LA TERREUR EN FRANCE
à nommer beaucoup, qui n'hésitèrent pas à cacher dans leurs maisons mes malheureux confrères. Plusieurs familles de ma paroisse avaient même établi une sorte de roulement; n'osant pas garder trop longtemps un suspect chez elles, on le conduisait pendant la nuit, chez une autre, qui le remettait, plus tard, à une nouvelle. En quinze jours, j'ai vu changer cinq à six fois d'asile. Il fallait, surtout, ne pas éveiller la méfiance des portiers, qui, de tous, étaient les plus dangereux.
Je dois ajouter, qu'au milieu de ces horreurs et de ces tueries sanglantes, la vie sociale suivait son cours; les théâtres, les lieux de réunion restaient ouverts et les rues étaient animées. J'ai entendu raconter que des gens qui allaient à des soirées ou à des représentations, se rencontraient avec les massacreurs qui suivaient les charrettes où étaient entassés les corps des victimes. Certains affectaient, par peur ou par indifférence, une quiétude, une sécurité, dont on aurait peine à se faire maintenant une idée.
Je retrouvai à Maëstricht, M. D..., ancien officier de cavalerie, qui habitait Paris et que j'avais connu assez intimement. 11 servait dans le corps du marquis d'Autichamp, mais à la suite de je
ne sais quelle affaire, il quitta la ville et je ne le revis plus. Il m'avait introduit auprès de quelques personnes qu'il fréquentait, notamment chez M. le cardinal de La Rochefoucauld, archevêque de Rouen, dont je n'eus qu'à me louer par la suite.
La mort du Roi ne produisit pas les sentiments d'horreur et de colère qu'on pourrait supposer pjirmi les émigrés. Je dois à la vérité de dire que, depuis longtemps, j'avais entendu critiquer amèrement les actes de cet infortuné martyr et que, même avant mon départ de Paris, une partie de la noblesse condamnait absolument la marche qu'il avait adoptée. J'assistai à Maëstricht, notamment chez M , D. . . , à des scènes véritablement scandaleuses. Tout en faisant la part des malheurs qui avaient aigri le caractère de nombreux réfugiés, je voyais, avec un douloureux élonnemeiiL, des gentilshommes, qui avaient tout sacrifié à l'honneur, oublier le respect et l'obéissance qu'ils devaient à leur Roi.
Aucun des usages, qui accompagnent à l'ordinaire un deuil royal, ne fut observé, et, si le malheur des temps ne s'y prêtait pas, la catastrophe était pourtant assez horrible pour qu'elle méritât, au moins, le juste tribut que l'on rend