‹ Huit années d'émigration: souvenirs de l'abbé G.-J. Martinant de Préneuf, curé de Vaugirard, deChapitre 16 sur 91 · LA MORT DE LOUIS XVI ET LES ÉMIGRÉS · texte numérisé non relu

LA MORT DE LOUIS XVI ET LES ÉMIGRÉS

ii un cercueil. La mémoire de Louis XVI dut attendre des jours meilleurs, et je fus, pour ma part, si scandalisé des propos qu'on avait l'air «l'étaler complaisamment, alors que le bourreau avait encore les mains rouges de sang, que je pris le parti de rester éloigné de ces réunions. Les tendances funestes, les divisions, que présageaient de tels commentaires, me firent faire de bien tristes réflexions sur l'avenir qui nous attendait 1 .

Je dois dire cependant que tous ne pensaient point ainsi ; mais la légèreté française avait si

1. Une forte proportion de la noblesse était mécontente et ne se gênait pas pour le faire voir. Dans l'armée de Condé, un grand nombre de gentilshommes tenaient des propos étranges, et manifestaient hautement leur indignation contre |o Parti de ta Cour, Telle, par exemple, cette conversation que Norvins entendit à un bivouac devant Thionville, et cependant les revers n'étaient pas encore venus : « Ces Messieurs de la Cour, disaient-ils, trouveront bientôt à qui parler. Nous autres, gentilshommes de la province, nous ne voulons plus de ces privilégiés... Une fois rentrés, il faudra bien qu'on fasse maison nette de tous ces freluquets. » Un autre reprit : « Et qu'est-ce qui a causé la révolte actuelle? C'est le luxe de la Cour. Le roi et la reine n'ont pas besoin d'avoir mille à douze cents chevaux dans leurs écuries. Quatre équipages à huit suffisent et une douzaine pour la selle... » Le garde, se voyant soutenu, continua avec une verve singulière a développer ses projets de réformes et «on éloquence de faubourg obtint un chorus général. Moi seul, je gardais le silence, quand l'un d'eux, dont l'accent insicif révélait la province, dit ce mot, si souvent répété : «« Nous allons les remettre sur leur trône, mais qu'ils s'y tiennent bien ! Car, je le déclare, je ne rémigre plus. »

peu perdu ses droits, malgré les calamités présentes, que beaucoup acceptaient sans contrôle et par entraînement, des idées et des jugements dont ils auraient rougi, si les esprits avaient été moins montés.

Siège de Maëslricht. — Surprise d'un parti d'émigrés. — La situation. — Les prêtres réfugiés. — Incendies et bombardement. — Un abbé, volontaire de 92, prisonnier. — Le cardinal de La Rochefoucauld. — Levée du siège. — Prisonniers et blessés français. — M. de Bienville. — Désastres et épidémies.

Nous vivions dans une alerte continuelle.

Tantôt on annonçait la marche victorieuse des républicains, qui renversaient tout sur leur passage, tantôt on se réjouissait de leurs prélendues défaites. Les émigrés eux-mêmes, qui passaient et qui, souvent, avaient dû traverser les lignes françaises, nous renseignaient très mal. Les officiers ne nous parlaient pas des opérations militaires, et, sans les nouvelles que nous donnaient les bons Hollandais, nous aurions vécu sans presque rien savoir.

Tout à coup, nous apprîmes que les hostilités se rapprochaient et que nous allions être investis. De grands mouvements de troupe s'opéraient autour de nous. Beaucoup faisaient leurs paquets pour se réfugier ailleurs, mais les portes furent fermées et Tordre fut donné de ne laisser sortir personne. Les républicains venaient de faire, à Timproviste, une démonstration contre la ville, sans succès et sans oser s'approcher trop près.

C'était vers la fin de février. Les remparts furent garnis de troupes et le canon commença à se faire entendre. On croyait si peu 5 cette invasion qu'un parti d'émigrés français fut surpris dans un village très voisin de la ville, pendant que ces Messieurs prenaient leur repas, lis n'eurent juste que le temps de sauter sur leurs chevaux et de fuir ventre à terre, abandonnant armes, effets et harnachements, dont ils s'étaient débarrassés, croyant l'ennemi fort loin dans le pays.

Je les vis rentrer en désordre ; plusieurs chevaux n'avaient que la bride ; quelques-uns de ces Messieurs étaient sans coiffure et tous s'estimaient heureux d'avoir pu se sauver, car ils n'étaient qu'une vingtaine, contre des forces

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qu'ils croyaient monter à près d'un millier d'hommes *.

Cette alerte donna à réfléchir ; toutefois les républicains, qui avaient occupé ce village, se retirèrent presque aussi vite qu'ils étaient venus, et manquèrent bien être enlevés dans une sortie que firent nos troupes. Peu de temps après, le gros de Tannée française arriva. On voyait les feux des bivouacs dans un ravon très étendu, autour de la ville, et nous dûmes nous résoudre à subir les horreurs d'un siège.

Je me rappelle qu'on disait que les républicains étaient commandés par un général étranger, qui avait tout quitté pour embrasser les idées révo-

1. Nous trouvons, dans le Journal du r.anonnier lîricard, le récit de cette alerte, qui manqua, en effet, être fatale aux cavaliers d'Auticharnp. Voici ce passage : « Le 10 février 1793, départ- pour aller cantonner dans un village, procjie Maastricht. Des émigrés français qui occupaient cet endroit n'eurent que le temps de se sauver sur leurs chevaux, A poil- Nos grenadiers entrèrent dans une grande maison et y trou, vcrent une tahle couverte d'un repas superbe qui venait d'être servi, des malles pleines d'effets précieux, des épécs et des pistolets très riches, ainsi que des habits d'anciens gardes du roi de France. Nos soldats eurent la précaution de ne pas manger du repas préparé.

Nous nous trouvions très embarrassés dans ce village, car nous n'étions qu'à une très petite dislance de Maastricht et nous n'étions que quatre bataillons. Pour comble d'inconvénient, nous n'avions pas de cartouches. Le soir un escadron de cavalerie hollandaise vint voltiger dans nos environs: aussitôt nous nous mimes en bataille. La cavalerie ennemie rentra dans Maëstricht. »

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lutionnaires. Des coups de main furent tentés de part et d'autre, mais les surprises ne réussirent pas. Une nuit je fus réveillé par les grondements du canon et j'entendis des bombes éclater près de notre maison : on bombardait la ville.

Pendant quelques jours, notre situation fui bien mauvaise ; la population s'entassait dans les caves, et Ton se demandait ce que nous allions devenir, si nous tombions au pouvoir des Français. Il y avait dans Maëstricht une foule de prêtres émigrés ; nous avions été surpris par cette brusque attaque et les rares d'entre nous qui avaient voulu essayer de s'échapper, avaient dû, au plus vite, rentrer dans la ville.

Les incendies étaient assez fréquents, et nous faisions la chaîne avec les habitants. Heureusement, l'eau ne manquait pas. Notre zèle fut apprécié des bourgeois, qui nous avaient toujours montré la meilleure bonne volonté. Le feu prit deux fois à l'hôpital ; il fallut évacuer les malades et les blessés, mais il fut vite éteint et ronpritlaprécautiondedéposerauprèsdesportes de grands tas de fumier qu'on jetait aussitôt qu'un obus avait mis le feu à quelque endroit.

Un matin, au moment où je reconduisais, avec deux de mes confrères, un malheureux blessé

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