X. — ANNOTATIONES ELUCIDATORIyE EVANGELH JOANNIS
Les Bénédictins ne veulent pas que ce commentaire soit mis au compte du chanoine de Saint-Victor, et ils en citent deux passages où sont condamnées des opinions soutenues dans ses ouvrages authentiques. Cet argument est, il faut en convenir, d'un grand poids. N'ayant vu sur les rayons de nos bibliothèques aucun manuscrit de ces Annotationes in Joamiem, nous ne pouvons dire à qui les copistes du moyen âge en faisaient honneur. Un bibliographe qui paraît être du quatorzième siècle, inscrit, il est vrai, parmi les œuvres de Hugues de petites notes sur saint Jean : Notulœ super Joan7iem ', et nous trouvons, en effet, dans le catalogue de Saint-Victor, dressé par Claude de Grandvic, la mention de ces petites notes. Elles faisaient partie du volume coté HH, 8. Mais ce volume est perdu depuis longtemps, ou, du moins, il a été distrait du fonds transmis à la Bibliothèque Impériale. Quoi qu'il en soit, il nous semble peu vraisemblable que ce titre de Notulœ désigne le commentaire très-étendu que les chanoines de Saint- Victor ont mis au jour sous le nom de leur confrère. Faut-il donc, avec les auteurs de Y Histoire Littéraire, le retrancher des œuvres de Hugues ? Nous demandons plutôt
> Bulletin des Comités, 1851, p. 187.
de bonnes raisons pour l'y laisser, car c'est un ouvrage plein de traits heureux.
Or on n'a pas trouvé bonne celle que nous allons essayer de justifier. Ayant rencontré dans les Notes sur saint Jean cette maxime singulière, V essence de Dieu réside tout entière au sein de toutes ses créatures y Deus tota esseniia sua in omni creatura est, nous avons autrefois, en blâmant ce langage, dit qu'on ne saurait l'attribuer à personne, au douzième siècle, plus convenablement qu'à un Victorin. Ce qui n'a pas obtenu l'approbation de M. l'abbé Hugonin • . Suivant M. l'abbé Hugonin, nous donnons aux termes dont notre auteur a fait usage un sens outré qu'ils ne comportent pas; et nous commettons à son égard une autre injustice, en lui reprochant un langage qu'au moyen âge tout le monde a parlé, même saint Thomas. Nous ne pouvons revenir à ces Notes sur saint Jean sans discuter les deux propositions de M. l'abbé Hugonin. Nous avons outré, dit-on, le sens des termes. Laissons donc les termes. Voici le raisonnement : — Dieu est uni au monde, comme l'âme est unie au corps. Séparez l'âme du corps, le corps meurt : séparez Dieu du monde, le monde est réduit au néant. A voir l'ensemble des choses, tel qu'il subsiste depuis la création, et subsistera jusqu'au jugement. Dieu et le monde forment un tout composé : Dieu est la vie, l'entéléchie du monde ; le monde subsiste par Dieu et en Dieu ^. Eh bien !
* Étude critique des Œuvres de Hugues de Saint-Victor, ' « Sicut anima in omnibus parlibns corporis tota est, quod inde probari polest, quia ubique sentit ipsum corpus vegetando et regendo, ea vero recédante, corpus mortuum est et in pulverem redigitur, ex quo patet ipsam vitam corporis esse, sic Deus tota essentia sua in omni creatura est, esse ei dando, a qua si recederet, ipsa sine dubio prorsus in nihilum redigerelur, sicut corpus, cujus anima vita est, in pulverem redigitur ipsa recedente. » Allegoriœ in Nov. Testant. , lib. v.
nous le dirons très-nettement, le Dieu de cette définition n'est pas le Dieu personnel, per se unus, dont nous parlent le plus grand nombre des philosophes chrétiens. C'est le Dieu de Spinosa. Voilà ce qui effarouche les mystiques, pour qui Spinosa ne croit pas en Dieu. Mais ils se trompent sur ce point, comme sur beaucoup d'autres. Spinosa ne croit guère qu'en Dieu. Ce qui l'a conduit si loin dans la voie de l'^erreur, c'est de n'avoir pas vu les choses mondaines comme elles sont, individuellement subsistantes, et ne devant rien de leur être à un tout commun. Le grave déht qui -a fait maudire son nom, il l'a commis contre l'homme, non contre Dieu. Que les mystiques aient donc pour lui plus d'indulgence. Avons-nous, d'ailleurs, si durement traité l'auteur des Notes sur saint Jean? Non, sans doute. Spinosa est un mystique conséquent, et Fauteur des Notes est un panthéiste à qui l'on peut reprocher plus d'une inconséquence. Nous l'avons déjà reconnu. Nous n'avons appelé l'attention des critiques que sur l'étrangetéde son discours. De bonne foi, n'est-il pas étrange? On ajoute, il est vrai, que les termes de ce discours ont été répétés par saint Thomas. Mais n'est-ce pas une allégation produite à l'aventure? Nous n'éprouvons aucun embarras à montrer que saint Thomas a plusieurs fois condamné ce qu'on le félicite d'avoir approuvé. Ainsi, au livre 1, quest. 3, art. 8, de la Somme de Théologie, le grand docteur se demande expressément s'il y a quelque analogie entre la coexistence du créateur et de la créature, et l'union de la forme à la matière, de l'âme au corps. A quoi d'abord il répond : « Neque possibile est Deum ahquo » modo in compositionem alicujus venire, nec sicut prin- » cipium formale, nec sicut principium materiale. » Il ex-
pose ensuite que le créateur est la cause, la créature l'effet, et que cette relation existe entre eux sans aucune communauté d'essence : « Deitas dicitur esse omnium effective » et exemplariter, non autem per essentiam. » Cela est clair. Ceci ne l'est pas moins : « Deus est extra ordinem » totius creaturse... In Deo non est realis relatio ad crea- » turas; lib. i, qugest. 2!8, art. 1. » Mais il n'est p^s nécessaire de multiplier les citations. Ce qu'il y a de plus opposé à la philosophie, à la théologie de saint Thomas, c'est le langage que lui prête notre censeur. Quelle que soit donc à cet égard l'opinion de M. l'abbé Hugonin, nous répéterons que l'école de Saint-Victor a ses propres opinions, son propre idiome, et que nous avons retrouvé cet idiome dans les Notes sur l'Évangile de saint Jean. Passons maintenant à une autre question.
Faut-il attribuer à Hugues de Saint- Victor un commentaire sur l'Apocalypse du même apôtre, Commentaria in Apocalypsim, qui nous est signalé sous son nom dans la bibliothèque d'Arras par M. Gust. Haënel * ? Aucun des anciens ne parle de cet ouvrage, et le manuscrit qui le contient paraît être du xv^ siècle. C'est donc une autorité peu considérable.