UN TRAITEUR OBLIGEANT
j'entrai chez un traiteur qui m'attira par la modicité de ses prix.
Le bonhomme, assez âgé, me questionna avec intérêt et apprit ainsi la situation où j'étais. Il me proposa aussitôt de me louer une petite chambre chez lui, offre que j'acceptai avec reconnaissance. La chambrette était sous les combles, mais j'étais encore heureux d'avoir un asile. Je fus donc installé, grâce à mon appétit, qui m'avait fait aviser cette boutique.
Je vis, dans cette ville, beaucoup de mes confrères, qui ne savaient, comme moi, de quel côté diriger leurs pas. On était bien parti, sans but toutefois, et sans savoir si nous pouvions compter sur les dispositions bienveillantes de de tels ou tels États. Nous n'avions pas non plus compté sur l'invasion des républicains, sur des succès que personne, dans le monde où nous vivions, n'avait pu prévoir et qui nous rejetèrent plus tard dans le fond de l'Allemagne.
De plus, les bourses étaient bien peu garnies, les bagages plus que modestes. Certes, la charité s'exerça envers nous, dans les Pays-Bas et ailleurs, avec un désintéressement auquel je ne saurais trop rendre justice, mais, s'il y avait certaines provinces où cette réflexion s'appli-
quait sans réticences, il y en avait quelques-unes où notre présence n'était pas encouragée, ni môme vue d'un bon œil.
C'est à Gand que je commençai vraiment le rude apprentissage de la vie d'un exilé, composée de moments pénibles et parfois tragiques, traversés par des accalmies et des marques d'intérêt qu'il faut avoir éprouvées pour en comprendre l'effet salutaire et réconfortant sur nos cœurs brisés parla lutte et l'adversité.
Un abbé, entrevu autrefois, que j'avais rencontré la veille, m'aborda de nouveau le lendemain dans la rue et me proposa de passer avec lui en Angleterre. Ils étaient cinq prêtre.*, du même diocèse, qui avaient formé ce projet et devaient partir dans deux ou trois jours. Tout était prêt et le bateau choisi. Je ne voulus pas m'associer à ce voyage. D'abord, le prix du passage était élevé et mes ressources limitées; et puis, je ne voulais pas, à cette époque, m'éloigner autant de la France et de mes paroissiens, qui m'avaient promis d'entretenir avec moi une correspondance suivie. Je n'oublierai jamais les marques de dévouement qu'ils m 1 ont données et les sacrifices qu'ils ont faits h mon égard.
Je dois dire que j'avais également conservé