SEJOUR A GAND
alors au fond du cœur, comme mes confrères, l'espoir de voir Tordre renaître et la bonne cause triompher. L'excès de l'anarchie ne pouvait, disait-on, durer longtemps et d'ailleurs, les alliés auraient bientôt fait de réduire ces audacieux malfaiteurs.
On a vu, depuis, comment tous ces espoirs ont tourné. Je restai donc dans les Pays-Bas. Je ne l'ai'jamais regretté, bien que je sois passé, dans la suite, par bien des misères.
Je ne fis pas un long séjour à Gand. Mon hôte se nommait Cassé ; c'était un excellent homme et je n'eus qu'à m'applaudir d'être par hasard entré chez lui.
J'avais appris la présence à Bruxelles de M. l'abbé Dargent, grand-vicaire de l'archevêque de Paris, auquel je m'empressai d'écrire, pour lui faire part de ma situation et lui demander de bien vouloir s'y intéresser.
Dans le moment où j'attendais sa réponse, je reçus une lettre de Louvain, d'une personne que je ne connaissais nullement, mais qui me donnait des nouvelles de ma paroisse, à Paris, et, bien que cette lettre ne contînt que peu de mots, je vis que tout allait de mal en pis, qu'il ne nous fallait compter sur aucun revirement prochain,
et que j'avais sagement fait d'émigrer. Si j'avais différé, les difficultés auraient été bien plus considérables et j'aurais très probablement péri.
Pendant ces quelques jours, je dis la messe dons plusieurs couvents, et, le jour de la Toussaint, à l'église de Saint-Nicolas.
Les abbés Dargent et de Floirac, vicaires généraux. — Départ précipité de Bruxelles. — Les émigrés sur les routes en 1792. — Souffrances et misères.
La réponse de l'abbé Dargent m'arriva sans beaucoup de retard. Il se mettait, autant que cela lui était possible, à ma disposition, mais il m'avertissait en même temps, que les affaires tournaient fort mal, qu'on avait les plus grandes appréhensions pour la sécurité des étrangers, qu'on était menacé de tous les côtés, et, qu'en attendant, il me proposait d'aller résider dans l'abbaye de Grandpré, près de Namur, où il me ferait admettre.
Je résolus de partir aussitôt. Mon bagage n'était pas long à faire et, le soir même, je partis pour Bruxelles. Dans la voilure, je me trouvai
70 SOUVENIRS DE l'àBBÉ DE PRÉNEUF
avec des personnes qui me confirmèrent les mauvaises nouvelles. Les Français venaient de remporter une grande victoire, les alliés étaient en déroute et les républicains marchaient, disaiton, sur Bruxelles. Tout le monde était dans la désolation. On racontait pis que pendre des horreurs commises par les feans-culottes; beaucoup fuyaient au plus vite et prenaient les roules du Nord.
C'est dans ces tristes conditions que j'arrivai à Bruxelles. J'y trouvai l'abbé Dargent, qui me dit que, vu les circonstances, Namur était trop près de la frontière et qu'il me valait mieux chercher un asile plus loin, ce qu'il allait faire lui-môme.
Je vis aussi l'abbé de Floirac, autre grandvicaire de Paris, qui me donna les mêmes conseils et y ajouta le don de quelques subsides, regrettant de ne pouvoir faire plus. Ces Messieurs me remirent des lettres de recommandation pour Maëstricht, où tous les deux m'engagèrent à me rendre, m'assurant que j'y serais bien reçu.
Quelques émigrés me disaient que cette ville était encore trop près et que je ferais mieux de m'éloigner le plus possible, mais, ne connaissant personne dans les endroits qu'on me désignait,