‹ Huit années d'émigration: souvenirs de l'abbé G.-J. Martinant de Préneuf, curé de Vaugirard, deChapitre 14 sur 91 · LA TERREUR EN FRANCE · texte numérisé non relu

LA TERREUR EN FRANCE

laissèrent imposer ee vote sanguinaire. Et ces hommes formaient certainement la majorité de cette inique Assemblée !

Mais, à cette époque, la peur avait éteint tout sentiment généreux. La terreur avait oblitéré les consciences ! «Tai vu de près combien il était difficile de se soustraire à cette peur irréfléchie qui hantait tous les cerveaux et qui faisait trembler, derrière leurs portes verrouillées et leurs rideaux tirés, les familles, même les moins compromises, quand on entendait, dans la rue, les pas d'une bande de gens armés. On vivait continuellement sous la menace de perquisitions, et malheur à vous si le moindre papier, même le plus innocent, pouvait se prêter à un sens antipatriote! On était arrêté et conduit à la section, d'où, presque jamais, on ne rentrait chez soi.

J'ai vu des pères hésiter à écrire à leurs fils, de crainte de laisser échapper un mot qui pût prêter à des soupçons ; j'ai vu des gens brûler hâtivement tous leurs papiers etsacrifier ainsi des titres dont la perte fut pour eux un malheur irréparable ; j'en ai vu, au bruit d'une troupe montant leur escalier, avaler des lettres insignifiantes, mais que la peur leur faisait paraître coinpro-

mettantes 1 . Anxieux, haletant, on écoutait, sans oser faire un mouvement, le bruit des pas s'affaiblissant par degrés : les enfants même semblaient comprendre le régime de terreur qui pesait sur tout le monde et évitaient souvent les cris et les amusements de leur âge.

Cependant, au milieu de ces épouvantes, le»

dévouements n'étaient pas rares. J'en sais quelque chose pour ma part; les braves gens, les amis sûrs, qui m'ont caché et secouru, et ce courageux et dévoué Billaud, que je ne pensais pas remercier pour la dernière fois, quand je l'embrassai au moment où nous nous séparâmes à Messines, après ma sortie de France. J'en aurais

1. « On ne pouvait correspondre qu'à de bien rares intervalles et par le moyen, toujours si incomplet, de communi- Lions verbales, transmises par des étrangers et des voyageurs; car qui eût osé confier ou recevoir une lettre, qui, surprise, égarée ou dénoncée, devenait un double arrêt de mort? Le commerce seul pouvait rendre de tels services, et, hommage lui soit rendu, il fut sous ce rapport le bienfaiteur de rémigration. Dans les deux premiers mois de mon séjour à Cologne, j'avais pu assez facilement faire parvenir mes lettres à mes parents. Ceux qui s'en étaient chargés étaient de la sorte accrédités auprès d'eux, et, quand il devint impossible d'oser écrire, quand, à la fin de la dernière lettre de ma mère, je lus ces mots : « Ne réponds pas et n'écris p/u«, » la personne qui me la remit voulut bien continuer l'intermédiaire entre ma famille et moi... Combien de têtes précieuses tombèrent en France pour des lettres écrites par un père, un frère, un fils, un époux !... Toutes les afTections de la nature étaient brisées par l'inexorable loi d'un silence réciproque. » (Norvins, Mémorial, t. I.)

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