LEVÉE DU SIÈGE
partit aussitôt après la levée du siège et je ne le revis pas.
Au commencement du mois de mars, le feu des républicains se ralentit et nous pûmes respirer un peu. Les batteries des remparts redoublaient au contraire d'activité. Il y eut, tout à coup, une accalmie complète dans les tranchées de nos adversaires. Cette nuit-là, on entendait le bruit d'une grande quantité de chariots qui filaient dans la direction de Tongres. Il y avait partout des rumeurs confuses, mêlées à des décharges de mousqueterie et d'artillerie, car les troupes assiégées firent une vigoureuse sortie et Ton entendait le bruit des chevaux et des canons.
Au matin, il entra dans la ville des colonnes considérables de prisonniers, escortés par la cavalerie hollandaise. On disait qu'un corps entier de républicains avait été entouré et avait mis bas les armes 1 . Ces militaires étaient dans un état
1. Le canonnier Rricard, dans son Journal, rend compte ainsi de cette affaire : « Vers la nuit, il vint des ordres qui confirmèrent les malheureuses nouvelles. Plusieurs bataillons partirent à la hâte de la tranchée, avec ordre de se porter à la rencontre de l'ennemi. Soit que les assiégés eussent été instruits de nos revers par des espions, soit qu'ils eussent vu notre mouvement rétrograde, ils redoublèrent le feu, de manière que nous perdîmes beaucoup de monde. Sur les sept heures du soir, il vint un ordre d'aban-
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déplorable ; beaucoup étaient blessés et Pon fut obligé de les entasser dans des locaux préparés à la hâte. Bientôt après, on évacua les blessés dans un grand bâtiment qui avait été endommagé par le bombardement et qu'on répara tant bien que mal.
Une grande partie de ces malheureux étaient de TAngoumois et du Limousin. Ils nous racontaient les souffrances qu'ils avaient endurées pendant cette campagne d'hiver. Ils se plaignaient aussi beaucoup des discordes existant entre les généraux et disaient qu'une partie des forces qui auraient dû les soutenir pendant 'le siège, n'avait pas fait son devoir. Ces soldats, parmi lesquels il y avait quelques vieilles recrues de l'armée royale, n'avaient pas les idées exaltées qui régnaient à Paris et dans d'autres armées. Il eût été facile de les ramener à de meilleurs sentiments et j'en eus la preuve bientôt après.
donner la tranchée : le premier bataillon de la Haute- Vienne demeura pour aider à enlever les restes de l'artillerie. L'ennemi fit une sortie vigoureuse, mais il faisait si noir qu'il ne put profiter de notre fuite : cependant il fit beaucoup de prisonniers... On marchait A tâtons; nous pûmes passer la Meuse au-dessus de Maastricht, sur un pont de bateaux ; l'armée se rallia de l'autre côté. Le lendemain, à la pointe du jour, toutes les troupes n'étaient point encore arrivées. Quantité s'étaient égarées, beaucoup avaient été faites prisonnières. »»
M. DE B1ENVILLË <tf
Pendant quelque temps, la campagne environnante fui sillonnée tir troupes. On annonçait des combats sanglants aux environs, et la retraite précipitée des Français. Les blessés affluaient et leur passage dans la ville était continuel.
La vie, au milieu de ce tumulte, devenait de plus en plus difficile, et ma santé, très précaire depuis quelque temps, surtout à la suite des fatigues occasionnnées par le siège, me fît craindre un moment de ne pouvoir vaquer à mes besoins. Heureusement, le vicaire de Saint-Nicolas, excellent et digne prêtre, me fit prendre un élixir qui me remit en peu de jours, et me redonna les forces nécessaires pour venir au secours des malheureux blessés dont la ville regorgeait.
Entre autres personnes dont j'avais fait la connaissance et qui s'étaient, comme moi, réfugiées à Maëstricht, je nommerai M. de Bienville, qui avait exercé la médecine et qui soignait avec zèle tous les émigrés. Pendant le siège, il sortait souvent avec les compagnies d'Autichamp, et prodiguait ses secours aux blessés jusque sous le feu de l'ennemi. Je lui dois une bien grande reconnaissance, car il contribua bientôt à me sauver la vie.
Les pauvres villages qui entouraient Maëstricht
avaient affreusement souffert du passage des républicains et du pillage qui en avait été la conséquence. Presque toutes les chaumières étaient brûlées et rasées, les champs dévastés et ravagés par les bombes et le passage de l'artillerie. La plupart des habitants avaient fui et, quand ils revinrent, ils furent en proie aux misères de la famine et à la maladie. Une épidémie de fièvre putride régnait déjà. Ils affluèrent dans la ville, à peine vôtus, tremblant de faim et de froid. On les ramassait sous de misérables abris et il fallut créer des hôpitaux supplémentaires.
L'épidémie s'étendit avec une rapidité foudroyante, et Ton fut obligé de prendre des mesures énergiques. Malheureusement, elles vinrent trop tard. La plus grande partie de la garnison était partie, ce qui donna quelques locaux disponibles. Malgré les mesures prises, l'encombrement était encore tel que de pauvres malades restaient quelquefois sous des hangars mal clos, exposés au vent et aux variations de la température. Aussi les décès furent-ils très nombreux.
Tout le mondç prêta un concours dévoué aux autorités, surtout parmi les prêtres émigrés,
DÉVOUEMENTS ET EPIDEMIES î»5
dont le nombre était considérable. Mais si les dévouements ne se comptèrent pas, l'épidémie frappa cruellement mes malheureux coin patriotes et je ne tus pas épargné. Cette ville fut 1« tombeau d'une foule d'entre nous.
M. le cardinal de La Rochefoucauld, et M. Tévôque de Qermont ', qui était aussi à Maëstricht et dont je suis né le diocésain, m'avaient proposé de me charger, après le siège, de la conduite de l'hôpital pour les émigrés et les prisonniers malades ou blessés. Je m'associai M. l'abbé de Kermorvan, officiai de... et M. l'abbé Frontault, curé des Ponts-de-Cé, près Angers, qui avait été enfermé aux Carmes, a Paris, dans le temps des massacres et qui avait été sauvé du carnage. Je dois y joindre M. des Moulins, curé en Bretagne.
1. Bonal (François de), né le !) mai 1734, au clialeau de Bonal, dans le diocèse d'Agen, devint grand-vicaire de Chalonssur-Saone, directeur général des Carmélites et fui nommé, le «ï octobre 1770, à l'évéché de Clermont. Nommé député à l'Assemblée des États Généraux, il y fit preuve d'un grand caractère et ne se laissa intimider par aucune des mesures prises contre ses confrères. Contraint d'émigrer en 1792, il se réfugia en Allemagne et dans les Pays-Bas; puis, de là, passa en Angleterre, où il mourut en 1800.
Il avait écrit à Louis XVI, dans la prison du Temple, une lettre qui fut insérée au Moniteur du (> décembre 1792. Lorsque les temps étaient devenus plus difficiles, c'était h lui que le roi s'était adressé pour être éclairé sur les questions qui intéressaient sa conscience.
L'hôpital français. — Contagion el misère* — Entre la vie et la mort. — Le cardinal de la Rochefoucauld; le* Eveque* de Clermont, il'AuxejTc, de Chartres et de Boulogne. — Le baron de Wassenner* — Le clergé de Ma£tr- Lrichl. — Les autorités. — Le peuple. — Soins et dévouera en la.
Nous nous sommes alors installés à l'hôpital, où nous avons pris le service et assisté les malades. Tout était plein et, dans la plupart des salles, les conditions hygiéniques nécessaires ma tiquaient complètement. Onnepouvaitniaérer, ni procéder suffisamment à certains soins de propreté. C'était une misère. Aussi l'odeur qui se dégageait, surtout le matin, était-elle suffocante, et il n'est pas étonnant, qu'avec des conditions pareilles, les décès fussent fréquents.
Il se passait bien peu de temps sans que nos
l'hôpital français 97
soins fussent réclamés et aussitôt que dans un lit, une place était libre, elle était immédiatement occupée. Je dois ici rendre celle justice, que de tous les soldats prisonniers malades que j'ai vus, je n'en ai pas trouvé un seul qui ait été récalcitrant aux remontrances que je leur ai faites. Tousceux que j'ai confessés etadminislrés ont rélractë, avec plaisir et publiquement, les serments qu'ils avaient fait* et ont déclaré vouloir réparer, autant qu'il était en eux, le mal auquel ils avaient participé directement ou indirectement. Us m'ont déclaré, en outre, être dans l'intention, si la liberté leur était rendue, de ne plus porter les armes contre leurs souverains légitimes et contre la religion de leurs pères, dans laquelle ils voulaient mourir.
Je continuai 7 bien que souffrant, mon service autant que je le pus, mais la maladie contagieuse dont j'ai parlé ne larda pas à m'atteindre et je dus uf aliter. Je ne fus pas le seul : M. de Krrniorvan, M. Frontaull, M. le vicaire de Saint- Nicolas de Maastricht, le père des pauvres et le protecteur des prêtres français, furent atteints également el ne purent échapper; ils reçurent bientôt la récompense de leurs travaux et dcleur dévouement, tin outre, un grand nombre de per-
sonnes de l'hôpital, servants et religieuses et beaucoup d'autres de la ville, qui étaient venues voir les malades, moururent en peu de jours.
J'ai dit combien nos salles, aménagées à la hâte, mal closes et mal aérées, encombrées de lits, étaient d'un service difficile et compliqué. Malgré la bonne volonté de tous, le nombre de ceux qui se dévouaient pour soigner les autres, était devenu si restreint, que, forcément, tout en souffrit. J'ai vu parfois des cadavres rester, pendant plusieurs heures, sur des brancards, au pied des lits où les malades venaient d'expirer, à peine recouverts d'un drap. Et le lit, encore chaud, était immédiatement occupé par un nouvel arrivant.
La maladie régnante était une sorte de typhus, amené par les misères du siège, les aftreuses blessures occasionnées par les bombes, et l'arrivée de nombreux soldats blessés dans les combats qui suivirent. Elle sévissait surtout dans les hôpitaux militaires ; presque tous ceux qiii y étaient employés en furent atteints et c'est ainsi qu'un grand nombre de mes confrères perdirent la vie.
Je fus, pendant longtemps, entre la vie et la mort et dans un état qui me permettait à peine