là des difficultés que l'on évite, nous le savons, avec le plus grand soin, depuis qu'on a négligé l'étude des choses pour celle des mots : mais autrefois on était moins prudent. Quant à la thèse des deux âmes, elle a toujours été contradictoirement discutée. Pour les temps anciens, nous avons la déclaration de Gennadius, dans son livre De Dogmatibus Ecclesiasticis, où il s'exprime ainsi : « Neque duas animas » esse dicimus in homine uno, sicut Jacobus et alii Syro- » rum scribunt; unam animalem, qua animetur corpus, et » immixta sit sanguini ; et alteram spiritualem , quoe » rationem ministret. Sed dicimus unam et eamdem » esse, etc., etc. » Cette thèse fut reproduite au douzième
* Voir l'édition des OEuvres de ce père donnée par les Bénédictins. Appendice du t. VI, col. 247.
siècle, nous ne l'ignorons pas ; mais saint Thomas nous fait connaître qu'on l'agitait encore au treizième, et, avant de la combattre, il en nomme un des premiers auteurs. Or, ce n'est pas quelque moine de son temps : c'est Platon. Enfin, il n'y avait pas de question plus vivement disputée dans les premières années du quatorzième siècle, comme nous l'apprend en ces termes un historien de l'université de Paris : « Aliquando enim firmiter asserunt ipsorum aliqui totam » hominis substantiam unica forma substantiali, multas ha- » bente virtutes, esse contentam : alii vero, ex adverse, de- » monstrant animam sensitivam et intellectivam in homine » quidditativa et substantiah diversitate distingui \ » Nous pourrions multiplier les témoignages : mais ceux-là suffisent pour montrer combien les Bénédictins se sont trompés, en croyant trouver la date de cet opuscule et le certificat de son origine dans les préoccupations doctrinales de celui qui l'a composé. Ils prouvent mieux qu'il convient de l'attribuer à Hugues de Saint-Victor, lorsqu'ils font remarquer dans la glose sur le Magnificat et dans la Somme des Sentences ^ la même définition des quatre sortes de crainte dont il est parlé dans les livres saints. En la recherchant ailleurs, ils l'auraient encore trouvée dans le Traité des Sacrements ^ et dans les Mélanges *. Il est évident que cet opuscule n'est pas d'un ancien Père, puisque l'autorité des anciens y est plusieurs fois invoquée : d'autre part, il ne peut être d'un écrivain récent, puisqu'on en possède des exemplaires qui portent la marque du douzième siè-
' Tractatus de laudibus Parisius, cap. 2. Ms. de St-Victor, n«» 642.
2 Tract. 3, c. 17.
3 Lib. XI, part., 13, cap. 4 6.
* Prima part., lib. I, c. 193 ; secunda part., lib. IV, c. 32.
cle '. Enfin, il est écrit dans cette langue tout à la fois vive et emphatique, pleine d'images, d'antithèses, de jeux de mots et d'incorrections, qui est la langue particulière de notre chanoine ; il est mis à son compte par Vincent de Beauvais ^, ainsi que par d'autres auteurs d'anciens catalogues ^ et il se présente revêtu de son nom dans la plupart des manuscrits.
C'est là que s'arrêtent les réclamations de VHistowe Littéraire. Il fallait encore, et par les mêmes raisons, revendiquer pour Hugues de Saint-Victor deux autres petits traités, insérés sans plus de convenance dans le recueil des Allégories par les éditeurs de l'année 1 648.
L'un de ces traités qui, dans les manuscrits, est intitulé De septem donis Spiritus Sancti, forme, dans l'imprimé de 1648, le chapitre 19 des Allégories sur saint Matthieu *. Il n'a pas toujours passé pour appartenir à Hugues de Saint-Victor, puisque autrefois on l'a, comme de plein droit, introduit parmi les œuvres de saint Augustin ^ ; mais c'est indubitablement un ouvrage de notre chanoine. On peut consulter à cet égard les numéros 2532 de l'ancien fonds du Roi, 346 A et 723 de la Sorbonne, 1 37 et 757 de Saint-Victor. Dans aucun manuscrit il ne fait partie des Allégories, et les éditions anciennes ^ nous l'offrent séparément. C'est, d'ailleurs, un morceau très-étudié, où l'on reconnaît dès l'abord la manière de l'auteur à ses qualités
* N*» 2566 de Tancien fonds du Roi.
2 Spéculum historiale^ lib. xxvii.
3 Bulletin des comités, juin 1851, p. 184.
* Op. t. I, p. 306,307.
sCamerarius et Jérôme Vignier. Voir ce que les Bénédiclins disent à ce sujet, dans leur édition de saint Augustin. Appendice du l. VI, col. 215.
6 Paris, Henri Etienne, 1506, in-4o. Dans un recueil des opuscules de Hugues de St-Victor.
et à ses défauts : un grand fonds, mais un trop grand étalage d'esprit.
Nous comptons encore parmi les ouvrages authentiques du chanoine de Saint- Victor une Exposition de VOraison Dominicale, Expositio Orationis Dominicœ, qui, dans l'édition de 1648, s'étend du chapitre 3 au chapitre 14 des Allégories sur saint Matthieu. Les éditeurs confessent eux-mêmes que, dans tous les manuscrits, elle en est séparée, et notre avis est qu'ils auraient dû la publier comme ils l'ont rencontrée, non-seulement dans les manuscrits, mais encore dans les anciens imprimés. Au chapitre 4 de ce traité ' est exposé le plan du traité De quinque Septenis; ce qui semble déjà prouver qu'ils sont l'un et l'autre du même auteur. En outre, les manuscrits, qui trop souvent se contredisent, sont ici parfaitement d'accord. Us donnent tous au Victorin et V Exposition de VOraison Dominicale et le traité De quinque Septenis, A-t-on enfin quelque motif de récuser leur témoignage? On n'en produit aucun. Il est vrai que les éditeurs de 1 853 ont inscrit cette Exposition de l'Oraison Dominicale au nombre des ouvrages douteux, dubia, de notre chanoine. Mais ils paraissent l'avoir fait par simple inadvertance.
Voilà donc quatre traités spéciaux qu'il faut distraire des Allégoriesy et mettre à part dans les OEuvres de Hugues de Saint-Victor. Nous réclamerons enfin le même honneur pour une autre paraphrase de l'Oraison Dominicale, qui forme, dans l'imprimé, le chapitre 2 des Allégories sur saint Matthieu. Après avoir mentionné celle dont nous parlions tout à l'heure, un des anciens catalogues en inscrit une autre parmi les œuvres de Hugues,
» Ch. 6 des Allégories sur saint Matthieu.
Alius tractaius de Dominica Oratione *, et, en effet, dans plusieurs manuscrits, cette autre paraphrase est un traité distinct '^. Elle nous est, d'ailleurs, offerte dans cet état, et sous le nom de Hugues, par d'anciennes éditions ^ Cependant on la retrouve dans toutes les copies des Allégories, et elle n'y semble pas trop déplacée.
Où elle n'est pas à sa place, c'est parmi les ouvrages d'Abélard. François d'Amboise l'avait-il rencontrée dans quelque manuscrit sous le nom de cet hérétique? Il faut le croire, puisqu'il la pubUait en 1616 dans le recueil de ses OEuvres. Mais il aurait dû savoir qu'elle était déjà sortie des presses de Paris et de Venise sous le nom du Victorin. M. Cousin vient de l'imprimer de nouveau dans son Abélard ^, sur la foi du premier éditeur. Cependantquand il a voulu recourir aux manuscrits, pour corriger le texte fort défectueux donné par François d'Amboise, il ne l'a pu, n'en trouvant aucune copie. C'est ce qu'il déclare : « Illius codicem nullum novimus ^ » Aucune, assurément, sous le nom d'Abélard ; mais il en existe un grand nombre dans les divers fonds de la Bibliothèque Impériale, avec le nom de Hugues, ou sans nom.
M. Cousin a donc été trompé par d'Amboise, comme d'Amboise l'avait été par quelque copiste. Mais qui a pu porter ce copiste à ranger un tel ouvrage parmi les écrits d'Abélard? Il a sans doute pensé qu'il convenait d'attribuer à un téméraire novateur cette déclamation sur les mœurs des clercs séculiers : « Que feront, que diront
» Bulletin des comités, juin 1851, p. 185.
2 Voir les numéros 346 (A), 678 de la Sorbonne, et 572 de St- Victor.
3 Recueil d'Henri Etienne, 1506, in-4«.
Mbid., p. 350.
» quelques-uns de nos prêtres au jour du jugement, jour » de malheur si longtemps attendu? Ils ont reçu l'ordre » de la prêtrise , mais ils ne rougissent pas de vivre dans » le désordre. Ils sont heureux quand ils vont s'asseoir » dans les carrefours, escortés de leurs paroissiens gros- » siers, corrompus; et là ils tiennent, ils entendent des » discours frivoles, souvent pervers, jurent arrogamment, » et maltraitent les vivants, sans épargner les morts. Les » revenus de leurs églises, ils les réclament aussi bien à » qui doit et à qui ne doit plus : leur cœur est toujours » béant pour soupirer après les offrandes : souvent ils ont » l'impudence de les demander à haute voix, et ils reçoi- » vent des deux mains celles qu'on leur apporte. Quel- » ques-uns ne s'inquiètent que de manger et de boire avec » leurs compères, et puis ils se vautrent dans l'adultère et » l'impudicité. Ce qu'ils font en secret, c'est, hélas ! sui- » vant les paroles de l'Apôtre, c'est un crime même de le » dire! etc., etc. » Voilà sans doute ce qu'on n'a pas cru devoir laisser dans les œuvres d'un saint docteur. C'est un scrupule très-mal fondé. Hugues de Saint-Victor a plusieurs fois adressé les mêmes invectives aux clercs de son temps, et l'on en trouvera de bien plus véhémentes dans les œuvres authentiques de saint Bernard, de Hugues Metel, de tous les réguliers du douzième siècle. On voit alors commencer cette rivalité des deux ordres, que le temps ne doit pas apaiser, mais exciter. L'Église sécuUère augmentera chaque jour par de nouvelles entreprises et sa puissance et sa richesse, mais elle abusera de l'une et de l'autre; et le premier, le principal auteur de sa ruine, sera le clergé régulier. Les vives remontrances de notre Victorin ne concernent encore que d'humbles curés : dès le
quatorzième siècle, Michel de Césène, Guillaume d'Ockam et tous leurs confrères travailleront à soulever la société civile contre le chef visible de l'Église, contre le vicaire de Dieu. Et quel sera le résultat de cette propagande? Le démembrement de la société chrétienne, enfin accompli par un autre moine, par Luther.
Ayant donc mis à part des Allégories tout ce qu'y a joint le caprice des éditeurs, nous devons maintenant rechercher s'il convient de les attribuer, avec eux, au chanoine de Saint- Victor, ou de les restituer à quelque autre.
Mais, dès l'abord, la question s'obscurcit. En effet, les Allégories ne sont elles-mêmes que la seconde partie d'un plus vaste recueil. On les rencontre dans les manuscrits avec deux préfaces différentes, mais qui. Tune et l'autre, contiennent le même renseignement. L'une se termine ainsi : « Accipe, frater carissime, hanc secundam » Excerptionum nostrarum, quaspostulasti, partem. » On lit au commencement de l'autre : « In prsecedentibus, prse- » missa descriptione originis et discretionis artium et » quorumdam aliorum, ortum, cursum et occasum om- » nium regnorum ab initio usque ad nos disposuimus. In » sequentibus profundas allegoriarum obscuritates, secun- » dum subjacentis historise cursum, prius de Veteri Testa- » mento, deinde de Novo, in quantum prsesenti brevitati » sufficere videtur, elucidabimus '. » Il faut ajouter que la seconde partie de ces Excerptiones,o\iExiT2L\is sur toute matière, est elle-même précédée d'une dédicace, où on lit : « Totam schedulae hujus seriem in duas partes divi-
» Édit. de 1648, t. I, p. 221.
» dimus. In prima parte materiam habemus originem » artium, situm terrarum, cursum historiarum ab initio » usque ad nos discurrenlium. In secunda parte, materiam » habemus sensus allegoriarum et tropologiarum secun- » dum subjacentis lineam historiae dispositarum. » Les Extraits allégoriques sur l'Écriture sainte viennent donc à la suite d'autres Extraits, qui traitent des arts, des sciences, de l'origine, de l'histoire et de la chute des empires. On possède les uns et les autres, et un certain nombre de manuscrits nous les offrent dans l'ordre que leur assignent les deux préfaces qui viennent d'être citées. Les éditeurs de i 648 les ont séparés, et il faut aller chercher les Excerptiones priores dans le deuxième tome des Œuvres du Yictorin. Mais, sans leur demander compte de cette singulière distribution, constatons simplement ici que les Allégories et les Extraits historiques appartiennent au même auteur.
Quel est son nom ? On nomme deux chanoines de Saint- Victor, qui vivaient à peu près dans le même temps, Hugues et Richard. Les éditeurs Yictorins de Hugues et de Richard se sont trouvés , comme il semble , fort embarrassés d'attribuer ce recueil à l'un plutôt qu'à l'autre, et ils ont pris à cet égard un parti qui dénote plus de prudence que de critique : ils ont publié dans les Œuvres de Hugues, en 1648, l'ensemble des Excerptiones, et, en 1650, dans les Œuvres de Richard, les quatre premiers livres des Extraits historiques. Ils ont ainsi donné deux fois le même texte, et sous deux noms différents.
D'autres suppositions ont été faites.
Au livre i des premiers Extraits, chapitre 24, Bellarmin lit cette phrase : « Theologus primus apud Grsecos Linus
» fuit, apud Latinos Yarro, et nostris temporibus Joannes » Scotus, de decem in Deum categoriis ; » et cette phrase l'embarrasse. On ne connaît que deux théologiens du nom de Jean Scot : l'un, Jean Scot Érigène, qui vivait près de trois siècles avant Hugues et Richard, et l'autre, Jean Duns Scot, qui parut plus d'un siècle après eux *. Bellarmin est donc tout près de supposer que l'auteur des Excerytiones fut contemporain du premier. Il est évident qu'il s'agit ici de Jean Scot Érigène : c'est bien lui qui, fidèle disciple des Alexandrins, a placé les catégories hors du mouvement, au sein de Dieu. Mais Bellarmin n'a pas compris le vrai sens des mots nostris temporibus. Chez les Grecs, dit l'auteur, Linus a voulu définir la divine essence ; Varron, chez les Latins, a suivi cet exemple, et, de notre temps, c'êst-à-dire depuis la renaissance des études en Occident, il s'est produit un de ces audacieux investigateurs de l'éternel mystère ; c'est Jean Scot Érigène. Rien n'est plus clair, et, en effet, Jean Scot Érigène fut le premier et le plus vrai théologien du moyen âge, ce mot théologien étant pris ici dans le sens littéral ou restreint. La phrase signalée par Bellarmin ne signifie donc pas nécessairement que l'auteur des Excerptiones vivait sous Charles le Chauve. Loin de là : un logicien du quatorzième siècle aurait pu désigner Jean Scot dans les mêmes termes.
De son côté, Casimir Oudin remarque que les derniers mots de ces Extraits historiques se rapportent à des événements accomplis quelque temps après la mort de Hugues et celle de Richard, et^ cette observation faite, il propose d'anéantir tous les témoignages qui les attribuent à l'un
* Bellarmin, De Script. Eccles., au mol Richardus de Sancto-Vtcîore.
ou à l'autre, pour les mettre au compte de Richard de Cluny, mort vers 1190. Comme un historien ne peut raconter ce qui s'est passé lorsqu'il dormait dans la tombe, l'argument de Casimir Oudin paraît décisif. Cependant, il ne l'est guère. On sait, en effet, que les copistes du moyen âge avaient l'habitude de retracer , à la fm des Chroniques, les faits dont, après la mort de l'auteur, ils avaient eux-mênles été les témoins. Ces Chroniques, qui commençaient presque toutes à l'origine du monde, s'appelaient des compilations scolastiques, ce qui veut dire faites pour l'usage des écolâtres et des écoliers, et puisqu'elles n'étaient recommandées par aucune originalité littéraire, on voulait, du moins, qu'elles fussent complètes. C'est ainsi qu'elles sont parvenues jusqu'à nous avec des additions plus ou moins considérables : quelquefois même ces additions ont été faites sans aucune dissimulation, sur des manuscrits anciens, par une main plus moderne. Il ne faut donc pas accorder trop d'importance à la remarque de Casimir Oudin. Voyez, d'ailleurs, avec quelle légèreté ce critique plein de fougue parle des auteurs qu'il dépossède et de ceux qu'il enrichit! Il existe déjà deux Chroniques sous le nom de Richard de Cluny, et, comme elles diffèrent, on a cru devoir les attribuer à deux auteurs différents ^ Faut-il donc, avec Oudin, supposer un troisième auteur du même nom, du même surnom, et né dans le même temps, car cette condition est indispensable, ou bien inscrire une troisième Chronique au*catalogue d'un seul Richard de Cluny ?
Enfin, dom Brial, comme s'il avait été suffisamment
* Hist. littér., t. XII, p. 478. — Un fragment de l'une de ces Chroniques, publié par Martène, contient l'éloge de Hugues de Saint-Victor. Veterum script, et wonum., ampliss. Collectio, tome V.
démontré que cet ensemble d'Extraits ne peut être laissé dans le Recueil du Victorin, propose de l'attribuer à Hugues de Fouilloi *. C'est néanmoins une proposition faite légèrement, et que dom Brial néglige de justifier. Nous sommes donc empêchés de la combattre. Mais dépourvue de toutes preuves, elle n'a pas de valeur.
Interrogeons donc les manuscrits. Les manuscrits nous offrent les Allégories isolées, ou jointes aux Extraits historiques. Nous avons tour à tour consulté les numéros 302 de la Sorbonne, 391, 467, 578, 579 et 675 de Saint-Victor, 888, 1 207 et 1 229 de Saint-Germain, et 2521 de l'ancien fonds du Roi. Dans ces divers manuscrits, qui sont tous du treizième ou du quatorzième siècle, les Allégories se présentent seules et sans nom d'auteur : cependant , dans la plupart, elles sont mêlées à d'autres ouvrages de Hugues. Ce n'est encore là, nous le reconnaissons, qu'un faible argument pour une simple hypothèse.
On les trouve, dans le numéro 68 de la Sorbonne, sous le nom de Richard. Mais cette attribution a été faite au seizième siècle, et nous déclarons ici que nous tenons pour suspectes toutes les notes mises sur les volumes de la Sorbonne par les bibliothécaires de cette royale maison. C'étaient, pour la plupart, depuis le seizième siècle, des ignorants. Si le mot semble dur, qu'on nous permette de le justifier. Le dernier de ces fonctionnaires, un sieur Guyet de Sansale, qui a voulu perpétuer son nom en signant ses notes, mentionne en ces termes, dignes, en effet, de passer à la postérité, l'exemplaire des Allégories que contient le numéro 68 : a Allégories de Richard de
» Hist. lut., t. XIII, p. 607.
» Saint- Victor sur l'Ancien et le Nouveau Testament. » Hugues de Saint-Victor les a fait imprimer y mais dans » un ordre différent de celui-ci. » Le même bibliothécaire ayant à cataloguer le traité de Quinque septenis, qui commence par ces mots : Quinque septena in sacra Scriptura, frater,,,, » le désigne ainsi : « Traité des cinq frères, où » Hugues de Saint- Victor explique l'Oraison Dominicale ' . » Les renseignements qui viennent d'une telle source méritent, on le voit, peu de confiance.
Nous avons cru pendant un instant que le numéro 513 de Saint-Victor allait donner à nos recherches une autre direction. Le^ Allégories sur l'Ancien Testament ont trouvé place dans ce volume, et elles y portent le nom d'un maître Pierre, que les répertoires de la Bibliothèque Impériale prennent pour Pierre Lem^ngeur,- Petrus Comestor, mort vers 1 1 98. En effet, dans sa notice sur Pierre Lemangeur, dom Brial inscrit parmi ses œuvres, au rapport d'un ancien, des Allégories sur l'un et l'autre Testament^. Mais cet ancien n'était pas lui-même très-versé dans la connaissance des auteurs du douzième siècle, puisqu'il ajoute, en parlant du même Comestor : « Allegorias etiam suas in » librum metricum redegit, quem Aurora intitulavit. » Il ignorait donc que le poëme mille fois copié sous ce titre bizarre est de Pierre de Riga. N'a-t-il pas confondu de la même manière, pour ce qui regarde les Allégories en prose, Pierre Lemangeur et Pierre de Poitiers? Car Pierre de Poitiers nous a laissé des Allégories sur l'Exode, le Lévitique et les Nombres^, qu'on voit dans plusieurs manuscrits, et notamment dans le numéro 68 de la Sorbonne, où
* Sur la garde du n° 1676 de la Sorbonne. ^ Hist. Lin., t. XIV, p. 4 6.
elles occupent la part la plus considérable d'un gros volume. Et une semblable méprise n'aura-t-elle pas été faite par le copiste du quatorzième siècle à qui l'on doit le numéro 51 3 de Saint- Victor ? Nous le supposons.
Enfin, les manuscrits où les Allégories sont jointes aux Extraits historiques, n'offrent pas de plus sûrs renseignements. Dans le numéro 7 des Capucins de la rue Saint- Honoré et dans trois volumes du Roi, inscrits sous les numéros 2585, 2586 et 2587, ce vaste recueil porte le nom de Richard *. Cependant ces manuscrits étant aussi du quatorzième siècle, leur témoignage n'a qu'une médiocre importance. Casimir Oudin fait remonter bien plus haut le numéro 2595, qui provient de Colbert : mais il se trompe encore une fois.
Ainsi les manuscrits se taisent, ou se contredisent. Ils paraissent, il est vrai, condamner toutes les suppositions que l'on a faites pour enlever les Excerptiones à l'école de Saint- Victor , mais ils laissent incertain si ce recueil est l'ouvrage des chanoines Hugues, ou Richard.
Il faut encore, en cette fâcheuse incertitude, recourir aux anciens bibliographes. Un des plus anciens est Vincent de Beauvais, mort vers le miheu du treizième siècle. Dans les livres 27 et 28 de son Spéculum Historiale, on trouve les catalogues des livres de Hugues et de Richard. Or, parmi les œuvres de Hugues, il n'est fait aucune mention des Allégories ; et les Excerptiones sont inscrits dans ces termes à la table des œuvres de Richard : « Scripsit etiam librum » qui dicitur Excerptionum, in quobrevitercontineturdivi- » sio et materia omnium scientiarum, ac séries historia3
* Les numéros 206 de la Sorbonne et 42 de Saint-Victor, contiennent les trois premiers livres des Excerptiones, sans nom d'auteur.
» prsecedentium temporum et qusedam morales exposilio- >^ nés sacrarum Scripturarum, et pauca quidem quae ex » libro de Patriarehis excerpsi ad utilitatem legentium in hoc » libro \ » Ce témoignage est d'une incontestable précision. Vincent de Beauvais donne ensuite, comme il vient de l'annoncer, quelques fragments des œuvres de Richard, et il les emprunte aux Allégories. Ainsi, point d'équivoque : tout le recueil des Extraits était, pour Vincent de Beauvais, l'ouvrage de Richard. Jean de Saint- Victor, qui vivait encore en 1 321 , l'inscrit, suivant Casimir Oudin, au catalogue des œuvres de Hugues. Ce catalogue est l'un de ceux que nous avons publiés dans le Bulletin des Comités ^. Alors nous n'en connaissions pas l'auteur : nous avons récemment reconnu que c'est un fragment de la Chronique inédite de Jean de Saint-Victor. On peut le consulter, et l'on n'y verra figurer ni les Excerptiones, ni les Allégories, ni les Extraits historiques. Mais dans la même chronique, au catalogue des œuvres de Richard, on lit : « Item, Excerptionum libros octo. » Ce qui permet, toutefois, de supposer que Jean de Saint- Victor attribuait simplement à Richard les Extraits historiques. Guillaume de Saint-Laud, dans ses Elogia quatuor patru7n Victorinorunij se déclare aussi pour Richard, suivant Casimir Oudin. Jean de Tritenheim et Antonin de Florence reproduisent la même déclaration. Mais il faut clore ici la liste des témoins qui parlent en faveur de Richard, car le dernier d'entre eux, écrivain du quinzième siècle, n'a déjà plus d'autorité.
Il y en a beaucoup moins à produire en faveur de Hu-
* Spéculum historiaîe, lib. 28.
2 Bulletin des Comités historiques, 1851, p. 178-18i.
gues. Nous désignerons d'abord l'auteur du second catalogue publié par nos soins dans le Bulletin des Comités ' . Les Extraits historiques sont mentionnés dans ce catalogue sous le titre d'Historiœ, Sixte de Sienne, qui mérite quelquefois d'être cité, bien que ce soit un moderne, Sixte de Sienne place les Allégories parmi les œuvres de Hugues, et non parmi celles de Richard. Enfin, si la tradition de l'ab- •baye de Saint-Victor n'a pas été constante, il paraît, toutefois, qu'elle a préféré mettre l'ensemble des Extraits sous le nom de Hugues. Cette tradition, qui nous l'a conservée? De plus habiles gens que les bibliothécaires de la Sorbonne : ce sont les doctes chanoines Claude de Grandvic et Jean Picard, qui, le premier, en l'année 1488, et le second, en l'année 1604, ont fait d'excellents travaux sur les volumes manuscrits de leur abbaye.
Quelle sera donc la conclusion de cette longue et pénible enquête? Tout ce qu'on a mis en avant pour contester les Excerptiones à l'un et à l'autre des deux illustres Victorins doit être rejeté. Les manuscrits et les anciens bibliographes nous le prouvent. Mais les graves et nombreux témoignages, qui désignent contradictoirement l'un ou l'autre, nous laissent encore ignorer s'il convient mieux de les attribuer à Hugues qu'à Richard.
La question paraissant digne d'une sérieuse étude, nous avons interrogé tout le monde, et nous avons scrupuleusement reproduit tous les avis. Il nous reste maintenant à faire valoir deux arguments nouveaux qui semblent décider, à notre jugement, cette question si débattue en faveur de Hugues de Saint- Victor.
« Année 18Sl,p. !82.488.
Notre premier argument est le style même de l'ouvrage. Ces Excerptiones sont bien, comme l'auteur le confesse, une véritable compilation. Nous ferons connaître, en parlant des Extraits historiques, où il les a pris : quant aux Allégories, ce sont des interprétations mystiques, qui, pour la plupart, peuvent être revendiquées par Origène, saint Augustin, saint Grégoire, Isidore de Séville. Cependant ce ne sont pas des copies tout à fait littérales : ici, le compilateur abrège ; ailleurs, il développe une pensée qu'il emprunte, et ses développements prennent le tour de son esprit, la forme de son style. Eh bien ! nous ne retrouvons ni dans les Allégories, ni dans les autres Extraits, l'esprit plein d'ardeur et le style plein de pompe de Richard; mais partout, au contraire, la phrase dégagée , le trait vif et ingénieux de son maître.
Si ce premier argument ne suffit pas pour dissiper toutes les incertitudes, voici le second. Le traité des Sacrements est l'ouvrage le plus considérable, et, si l'on peut ainsi parler, le plus authentique, de Hugues de Saint- Victor. Or, cet ouvrage ne marche pas sans un prologue dont voici la première phrase : « Cum de prima eruditione sacri elo- » quii, qu9e in Historica constat lectione,compendiosumvo- » lumen prius dictassem, hocnuncad secundam eruditio- » nem, quge in Allegoria est, introducendis prseparavi. » Voici bien, il nous semble, les deux parties des Excerptiones exactement et précisément indiquées : les Extraits historiques d'abord, et ensuite les fi^^mifs allégoriques. Cette distribution des études qui ont pour objet l'Écriture sainte est au moins singulière. C'est Isidore de Séville qui l'a proposée : mais personne, au moyen âge, si ce n'est Hugues de Saint-Victor, ne l'a élevée à la hauteur d'une méthode.
L'auteur du traité sur les Sacrements nous apprend donc qu'il a déjà fait un abrégé de l'histoire sainte ; et il ajoute que, se proposant d'expliquer les allégories de cette histoire, il écrit un ouvrage spécial sur les Sacrements pour servir d'introduction à la seconde partie de l'érudition sacrée. Or, puisque le traité des Sacrements est, sans aucun débat, attribué par tous les critiques à Hugues de Saint- Victor, il s'agit de trouver dans ses œuvres un abrégé de l'histoire sainte, qui ne soit pas la première partie des Excerptiones.
Si l'on fait cette recherche, elle sera vaine. Ce qui prouve que la première partie des Excerptiones est bien l'ouvrage auquel fait allusion le prologue du traité des Sacrements, Cette preuve, nous le savons, ne serait pas décisive, si l'on était muni d'arguments pour contester les Excerptiones à notre Victorin : on dirait alors que l'ouvrage indiqué dans la citation que nous venons de faire est enfoui, comme beaucoup d'autres, dans les catacombes inexplorées de nos bibliothèques, et reparaîtra quelque jour à la lumière. Mais, ces arguments faisant défaut, Hugues de Saint- Victor reste l'auteur le plus vraisemblable, on peut même dire l'auteur presque certain des Extraits historiques et des Extraits allégoriques.
Quelques mots, pour terminer, sur le texte des Allégories. Les manuscrits nous l'offrent, pour la plupart, confus et incomplet; les éditeurs nous l'ont donné dans un meilleur ordre. Cependant nous ne retrouvons pas dans l'imprimé deux chapitres qui, dans plusieurs manuscrits, achèvent les Allégories sur l'Ancien Testament. Ils s'y trouvent singulièrement placés, puisque le premier de ces chapitres, venant à la fin des Allégories sur les Machabées,
est uik récit de l'onction de Clovis par saint Remy ; mais ils ne manquent pas d'intérêt.