ENTRE LA VIE ET LA MORT
de me rendre compte de ce que je ressentais.
On m'avait mis, heureusement pour moi, dans une petite chambre, où je me trouvais mieux et plus tranquille qu'au milieu des morts et des mourants. Je fus l'objet de soins particuliers et assidus de M- de Bienville, ce médecin français avec lequel j'avais eu les meilleurs rapports & Bruxelles et à Maastricht. Je lui dois certainement la vie et je veux lui exprimer ici ma bien vive reconnaissance. Grâce a lui, je ne manquai pas des secours et des remèdes nécessaires; il venait me voir plusieurs fois par jour, et, pendant ma convalescence, me tenait compagnie quand ses services ne l'appelaient point ailleurs.
Je fus aussi comble de soins par tous ceux qui me connaissaient, et c'est pour moi une bien doucesaLisraction deincrappeler l'empressement que Ion mita venir à mon aide. C'est surtout en exil, quand on sesenl seul et abandonné, que Ton apprécie davantage ces marques d'affection et d'estime; elles ont laissé dans mon cœur une trace profonde.
M. le cardinal de La Rochefoucauld, M. Tévéque de Germon t, M.l'évéqucd'Àuxerre \
I. Champion de Ciré (Jean~Baptï&Lc-Marie) t né h Renne*, le 10 février 172-j, sacré ù Honic, par te pape Clément XIII,
M. Tévêque de Chartres, M. l'évoque de Boulogne 1 , ainsi que N.N. vénérables confrères les prêtres exilés (ils étaient au nombre de cinq cent soixante, dans cette ville), m'ont veillé et soigné pendant ma maladie. Les personnes de la ville même y ont bien voulu prendre un intérêt particulier. Enfin, Dieu m'a rendu la santé.
Ma convalescence ne fut pas bien longue : le printemps arrivait ; l'air était meilleur et plus chaud. J'allais souvent me promener dans un jardin appartenant aux R. P. Récollets, jardin qu'ils avaient eu la bonté de mettre à ma disposition. J'y ai passé bien des après-midi, en compagnie de l'évêque de Chartres, très souffrant, lui aussi, et qui aimait à se chauffer aux rayons du soleil. Malgré tout nous voulions espérer
le 3 septembre 1758, évêque d'Auxerre. Il succédait à son frère (Jérôme-Marie) qui l'avait appelé auprès de lui pour le seconder dans l'administration de son évéché.
1. Asseline (Jean-René), né à Paris en 1742, docteur de Sorbonne, occupa la chaire d'hébreu pendant trente ans et devint grand-vicaire de MM. de Beaumont et de Juigné, archevêques de Paris. Sa distinction et sa modestie le firent choisir, en 1780, pour occuper l'évêché de Boulogne. Il émigra peu de temps qprès en Allemagne, donna plusieurs instructions et mandements sur les aflaires du temps et refusa sa démission au moment du Concordat.
Après la mort de l'abbé Edgeworth, Louis XVIII l'appela auprès de lui. Il fut d'un grand secours à la famille royale, pendant bon exil, jusqu'à sa mort, qui eut lieu le 10 avril 1813. Il e6t l'auteur de nombreux ouvrages de piété.
TILDE N FOUUO^TiONj.
MAASTRICHT. — Êiîl.lSK SAINT-SKRVA1S
LE CLERCÉ NE MAËSTflïCHT 101
encore et nous ne voulions pas croire que l'avenir nous ménageait de longues années d'exil !
Je fus invité fréquemment dans les meilleures maisons de la ville et je n'aurai jamais assez de remerciements à adresser à cette lionne population, où tout le monde rivalisait d'ardeur pour nous secourir.
Je dois nommer, entre autres, M. le baron de Wassenaêr, prévôt de Saint-Servais ; M. le baron Van den Stratcn, et son frère, chanoines ; M, l'abbé Rouland, grand chantre de Saint-Scrvais, et en général, tout le chapitre; M. le prévôt, M* le chanlre de Notre-Dame ; M- labbé Van Gulpen, et le chapitre de cette paroisse, qui ont fait pour nous tout ce qu'ils ont pu et nous ont comblés de soins et dollenlions.
Je ferai une mention particulière de M. le curé de Saint-Jacques, M. de Rohemer, chanoine de Saint-Servais; j'y joindrai M. le curé de Sainte- Catherine et M, le curé de Saint-Martin de Wick, qui ont montré, h notre égard, les sentiments de véritables pasteurs. Je devrais aussi nommer quelques communautés qui se sont parfaitement bien comportées, entre autres, les Pères Capu-
cins, les Dames Sépulchrines, où je disais la messe tous les jours, et plusieurs autres.
Parmi les séculiers, je ne veux pas oublier M. Munich, bourgmestre, M. Olislagre, qui ont été les plus ardents protecteurs des prêtres persécutés. Tous ces Messieurs, magistrats et échevins, nous ont accueillis (la moitié est catholique et la moitié calviniste) avec toute la compassion possible.
Beaucoup ont donné asile dans leurs maisons à des ecclésiastiques ; d'autres, ne pouvant faire ce qu'ils auraient voulu, envoyaient les secours qui dépendaient d'eux. Les bourgeois en ont pris aussi chez eux ; des marchands, des pauvres, eux-mêmes, ont voulu le disputer en générosité à ceux qui jouissaient des biens de la fortune. Tous mes confrères, en général, ne sauront jamais assez se louer de cette ville hospitalière. Les catholiques et les protestants. àTenvi les uns des autres, nous faisaient du bien. Des juifs même ont voulu participer à celle œuvre.
J'ai connu plusieurs de mes amis qui avaient été accueillis et logés par des calvinistes, dont ils reconnaissaient avec gratitude les soins empressés et les bons procédés. Devant une pareille catastrophe, les divisions religieuses passaient
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au second rang et l'on ne voyail plus que de malheureux persécutés auxquels le* âmes charitables s'intéressaient sans arrière-pensée.
Personnellement, je n'eus qu'à me louer de tous ceux avec lesquels le hasard de mes déplacements me mit en rapporl, dans les différentes provinces des Pays-Bas, et je serai toujours le premier à leur rendre justice.
Il n'en fat pas de même dans toules les parties de l'Allemagne, et si, dans certaines régions» je rencontrai des sentiments analogues et une aide charitable, je fus, dans quelques autres, en bulle à des vexations qui me rendirent parfois la vie dure et pénible. Obligé, pour me créer des ressources, de donner des leçons de français, je me trouvais l'objet de Paniinosité et des soupçons des gens qui, comme moi, étaient chargés d'instruire les enfants des familles où j'étais admis. De là, des intrigues, des persécutions mesquines, qui ne me furent pas ménagées h certains moments.
L'épidémie s éteignit enOn peu à peu, après avoir fait de nombreuses victimes, surtout dans les hôpitaux, où périrent plus des trois quarts des malades.
Quand, après ma maladie, je rentrai dans mon
logement, je m'aperçus que je n'étais plus reçu avec la môme cordialité et que Ton cherchait une occasion de me le retirer. J'eus, peu de temps après, de très grands mécontentements et fus obligé de changer de maison. Je fus loger chez le sieur Meerse, menuisier, près du Gouvernement. J'ai eu beaucoup à me louer des procédés de cette famille à mon égard.
Ces bonnes gens me rendaient tous les services qui dépendaient d'eux. Si je me trouvais souffrant, ils s'opposaient à ma sortie pour aller prendre mes repas à la pension où je mangeais, et me retenaient à leur table. C'étaient des cœurs vraiment chrétiens et généreux. Ils avaient déjà donné l'hospitalité à un de mes confrères et me répétaient qu'ils étaient heureux de secourir les ministres du Christ.
Je m'occupai avec plaisir de leur jeune fils, enfant intelligent, aimant le travail et qui faisait des progrès rapides. Le père avait des sentiments délicats, au-dessus de sa profession; il se plaisait à causer avec moi et j'étais souvent étonné des connaissances variées qu'il avait acquises tout seul, au moyen de quelques livres que lui prêtait le vicaire de sa paroisse et qu'il lisait après ses journées de travail.
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Je vécus là, bien tranquille, jusqu'à mon départ. J'allais, presque tous les jours, passer quelques heures chez mes confrères, ou chez les personnes qui m'avaient témoigné tant d'intérêt et de bienveillance et qui m'invitaient souvent à leur table. Ma santé devenait de jour en jour meilleure et il ne me resta bientôt plus de traces de la secousse terrible que j'avais éprouvée. Plusieurs de mes malheureux confrères ne turent pas si heureux que moi et conservèrent pendant longtemps une santé délabrée qui leur rendait l'exercice pénible et les déplacements encore plus difficiles.
Or, a cette époque, comme plus tard, on ne pouvait pas £tre sûr de rester un temps déterminé dans une ville ou dans un village. Tout dépendait des vicissitudes dune guerre affreuse et telle qu'on n'en avait jamais vu. Été comme hiver il n'y avait nul repos à espérer et il fallait se tenir prêt, suivant que les chances favorisaient tel ou tel des adversaires.
Cette conjoncture arriva trop tôt pour nous tous. Je dus quiller Maastricht et dire adieu à tous les amis que je m'y étais fait. Enfin, le 9 juin 1793, dans la matinée, le cœur serré el plein de regrets Je partis pouraller à Bruxelles.
Départ pour Bruxelles. — Bandes de pillards. — Aix-la- Chapelle. — Liège. — Arrivée à Bruxelles. — L'auberge des T rois-Rois. — Changements de domicile. — Le clergé du Brabant. — Bienfaiteurs et Comités de secours. — Les abbesses de Cortemberg et de Forest.
Je voyageais par les voitures publiques. Au milieu des mouvements de toutes ces armées, les routes étaient peu sûres, et les émigrés, forcés de changer souvent de résidence, se trouvaient parfois dépouillés de leurs maigres ressources, et même assassinés. Je me rappelle surtout les brigandages de toute nature que des bandes d'éclaireurs, organisées par les Autrichiens, commettaient dans les campagnes. Ces soldats étaient la lie de divers peuples et n'avaient rien de ce qui caractérise les armées régulières. Ils ne faisaient jamais quar-